Co­lo­ni­ser le co­lo­ni­sa­teur

L’ap­pro­pria­tion cultu­relle est une né­ces­si­té, et un de­voir pour tous.

Le Délit - - Société - Au­guste ro­cham­beau Char­lotte grand

Je dois avouer ma per­pé­tuelle per­plexi­té, mon in­com­pré­hen­sion déses­pé­rée de­vant l’amé­rique du Nord. Elle qui se tar­guait au­tre­fois d’être le chantre de la li­ber­té dans le monde oc­ci­den­tal, dis­cute au­jourd’hui de ce qui est ac­cep­table d’ar­bo­rer comme vê­te­ment, ou coif­fure. Par exemple, il est ain­si de plus en plus fré­quent de re­pro­cher à des man­ne­quins blancs de por­ter des dread­locks. Contre­ve­nir à ce type d’in­ter­dit conduit à se faire ac­cu­ser d’ « ap­pro­pria­tion cultu­relle » , dé­fi­nie comme l’adop­tion ou l’uti­li­sa­tion d’élé­ments d’une culture mi­no­ri­taire par les membres d’une culture do­mi­nante. Elle se­rait ir­res­pec­tueuse et consti­tue­rait une forme d’op­pres­sion et de spo­lia­tion.

Au mois de mai de cette an­née écla­ta le cas de l’« Ap­pro­pria­tion prize » : un jour­na­liste pro­po­sa de ré­com­pen­ser les meilleurs écrits trai­tant d’une culture dif­fé­rente, puis su­bit l’ire gé­né­rale. On vit mar­te­ler le même dis­cours : «l’ap­pro­pria­tion cultu­relle, c’est mal». Au vu de l’am­pleur de la ré­ac­tion pu­blique, cette af­faire té­moigne du chan­ge­ment des moeurs; il me semble donc temps de dire tous les dan­gers de la di­rec­tion que nous pre­nons. Le su­jet est dé­li­cat, bien que sou­vent trai­té à coups de fai­néan­tise in­tel­lec­tuelle. L’exemple le plus ré­cur­rent de cette der­nière, mais aus­si le plus ef­fi­cace à pro­vo­quer l’in­di­gna­tion gé­né­rale, est de mé­lan­ger ca­ri­ca­ture ra­ciste et ap­pro­pria­tion. La dif­fé­rence est pour­tant simple à com­prendre : en s’ap­pro­priant un élé­ment d’une culture étran­gère, on lui donne un sens à nos yeux. Cet élé­ment gagne une si­gni­fi­ca­tion in­trin­sèque, dif­fé­rente ou non de celle d’ori­gine ; il cesse d’être uni­que­ment «l’élé­ment des autres» et de­vient éga­le­ment «mon élé­ment». À l’op­po­sé, une ca­ri­ca­ture sou­haite uti­li­ser et conser­ver le ca­rac­tère étran­ger de l’élé­ment cultu­rel en ques­tion.

Ap­pro­pria­tion et mo­que­rie : la confu­sion

La dif­fé­rence est très fa­cile à sai­sir avec un exemple : une black­face n’est pas une ap­pro­pria­tion cultu­relle; pour pa­ra­phra­ser Co­nor Frie­ders­dorf, si une femme noire dit à un ami « Je vais te faire dé­cou­vrir ma culture » , elle lui mon­tre­ra peu­têtre une église his­to­ri­que­ment noire, elle lui fe­ra écou­ter un mor­ceau de jazz, ou de blues, mais à au­cun mo­ment elle ne lui di­ra « Main­te­nant, met­tons- nous du noir sur le visage! » . Il n’y a, ici, au­cun élé­ment cultu­rel. De la même ma­nière, mettre un cha­peau va­gue­ment asia­tique, et imi­ter l’ac­cent chi­nois pour faire des blagues ra­cistes ne cherche au­cu­ne­ment à s’ap­pro­prier la culture — et donc à la faire sienne — au contraire, elle est sou­li­gnée, et poin­tée du doigt comme culture étran­gère, l’ob­jec­tif est sim­ple­ment de se mo­quer de celle d’un autre.

