Le genre comme per­for­mance

Queer­ness et théâtre: Émi­lie Slo­tine nous parle de son vé­cu.

Le Délit - - Culture - gré­goire col­let Le Dé­lit

Avec une hon­nê­te­té et une cer­taine clair­voyance, Émi­lie m’a ra­con­té un bout de son his­toire, de son en­fance, de co­ming out, de théâtre et de gué­ri­son en tant que per­sonne queer. Ses pa­roles et ses pen­sées ar­ti­cu­lées et uniques montrent un be­soin plus gé­né­ral de mettre des mots sur des ex­pé­riences pour se com­prendre et se trou­ver.

La sou­daine com­pré­hen­sion

Quand on de­vient prêt, quand il faut s’ac­cep­ter, parce que ça ne peut plus conti­nuer, c’est une vague d’in­for­ma­tions et d’émo­tions qui nous em­porte. Tout d’un coup on com­prend. Émi­lie réa­lise pour­quoi iel (son pro­nom, ndlr) était mal à l’aise quand on le trai­tait comme une femme. Émi­lie connaît la rai­son et la pe­san­teur de la honte dans la­quelle iel vi­vait. Une ving­taine d’an­nées de frus­tra­tion et d’in­com­pré­hen­sion s’éclair­cissent, prennent un sens, puis com­mencent à le li­bé­rer.

Une telle li­bé­ra­tion ne se fait pas sans vio­lence. Il y a l’im­pres­sion de s’être fait vo­ler son en­fance, la com­pré­hen­sion de la na­ture abu­sive de sa re­la­tion avec sa mère, le manque de re­pères. Pour gué­rir et pou­voir se re­ven­di­quer, Émi­lie a vé­cu une pé­riode in­tense et un épi­sode de dé­pres­sion que beau­coup de per­sonnes queer en­durent. Pour­tant, Émi­lie ne porte pas de cha­grin ni de dou­leur.alors très proche de ses émo­tions, un sou­rire est la plu­part du temps des-si­né sur ses lèvres. Comment af­fron­ter et se re­mettre, s’il est pos­sible de le faire, de cette ul­time épreuve qu’est l’ac­cep­ta­tion de soi?

Le théâtre comme gué­ri­son

Émi­lie a trou­vé à Mon­tréal le contexte ras­su­rant dont iel avait be­soin. Iel y étu­die le théâtre, sa pas­sion de tou­jours, et a uti­li­sé cet art comme moyen de re­nouer avec son iden­ti­té. La vo­lon­té de re­trou­ver son en­fance fit naître un al­ter ego: un en­fant d’abord an­dro­gyne, puis qui s’est avé­ré être un pe­tit gar­çon, pe­tit Pierre. Pe­tit Pierre, c’est d’abord la part de mas­cu­li­ni­té qu’on a em­pê­ché à Émi­lie d’ex­plo­rer en­fant. C’est le gar­çon qui vou­lait faire du foot mais qui ne pou­vait pas. C’est le gar­çon qui était dé­goû­té du rose. C’est une part d’émi­lie, mais aus­si un élé­ment de son uni­vers théâ­tral. Émi­lie a son masque, joue par­fois avec, et l’uti­lise pour re­pré­sen­ter un genre qu’on lui a nié. Voir le genre comme une per­for­mance, c’est réa­li­ser la li­ber­té qu’on a d’être et d’in­car­ner qui on veut, c’est re­fu­ser l’ab­sur­di­té et la su­per­fi­cia­li­té des termes qu’on s’im­pose.

Le théâtre est de­ve­nu sa zone d’ex­plo­ra­tion per­son­nelle alors qu’avant, le fait de se voir at­tri­buer des rôles de femmes ca­ri­ca­tu­raux la frus­trait et l’étouf­fait. Ici, Émi­lie se sent en sé­cu­ri­té, et jouit de la com­mu­nau­té ar­tis­tique queer mont­réa­laise. Iel peut ex­plo­rer son art, uti­li­ser son ex­pé­rience et as­pire à por­ter un mes­sage dans ses tra­vaux. Ce que m’a ra­con­té Émi­lie, la honte, puis la dou­leur et la beau­té d’ap­prendre à s’ai­mer, beau­coup d’autres per­sonnes queer au­raient pu me le ra­con­ter. Ses pa­roles per­son­nelles et uniques viennent com­plé­ter à leur tour la fresque de com­mu­nau­tés di­verses qui es­saient per­pé­tuel­le­ment de s’ai­mer et de gué­rir. x

OLI­VIA DU VERGIER

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