Bâ­tard tu es, tu le restes

Les mé­tisses sont les ou­bliés de la ré­flexion cultu­relle.

Le Délit - - Cahier Spécial - Noué­dyn bas­pin Le Dé­lit Joa­chim Dos San­tos

Il est une dure tâche que d’écrire sur soi. Par pu­deur ou ti­mi­di­té, on a peur d’en dire trop, de pa­raître égo­cen­trique, et fi­na­le­ment d’en­nuyer son lec­teur. Alors pour­quoi prendre le risque? À l’oc­ca­sion de cette édi­tion spé­ciale sur les iden­ti­tés cultu­relles, il m’a pa­ru per­ti­nent d’abor­der un su­jet trop sou­vent mis de cô­té quand on aborde les ques­tions iden­ti­taires: celle du mé­tis­sage. Les dé­bats en­tou­rant ces ques­tions pré­sup­posent bien sou­vent une vi­sion bi­po­laire de la chose: fran­co­phones et an­glo­phones, im­mi­grants et na­tifs, etc. Bien heu­reu­se­ment, le monde n’est pas tout noir ou tout blanc, et il me semble que la conscience pu­blique ignore sou­vent l’exis­tence des per­sonnes dont l’iden­ti­té n’est pas mo­no­chrome.

Cette igno­rance m’est ap­pa­rue pour la pre­mière fois à Mc­gill, en pre­mière an­née, dans une ré­si­dence étu­diante. Chaque an­née, tous les pen­sion­naires des rez doivent par­ti­ci­per à deux ate­liers concer­nant des su­jets de jus­tice so­ciale: Gen­der, sexua­li­ty and consent (genre, sexua­li­té et consen­te­ment, ndlr) et Race and co­lo­nia­lism (race et co­lo­nia­lisme, ndlr). Le se­cond se consti­tua d’abord d’un his­to­rique de l’his­toire co­lo­niale du Ca­na­da, puis d’une dis­cus­sion sur le ra­cisme dans la so­cié­té ac­tuelle. Au dé­but de celle-ci, les ani­ma­teurs dif­fu­sèrent un ex­trait — in­cli­nant au ma­laise — d’un hu­mo­riste qui af­fir­mait que le ra­cisme in­ver­sé n’existe pas. Si le but d’amé­lio­rer les re­la­tions in­ter- ra­ciales est louable et né­ces­saire, le mo­dus ope­ran­di me sem­bla in­élé­gant et in­ef­fi­cace; dé­peindre tous les non-blancs comme fon­da­men­ta­le­ment in­ca­pables de ra­cisme est in­exact, et m’a ame­né à me pen­cher sur mon par­cours.

Une so­cié­té iden­ti­taire

Je suis né en Mar­ti­nique, une pe­tite île fran­çaise dans les Ca­raïbes. La fa­mille de ma mère est blanche, celle de mon père est noire. J’y ai vé­cu toute ma vie jus­qu’au mo­ment où il fal­lut quit­ter le nid pour les études su­pé­rieures, comme c’est pro­ba­ble­ment le cas pour la ma­jo­ri­té d’entre nous. En ce sens, il est dif­fi­cile de faire la dif­fé­rence entre moi et un autre Mar­ti­ni­quais: je parle créole, j’ai été ber­cé par le zouk, le kom­pa et la bi­guine, j’ai pra­ti­qué pen­dant des an­nées le bè­lè (la danse tra­di­tion­nelle), et ma grand-mère fait les meilleurs ac­cras. Mal­gré ce­la, en­fant j’ai ra­pi­de­ment com­pris que j’avais quelque chose de sur­pre­nant. Le nombre de «mé­tros» («mé­tro­po­li­tains», c’est à dire les blancs) étant li­mi­té dans ma ville — la po­pu­la­tion mar­ti­ni­quaise étant très lar­ge­ment noire — il est ai­sé de re­mar­quer ma dif­fé­rence de cou­leur de peau. Ain­si étais-je consi­dé­ré comme blanc ou «cha­bin» («clair de peau» en créole). On pré­su­mait sou­vent que je ne par­lais pas créole ou que j’étais né «lot bô» (de l’autre cô­té), dans l’hexa­gone. Si ces re­marques étaient lar­ge­ment in­no­centes et naïves, elles ex­pri­maient tou­te­fois une forme d’in­cré­du­li­té quant à mon ap­par­te­nance cultu­relle.