Pour être tout à fait clair, mon ar­gu­men­taire ne concerne pas non plus un vol de culture ou de sa­voirs, c’est- à- dire un ef­fort dé­li­bé­ré par un groupe de chan­ger la pa­ter­ni­té d’un élé­ment cultu­rel. Par exemple, si les Eu­ro­péens cla­maient avoir in­ven­té le ta­bou­lé, ce se­rait non seule­ment faux, mais en plus d’un ri­di­cule consom­mé. D’au­tant que les mo­ti­va­tions der­rière de tels actes d’ef­fa­ce­ment vo­lon­taire sont sou­vent cri­ti­quables. On peut par exemple ci­ter des femmes scien­ti­fiques ca­chées dans l’ombre du pa­ter­na­lisme, ou en­core l’ef­fort du gou­ver­ne­ment al­le­mand sous Hit­ler d’ef­fa­cer toutes les traces de scien­ti­fiques juifs. Tou­te­fois ce n’est pas le su­jet ici. Non seule­ment per­sonne n’es­saie de faire croire qu’il a in­ven­té le ta­bou­lé, mais en outre, ce genre de ré­at­tri­bu­tion lour­de­ment condam­nable ne s’ap­plique pas aux cas que l’on sus­pecte être de l’ap­pro­pria­tion cultu­relle.

Nous pou­vons donc abor­der main­te­nant le coeur du problème, la vé­ri­table ap­pro­pria­tion cultu­relle. Si l’an­ti- ap­pro­pria­tio­nisme m’ap­pa­raît lar­ge­ment comme une vaste fu­mis­te­rie in­tel­lec­tuelle, je dois tou­te­fois re­con­naître que des ques­tions in­té­res­santes sont abor­dées, la pre­mière de toutes étant la sui­vante: Qui dé­cide des mo­di­fi­ca­tions que peut su­bir une culture? Qui est le mo­di­fi­ca­teur lé­gi­time?

Une culture sous contrôle : le mythe

La ré­ponse la plus fa­cile se­rait de consi­dé­rer que per­sonne n’ait cette lé­gi­ti­mi­té ; à ce mo­ment, la culture de­vient un élé­ment in­alié­nable — comme la li­ber­té par exemple, que l’on ne peut vendre — ce qui en fe­rait un élé­ment non- par­ta­geable et im­muable. De la même ma­nière que per­sonne n’a le droit de vendre sa li­ber­té, les au­toch­tones ne pour­raient ni par­ta­ger leur culture ni la mo­di­fier. Seule­ment, cette po­si­tion est ter­ri­ble­ment ban­cale; elle im­pli­que­rait que si un au­toch­tone sou­hai­tait in­ven­ter un pro­duit, ou tour­ner un film ( de­ve­nant ain­si une com­po­sante de la culture au­toch­tone), il ne le pour­rait pas, car ce­ci mo­di­fie­rait la culture au­toch­tone. Aban­don­nons donc cette idée, au­tre­ment nous se­rions pour l’éter­ni­té de simples es­claves bor­nés s’achar­nant à suivre avec une fer­veur aveugle des cli­chés du pas­sé. La ques­tion néan­moins reste alors en­tière, une culture a- t- elle un maître?

Un pro­ces­sus dé­mo­cra­tique — un vote ou quel­conque consul­ta­tion po­pu­laire — est im­pos­sible sans se trans­for­mer en to­ta­li­ta­risme. Sup­po­sons que les Qué­bé­cois votent afin de dé­ter­mi­ner s’il est ac­cep­table d’in­cor­po­rer ou non de la viande dans une pou­tine, il y au­rait plu­sieurs pro­blèmes à ré­gler. En pre­mier lieu, qui a la lé­gi­ti­mi­té de vo­ter? Les Qué­bé­cois, y com­pris ceux qui n’ont ja­mais tou­ché une pou­tine de leur vie? Ou peut- être tout le monde en ayant dé­jà fait, y com­pris des non- Qué­bé­cois? Ou peut- être juste les in­ven­teurs de la pou­tine? Outre la lé­gi­ti­mi­té, quid de l’ap­pli­ca­tion de la dé­ci­sion prise? Que se pas­se­rait- il si un Qué­bé­cois ne re­con­nais­sait pas la lé­gi­ti­mi­té du vote et al­lait à l’en­contre de l’is­sue du suf­frage? Se­rait- il in­ter­dit de pou­tine? La po­lice le sur­veille­rait- il, se­rait- il je­té en pri­son s’il en man­geait? Vous avez com­pris l’idée; contrô­ler ce qui est cultu­rel­le­ment fai­sable ou non est fon­da­men­ta­le­ment au­to­ri­taire, et né­ces­si­te­rait une po­lice du com­por­te­ment qui au­rait le droit de s’in­tro­duire même dans la sphère pri­vée de cha­cun, im­po­sant une ob­ser­va­tion mo­no­li­thique de la culture.

«Qui dé­cide des mo­di­fi­ca­tions que peut su­bir une culture? Qui est le mo­di­fi­ca­teur lé­gi­time? »

Soyons tou­te­fois cha­ri­tables, que se pas­se­rait-il dans l’hy­po­thèse où une so­lu­tion se­rait ap­por­tée à ces pro­blèmes? Com­ment abor­der le reste de la ques­tion? Ain­si, il est par­fois avan­cé que s’op­po­ser à l’ap­pro­pria­tion cultu­relle per­met de ré­ser­ver une es­trade aux mi­no­ri­tés qui peuvent alors faire pas­ser des mes­sages po­li­tiques. Mal­heu­reu­se­ment, cette vi­sion n’est pro­ba­ble­ment pas la plus ef­fi­cace à lutter contre le ra­cisme. En re­strei­gnant des élé­ments cultu­rels à des eth­nies, on abou­tit né­ces­sai­re­ment à ren­for­cer, ou du moins à sou­li­gner, les cli­chés ra­cistes et les es­sen­tia­lismes. Par exemple en li­mi­tant les re­cettes à par­tir de riz aux po­pu­la­tions asia­tiques, on ren­force les cli­chés as­so­ciant riz et Asia­tiques ; dans l’ima­gi­naire col­lec­tif, les Chi­nois res­te­ront les éter­nels man­geurs de riz ou de nems, les Mexi­cains de ta­cos, et les Ja­po­nais de su­shis — en ef­fa­çant toute pos­si­bi­li­té de nuance, et sans égard à une réa­li­té sou­vent dif­fé­rente.

Une né­ces­si­té pour les cultures mi­no­ri­taires

En outre, si les Oc­ci­den­taux ne sont pas au­to­ri­sés à em­prun­ter la culture des autres, alors leur culture res­te­ra pu­re­ment oc­ci­den­tale; or étant don­né l’hé­gé­mo­nie cultu­relle oc­ci­den­tale — les jeans, l’an­glais, Hol­ly­wood, le fast-food — il y a de fortes chances qu’elle fi­nisse par conqué­rir le monde. Chaque eth­nie se re­trou­ve­ra à de­voir com­battre pour sa propre culture, sans es­poir qu’elle ne soit ré­cu­pé­rée et per­pé­tuée par la culture do­mi­nante. C’est condam­ner à la mort les cultures op­pri­mées sous pré­texte d’un conser­va­tisme dé­pas­sé et dé­pla­cé. À l’in­verse, l’ap­pro­pria­tion per­met de di­mi­nuer l’exo­tisme et de lutter contre une hé­gé­mo­nie uni­for­mi­sa­trice. En ba­na­li­sant la culture d’une mi­no­ri­té, celle-ci se trouve aus­si dans un mi­lieu plus fa­mi­lier. Ce­la pour­rait per­mettre d’en­cou­ra­ger la culture mi­no­ri­taire à s’ex­pri­mer et di­mi­nue­rait ses chances de dis­pa­raître. Par la même, les cli­chés sont lar­ge­ment ré­duits : il est par­fois dit que les noirs por­tant des dread­locks sont mar­gi­na­li­sés du fait de leur coif­fure. Or si cette coif­fure de­vient ba­nale, alors il n’est plus pos­sible qu’elle soit l’ob­jet de dis­cri­mi­na­tions.