La ques­tion ra­ciale en Mar­ti­nique est in­té­res­sante et prend sou­vent des cou­leurs na­tio­na­listes, y com­pris, de ma­nière as­sez sur­pre­nante, vis-à-vis des autres Ca­raï­béens: les Saint-lu­ciens et Haï­tiens sont ain­si sou­vent vus comme des opportunistes, et font l’ob­jet d’un cer­tain mé­pris. Il n’est pas rare d’en­tendre des ex­pres­sions comme «noir comme un Haï­tien», ou en­core «comme un Afri­cain» sur un ton dé­dai­gneux. Je me rap­pelle en­core de cet ami au pri­maire qui se fai­sait ap­pe­ler «char­bon». D’un autre cô­té, les blancs sont consi­dé­rés comme des ri­vaux à dé­pas­ser, d’éter­nels an­ta­go­nistes. Il s’agit de prou­ver que l’an­tillais fier et noir (mais pas trop) n’a rien à en­vier aux blancs. Les vel­léi­tés d’in­dé­pen­dance très ré­pan­dues dans l’île se basent no­ta­ble­ment sur des consi­dé­ra­tions eth­niques plus que po­li­tiques, telles que «la Mar­ti­nique aux Mar­ti­ni­quais».

Dans cet en­vi­ron­ne­ment, il n’est pas rare de se confron­ter à des formes d’es­sen­tia­lisme. L’exemple de ce phé­no­mène m’ayant le plus mar­qué m’a été don­né au col­lège. À l’époque, j’étais dans une école de mu­sique dans la­quelle les élèves jouaient chaque an­née lors d’un spec­tacle. Cette an­née-ci, je jouais un mor­ceau que j’af­fec­tion­nais par­ti­cu­liè­re­ment, et le pu­blic sem­bla re­la­ti­ve­ment sa­tis­fait. Plus tard, un ami proche et moi dis­cu­tions de cette soi­rée. C’est alors qu’il me rap­por­ta ce­ci: «mon père m’a dit que tu peux avoir la nuance, mais ja­mais le rythme, tu n’es pas vrai­ment noir». Plus tard, au ly­cée, on put ob­ser­ver dans ma classe une au­to-di­vi­sion des élèves: les noirs res­taient avec les noirs, les blancs avec les blancs. Les re­la­tions furent cor­diales au dé­part, puis s’en­ve­ni­mèrent. D’après une de mes amies de l’époque, «traî­ner» avec ces blancs, les ai­der ou toute autre forme d’in­ter­ac­tion équi­va­laient à une cer­taine tra­hi­son.

Une iden­ti­té dif­fi­cile à for­mu­ler

Dans ce contexte de di­vi­sion de la po­pu­la­tion se­lon sa cou­leur de peau, il m’est dif­fi­cile de me sen­tir Mar­ti­ni­quais. Puis-je être ci­toyen sans l’être aux yeux de mes com­pa­triotes? La ques­tion de l’iden­ti­té s’est po­sée pour moi de ma­nière iné­luc­table. Étais-je fier d’être né là-bas, avais-je quoi que ce soit à en re­te­nir? Les femmes y sont sou­vent trai­tées avec un re­lent de mi­so­gy­nie, et les ho­mo­sexuels sont dia­bo­li­sés par une po­pu­la­tion pro­fon­dé­ment tra­di­tion­na­liste: si j’ai un pro­fond at­ta­che­ment à la Ré­vo­lu­tion fran­çaise et à ses va­leurs, qu’ai-je à re­te­nir de la so­cié­té mar­ti­ni­quaise? Bien que na­tif, j’avais l’im­pres­sion d’être un im­mi­grant per­pé­tuel en at­tente d’in­té­gra­tion, d’être per­du dans une vingt-cin­quième heure de l’iden­ti­té: ni mé­tro­po­li­tain, n’ayant ja­mais réel­le­ment vé­cu en Hexa­gone, ni vrai­ment An­tillais.