L’autre ar­gu­ment avan­cé par les an­ti-ap­pro­pria­tio­nistes est éco­no­mique : en ré­ser­vant la com­mer­cia­li­sa­tion d’une culture (ta­cos, su­shis, etc.) à la mi­no­ri­té dont elle est is­sue, on per­met­trait à cette mi­no­ri­té mar­gi­na­li­sée de re­trou­ver un pou­voir éco­no­mique. Or, ache­ter des élé­ments cultu­rels d’une mi­no­ri­té né­ces­site de l’ap­pro­pria­tion cultu­relle : un oc­ci­den­tal, quand il achète des su­shis, que ce soit au­près de Ja­po­nais ou non, il y a tou­jours une uti­li­sa­tion d’une culture étran­gère, et donc ap­pro­pria­tion cultu­relle. Un vrai an­ti­ap­pro­pria­tio­niste de­vrait donc s’op­po­ser à ce que les Blancs puissent ache­ter du rap. Ou alors, il de­vrait l’ache­ter sans l’écou­ter. N’ou­blions pas que don­ner un mo­no­pole en fonc­tion de cri­tères eth­niques est ar­du : qui se­ra au­to­ri­sé à vendre exac­te­ment? Qui a la lé­gi­ti­mi­té de vendre une culture? ( Voir le di­lemme de la pou­tine un peu plus haut).

Concen­trons-nous sur une vi­sion pu­re­ment éco­no­mique de la chose. En pre­mier lieu, ga­ran­tir un mo­no­pole à un groupe n’im­plique pas que ce groupe au­ra plus de re­ve­nus, sur­tout dans un contexte de ra­cisme. Ima­gi­nons par exemple des Mexi­cains pos­sé­dant un res­tau­rant mexi­cain et ayant moins de re­ve­nus qu’un autre res­tau­rant mexi­cain te­nu par des Oc­ci­den­taux parce que les consom­ma­teurs sont ra­cistes. Ima­gi­nons main­te­nant que le res­tau­rant te­nu par les Oc­ci­den­taux dis­pa­raisse, et que les consom- ma­teurs ra­cistes soient obli­gés de choi­sir entre le res­tau­rant mexi­cain te­nu par des Mexi­cains, et une in­fi­ni­té d’autres res­tau­rants — ita­liens, fast-food, fran­çais — aus­si te­nus par des Blancs, ne choi­si­raient-ils pas les autres res­tau­rants ? Le bé­né­fice fi­nan­cier pour la com­mu­nau­té mexi­caine est loin d’être ga­ran­ti, et risque de mar­gi­na­li­ser un peu plus leur culture. En se­cond lieu, l’ap­pro­pria­tion peut être un sup­port à l’ex­pan­sion éco­no­mique. Pre­nons l’exemple de Ghost in the Shell ou Death Note, des man­gas qui ont été re­pris par des Amé­ri­cains pour le mar­ché au­dio­vi­suel amé­ri­cain. Certes, ces adap­ta­tions ont leur lot de dé­fauts, mais elles contri­buent in­du­bi­ta­ble­ment à la po­pu­la­ri­sa­tion des man­gas. Qui les connais­sait avant ces adap­ta­tions? Par­mi les mil­lions d’amé­ri­cains qui les ont vus, une par­tie vou­dra en sa­voir plus et de­vien­dra consom­ma­trice de man­gas, per­met­tant un plus grand es­sor de la culture ja­po­naise.

Un rai­son­ne­ment dys­to­pique

Ré­su­mons la lo­gique der­rière l’ar­gu­ment éco­no­mique : les mi­no­ri­tés, puis­qu’elles sont en si­tua­tion de désa­van­tage par rap­port aux ma­jo­ri­tés, de­vraient re­ce­voir une com­pen­sa­tion pour ce désa­van­tage. Et leur ga­ran­tir un mo­no­pole sur la com­mer­cia­li­sa­tion de leur culture per­met­trait de leur ga­ran­tir une aug­men­ta­tion de leurs re­ve­nus. Si l’on garde le même rai­son­ne­ment, on ar­rive rapidement à la si­tua­tion sui­vante: puis­qu’être une mi­no­ri­té jus­ti­fie une contre­par­tie fi­nan­cière, il fau­drait qu’il y ait des al­lo­ca­tions pour com­pen­ser ces mi­no­ri­tés, payées par un im­pôt sur la race. Ou alors la di­vi­sion de l’ad­di­tion en fonc­tion de son iden­ti­té de­vrait être ins­crite dans la loi. Il est as­sez ef­frayant de voir à quel point une telle lo­gique peut être in­sul­tante en met­tant un prix sur le ra­cisme. L’er­reur ici est de pré­sup­po­ser que tout Noir en­dure le ra­cisme de la même ma­nière. Cer­tains ne l’ont peut- être ja­mais connu, alors que d’autres en souffrent chaque jour. De même, il est pos­sible d’un Blanc gagne plus qu’un Noir uni­que­ment du fait de ses ca­pa­ci­tés ; quelle est alors la jus­ti­fi­ca­tion pour ap­pli­quer la même so­lu­tion à tous? Pla­quer aveu­gle­ment une ana­lyse d’un fonc­tion­ne­ment glo­bal de la so­cié­té à un cas par­ti­cu­lier est au mieux une grave er­reur sta­tis­tique, et au pire une ma­ni­pu­la­tion dé­ma­go­gique qui fait perdre son sens à la­dite ana­lyse. Si une telle ana­lyse est très utile pour avoir une image de la so­cié­té dans son en­tiè­re­té, elle est d’une grande pau­vre­té pour ex­pli­quer les rap­ports par­ti­cu­liers. Il est in­té­res­sant de no­ter que l’ex­trême droite eu­ro­péenne uti­lise la même tech­nique: «Puisque les Noirs sont en moyenne plus sus­cep­tibles d’être ar­rê­tés pour crime que les Blancs, alors chaque Noir pris in­di­vi­duel­le­ment est plus sus­cep­tible de l’être que chaque Blanc».

Une telle com­pa­rai­son peut pa­raître sur­pre­nante, mais en réa­li­té l’an­ti-ap­pro­pria­tio­nisme em­prunte beau­coup au conser­va­tisme eu­ro­péen, no­tam­ment en af­fir­mant l’exis­tence d’une es­sence propre à une com­mu- nau­té iden­ti­taire — et donc la né­ces­si­té de mo­du­ler les règles, les lois en fonc­tion de l’iden­ti­té. On abou­tit ain­si à une struc­ture po­li­tique dé­pen­dante de l’eth­nie: un État avec des lois dé­pen­dant de la cou­leur de cha­cun ; ou mieux: un État propre à chaque cou­leur de peau. Avec un tel ob­jec­tif, nos rêves de len­de­mains chan­tants se tai­ront, pen­dant que nous de­vien­drons sourds aux autres. Pou­vons-nous vrai­ment es­pé­rer bri­ser les bar­rières et les sté­réo­types quand un en­fant de­vra rapidement ap­prendre quelle est sa race pour sa­voir com­ment se com­por­ter en pri­vé comme en pu­blic? Est- ce là la so­cié­té idéale de l’an­ti- ap­pro­pria­tio­nisme?