Le sen­ti­ment de culpa­bi­li­té a été in­évi­table: j’ai dû faire un mau­vais choix, ra­ter quelque chose; qu’est-ce qui, dans ma vie, a consa­cré mon in­au­then­ti­ci­té? Se­rais-je un simple fran­co-fran­çais trop «mé­tro» pour mon pays d’ori­gine?

Ma fa­mille ma­ter­nelle vient de la cam­pagne pro­fonde, là où le ré­seau mo­bile se ré­duit à du edge in­ter­mit­tent. Un bon nombre de fa­milles y pra­ti­quait la pay­san­ne­rie, dont la mienne de­puis au moins 1789. La vie y est simple, et le tra­vail dur: il faut pou­voir mois­son­ner sous le so­leil de l’été, et s’oc­cu­per des vaches pen­dant l’hi­ver. Dif­fi­cile alors de com­prendre en quoi cet hé­ri­tage m’au­rait ren­du si dif­fé­rent des autres. Après tout, à l’époque de mes grands-pa­rents, la Mar­ti­nique elle aus­si re­po­sait en grande par­tie sur l’agri­cul­ture.

C’est à cette époque que na­quit mon dé­gout pour le concept de race. Chez moi, ma grand-mère me ra­con­tait les his­toires de sa grand­mère, es­clave sur une plan­ta­tion; à l’ex­té­rieur, je voyais com­ment la race res­tait un pro­blème dans l’île. Cette idée me semble être une me­nace à la li­ber­té, l’éga­li­té, et la fra­ter­ni­té, un concept à en­ter­rer en même temps que le ra­cisme. Je vou­lais être consi­dé­ré comme un in­di­vi­du, sans égards pour ma cou­leur de peau ou mes ori­gines, pas comme «moi le mé­tis» mais comme «moi la per­sonne avec une pen­sée propre».

Com­pre­nez donc mes at­tentes, une fois ar­ri­vé au Ca­na­da. J’ai pu ren­con­trer des gens qui ne me ra­bâ­chaient pas ma dif­fé­rence. Puis vint le jour du re­cen­se­ment. Un agent pu­blic vint à mon ap­par­te­ment. Comme je n’étais pas là, mon co­lo­ca­taire a ré­pon­du pour nous deux à ses ques­tions. Vint celle-ci: «quelle est la race des ha­bi­tants de cette ap­par­te­ment?». Mon co­lo­ca­taire ré­pon­dit que ma mère était blanche, et mon père noir. «Ah ok, donc noir», fut sa ré­ponse. Blanc en Mar­ti­nique, noir au Ca­na­da.

J’au­rais ai­mé pou­voir trai­ter la ques­tion de la culture sans par­ler de ma cou­leur de peau, mais la so­cié­té ne m’en a pas lais­sé le choix. On s’acharne à im­po­ser des cases à ceux qui en sortent, alors qu’en créer plus ne fera que re­tar­der l’in­évi­table. Comme l’écri­vaient Susan Saul­ny et Jacques Stein­berg dans un ar­ticle du New York Times, les exemples de mé­tisses fai­sant face à ce ma­laise de la ca­té­go­ri­sa­tion, sont fa­ta­le­ment de plus en plus nom­breux, no­tam­ment quand la ques­tion de la dis­cri­mi­na­tion po­si­tive se pose. J’es­père qu’un jour, ceux éprou­vant ce ma­laise, que ce soit par leur nombre ou leurs idéaux ,nous li­bé­re­rons des chaînes de l’es­sen­tia­lisme; j’es­père que ma des­cen­dance n’en­ten­dra ja­mais qu’elle n’est pas suf­fi­sam­ment blanche, noire, ou tout autre concept abs­cons. x

« Je vou­lais être consi­dé­ré comme un in­di­vi­du, sans égards pour ma cou­leur de peau ou mes ori­gines, pas comme «moi le mé­tis» mais comme «moi la per­sonne avec une pen­sée propre » « Le monde n’est pas tout noir ou tout blanc, et il me semble que la conscience pu­blique ignore sou­vent l’exis­tence des per­sonnes dont l’iden­ti­té n’est pas mo­no­chrome »

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.