La culture n’a ni queue ni tête, elle n’est pas le fruit cons­cient d’un être qui au­rait un droit sur sa créa­tion, la culture n’ap­par­tient à per­sonne. Elle est le ré­sul­tat, la somme d’une his­toire qui dé­passe y com­pris ceux qui la pra­tiquent. C’est une chose sans maître qui ré­siste aux beaux dis­cours et aux to­ta­li­ta­rismes ram­pants. Cha­cun en tire quelque chose d’in­di­vi­duel; cha­cun, en voyant les mêmes gestes, trou­ve­ra une si­gni­fi­ca­tion qui le sa­tis­fe­ra; cha­cun in­ven­te­ra sa propre his­toire. La culture est l’un des rares en­droits où l’on peut mettre du rêve dans notre quo­ti­dien: si des Hommes pensent pou­voir com­mu­ni­quer avec les Dieux à tra­vers des pierres, ou dé­cer­ner une pa­role sa­crée sur un livre, grand bien leur en fasse; qui suis- je pour leur ar­ra­cher ce­ci? Ne nous lais­sons pas en­fer­més dans des car­cans im­po­sés par des fa­na­tiques de la pu­re­té cultu­relle: créez, ré­in­ter­pré­tez, in­ven­tez! S’ins­pi­rer d’autres cultures ne fait que les rendre plus belles et im­por­tantes; la gran­deur d’une oeuvre se me­sure au nombre de ses des­cen­dants, de ceux qu’elle a ins­pi­rés: fi­ger une culture, c’est la condam­ner à mou­rir. En somme, le des­tin d’une culture, c’est la li­ber­té ou la mort. x

« La culture n’a ni tête ni queue, elle n’est pas le fruit cons­cient d’un être qui au­rait un droit sur sa créa­tion, la culture n’ap­par­tient à per­sonne. »

Qu’est-ce que la gen­tri­fi­ca­tion? La gen­tri­fi­ca­tion, c’est quand tu des­cends Saint-laurent et qu’il ne reste plus que des ca­fés bran­chés (et pro­cla­més hips­ter) à cinq dol­lars le ca­fé filtre ( lait de so­ja et taxes non in­cluses dans le prix, évi­dem­ment). La gen­tri­fi­ca­tion, c’est quand tu te pro­mènes sur Du­luth et que tu en­tends beau­coup de dia­logues en fran­çais, mais pas un seul ac­cent qué­bé­cois. La gen­tri­fi­ca­tion, c’est quand ton pe­tit ap­part « cute » du Mile-end te coûte un bras par mois.

Consi­dé­ré comme du dé­ve­lop­pe­ment pour cer­tains, ou comme de l’ex­clu­sion pour d’autres, le phé­no­mène de la gen­tri­fi­ca­tion trans­forme vé­ri­ta­ble­ment la na­ture des quar­tiers tou­chés.

Pe­tit cours d’ur­ba­nisme

Rap­pe­lons d’abord ce que ce terme si­gni­fie. La gen­tri­fi­ca­tion est la ten­dance à l’em­bour­geoi­se­ment d’un quar­tier po­pu­laire. Pour ce faire, elle passe par la trans­for­ma­tion de l’ha­bi­tat, de l’es­pace pu­blic et des com­merces. Se­lon l’en­cy­clo­pé­die élec­tro­nique Hy­per­geo, la gen­tri­fi­ca­tion im­plique un chan­ge­ment de la di­vi­sion so­ciale de l’es­pace in­traur­bain. La ré­ha­bi­li­ta­tion d’un quar­tier en­gendre une aug­men­ta­tion de ses prix, ce qui pousse les classes so­ciales les moins ai­sées, ne pou­vant plus main­te­nir le nou­veau coût de vie im­po­sé, à se dé­lo­ca­li­ser dans des quar­tiers moins chers.

Le terme lui-même a une éty­mo­lo­gie à nuance cri­tique. In­ven­té par le so­cio­logue mar­xiste Ruth Glass en 1964, «gen­tri­fi­ca­tion» est un néo­lo­gisme an­glais. Il vient du mot «gen­try» qui dé­signe de fa­çon pé­jo­ra­tive la pe­tite no­blesse. La no­tion se­ra par la suite théo­ri­sée par un grand nombre de géo­graphes an­glais et nord-amé­ri­cains dans les an­nées 80. Si dans un pre­mier temps la gen­tri­fi­ca­tion dé­signe un pro­ces­sus de ré­ap­pro­pria­tion par les classes moyennes de centres-villes dé­lais­sés, elle in­clut au­jourd’hui la trans­for­ma­tion d’es­paces po­pu­laires, aus­si bien ré­si­den­tiels qu’in­dus­triels.

Bo­bos ou gen­tri­fi­ca­teurs ?

Il y a 30 ans, la ba­taille contre la hausse des prix d’un quar­tier po­pu­laire, c’était la ba­taille des ré­si­dents du Pla­teau-mont-royal. Quar­tier très à la mode dans les an­nées 80, il de­vint rapidement la cible d’une forte ébul­li­tion spé­cu­la­tive. Se­lon un re­por­tage de Ra­dio- Ca­na­da, le nombre de lo­ge­ments ac­ca­pa­rés par des spé­cu­la­teurs à l’époque s’éle­vait à 8000. Afin de dé­non­cer ces pratiques im­mo­bi­lières, de nom­breuses confé­rences de presse et ma­ni­fes­ta­tions avaient été or­ga­ni­sées dans le sec­teur. Ce­ci n’a ce­pen­dant pas em­pê­cher les prix d’aug­men­ter dans le quar­tier, avec le coût moyen d’un 4 qui s’élève

1/2 à 79 pourcent de plus qu’en 2001. Au­jourd’hui, ce quar­tier est com­plè­te­ment gen­tri­fié, pro­ces­sus au­quel les étu­diants de Mcgill ou d’ailleurs, contri­buent in­cons­ciem­ment.

En ef­fet, se­lon Johanne Char­bon­neau, so­cio­logue à L’IRNS, les gen­tri­fi­ca­teurs ne sont pas for­cé­ment des gens qui ont de l’ar­gent, mais des étu­diants et des ar­tistes qui rendent le quar­tier « in ». Sans s’en rendre compte, ces der­niers sont res­pon­sables de l’aug­men­ta­tion des loyers et de l’ef­fri­te­ment de la mixi­té so­ciale du quar­tier. L’arrivée de po­pu­la­tions au style de vie «ten­dance» pousse les com­merces à se dé­ve­lop­per en con­sé­quence pour ac­cueillir ce nou­veau voi­si­nage. On y voit alors ap­pa­raître des ca­fés pour étu­diants, des épi­ce­ries bios, des ma­ga­sins bran­chés. Les ar­tistes donnent un cer­tain ca­chet à ces es­paces dé­la­brés et rendent ces quar­tiers po­pu­laires « hype ». Seule­ment, ces quar­tiers, tel que le Mile-end, de­viennent rapidement presque vic­times de leur suc­cès. Ils perdent leur iden­ti­té po­pu­laire d’au­tre­fois à cause de l’arrivée en masse de ces in­di­vi­dus à la re­cherche « d’au­then­ti­ci­té » .

Un phé­no­mène violent dont on parle (trop) peu

Le do­cu­men­taire «Quar­tier sous ten­sions » , dif­fu­sé le ven­dre­di 11 août sur Ra­dio- Ca­na­da, sou­ligne la vé­ri­table vio­lence de ce phé­no­mène qui touche le quo­ti­dien des ha­bi­tants de Ro­se­mont- La- Pe­tite- Pa­trie et d’ho­che­la­ga Mai­son­neuve.

Pa­tri­cia Vian­nay, or­ga­ni­sa­trice com­mu­nau­taire au Pro­jet Or­ga­ni­sa­tion Po­pu­laire In­for­ma­tion et Re­grou­pe­ment (POPIR), évoque la dé­tresse dont lui font part les ci­ta­dins au quo­ti­dien. « J’ose plus mar­cher sur Notre-dame, je suis tan­né de voir des gens sur les ter­rasses qui se payent des choses que moi je ne pour­rai ja­mais me payer», rap­portent des vic­times.

In­ti­mi­da­tion, chan­tage, har­cè­le­ment, évic­tion ou même ex­pul­sion, tous les moyens sont bons pour pous­ser les lo­ca­taires à quit­ter leurs lo­ge­ments afin de pou­voir les louer à trois fois le prix ini­tial. L’or­ga­ni­sa­trice com­mu­nau­taire parle aus­si de l’at­ti­tude par­fois « co­lo­ni­sa­trice » qu’adoptent cer­tains pro­mo­teurs im­mo­bi­liers. Nom­breux sont ceux qui consi­dèrent que le dé­ve­lop­pe­ment de leur condo per­met­tra de « cor­ri­ger » le quar­tier, des mots ra­bais­sants et durs à en­tendre pour des gens qui y ont construit leurs vies.

« On ne parle de gen­tri­fi­ca­tion que lors­qu’ il y a du van­da­lisme » dé­plore la réa­li­sa­trice du do­cu­men­taire, Carole La­ga­nière. Se­lon elle, il s’agit au contraire d’un drame quo­ti­dien qui se pro­duit dans le si­lence.

Be­soin de mesures mu­ni­ci­pales

Il se­rait naïf de croire que ce phé­no­mène puisse être ré­ver­sible. Là n’est d’ailleurs pas la ques­tion. L’arrivée de nouveaux ar­ri­vants dans un quar­tier peut être bénéfique et peut per­mettre le dé­ve­lop­pe­ment à la fois éco­no­mique et so­cial de ce quar­tier. Cet ar­ticle ne cherche en au­cun cas à mettre tous les «mé­chants» in­ves­tis­seurs et pro­prié­taires dans le même ba­teau. Il existe des nuances et le droit aux lo­ge­ments reste un droit pour tous.

Seule­ment, afin d’at­té­nuer les répercussions de la gen­tri­fi­ca­tion sur la vie des ci­toyens les plus dé­mu­nis, le gou­ver­ne­ment de­vrait leur don­ner des ou­tils afin de leur per­mettre de «vivre» (et non «sur­vivre») dans le quar­tier. Le do­cu­men­taire «Quar­tier sous ten­sions» pro­pose un bon nombre de re­com­man­da­tions pour lutter contre ces répercussions. Tout d’abord, la mu­ni­ci­pa­li­té pour­rait ré­ser­ver des ter­rains pour des lo­ge­ments so­ciaux et pour des co­opé­ra­tives, tout en ap­por­tant une plus grande aide fi­nan­cière sous forme de chèques so­ciaux pour re­mé­dier à la hausse du coût de la vie. De plus, la Ré­gie du logement doit mettre en place des mesures de vé­ri­fi­ca­tion plus strictes afin de ne plus lais­ser pas­ser des évic­tions sous le pré­texte d’amé­na­ge­ment de pro­prié­té qui ne se font pas. Le do­cu­men­taire conclut en sou­li­gnant que si des mesures pour la mixi­té ne sont pas mises en place, c’est vers une gen­tri­fi­ca­tion to­tale que la mé­tro­pole se di­rige.

Il est es­sen­tiel de dé­ve­lop­per nos quar­tiers tout en nous as­su­rant qu’il reste de la place pour tous. L’ap­port d’une plus grande mixi­té so­ciale dans les quar­tiers de Mon­tréal est im­por­tant, mais il doit s’ac­com­pa­gner de mesures in­clu­sives pour en pro­té­ger les ré­si­dents. Celles-ci sont cru­ciales afin d’évi­ter que Ro­se­mont-laPe­tite-pa­trie et Ho­che­la­gaMai­son­neuve de­viennent des Pla­teau Mont Royal 2.0. x

« In­ti­mi­da­tion, chan­tage, har­cè­le­ment, évic­tion ou même ex­pul­sion, tous les moyens sont bons pour pous­ser les lo­ca­taires à quit­ter leurs lo­ge­ments »

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