Re­don­nez-moi Sha­kes­peare

Ti­tus An­dro­ni­cus, la pièce la plus vio­lente de Sha­kes­peare est re­pen­sée au Pros­pe­ro.

Le Délit - - Culture - Ma­rie-hé­lène Per­ron Le Dé­lit

Les Écor­ni­fleuses pré­sentent à Mon­tréal leur adap­ta­tion du clas­sique Sha­kes­pea­rien Ti­tus, dé­jà ac­cla­mée à Qué­bec en no­vembre. Sous la mise en scène d’édith Pa­te­naude, les dix ac­teur·rice·s de la troupe (8 femmes, 2 hommes) offrent une fraî­cheur et un re­nou­veau au texte, le ren­dant sur­pre­nam­ment ac­ces­sible au pu­blic.

Ré­flexion et in­no­va­tion

Tra­gé­die mas­cu­line par ex­cel­lence, où, dans le cadre d’une Rome An­tique ima­gi­naire, s’en­chaînent en cres­cen­do les vio­lences les plus ignobles, Ti­tus An­dro­ni­cus et sa ma­trice de ven­geance écra­sante ont en ap­pa­rence bien peu à voir avec nos sen­si­bi­li­tés contem­po­raine. En ef­fet, le texte ori­gi­nal est fait pour être joué par une di­zaine d’hommes et seule­ment deux femmes, par une di­zaine de Blancs et un seul Noir. Son es­sence, soit la re­cherche de ce qui nous rend fon­da­men­ta­le­ment hu­main, se perd ai­sé­ment sous tous les pré­ju­gés ra­cistes, lieux com­muns of­fen­sants, et scènes de vio­lence sys­té­ma­tique à l’en­contre des femmes qui l’obs­truent.

La ques­tion est lé­gi­time: est-il pos­sible d’ap­pré­cier le texte mal­gré ces bar­rières consi­dé­rables? Comme beau­coup qui s’in­ter­rogent sur la pos­sible cen­sure des oeuvres du pas­sé ne cor­res­pon­dant plus aux va­leurs pro­gres­sistes mo­dernes, les Écor­ni­fleuses ont ré­flé­chi. C’est cette ré­flexion-même qui trans­pa­rait, celle qui nous pour­suit lors­qu’on quitte la salle, et celle qui fait as­su­ré­ment toute la qua­li­té de leur adap­ta­tion.

La troupe entre en dia­logue avec le texte. Au tra­vers des siècles em­pous­sié­rés, Sha­kes­peare nous parle tou­jours et les voi­là qui lui ré­pondent, qui l’in­ter­rogent, qui le mettent au dé­fi. Tout ce­la sans pré­ten­tion, d’un na­tu­rel désar­mant. Car ef­fec­ti­ve­ment, ce qui sauve Ti­tus d’être une énième ten­ta­tive mièvre de dé­sa­cra­li­sa­tion du théâtre clas­sique, c’est non seule­ment l’in­tel­li­gence de sa sub­ver­sion, mais aus­si (et sur­tout) la quan­ti­té de res­pect et d’amour qu’elle dé­montre pour le texte.

Le beau et le tra­gique de Sha­kes­peare, les Écor­ni­fleuses l’ont trou­vé, et elles le mettent au jour comme ja­mais. En quelque sorte, au tra­vers de leur cri­tique, elles nous le re­donnent. En re­vi­si­tant cette pièce obs­truée par les bar­rières de l’évo­lu­tion cultu­relle, lin­guis­tique et es­thé­tique, en la dé­pouillant de fa­çon as­su­mée et hon­nête de tout ce qui la ren­drait moins di­ges­tible, Pa­te­naude et sa troupe rendent à Sha­kes­peare la plus belle jus­tice à la­quelle il pour­rait as­pi­rer: un re­tour à l’es­sence de ce qui rend ses pièces uni­ver­selles et éter­nelles.

Qua­li­té dans la so­brié­té

Cette cri­tique ré­flec­tive se fait avec ai­sance et hu­mour, sans qu’on ait l’im­pres­sion à au­cun mo­ment qu’un quel­conque agen­da po­li­tique ne nous soit im­po­sé. L’in­ver­se­ment des genres et des rôles est un choix ris­qué, mais si bien exé­cu­té que l’hé­si­ta­tion pre­mière du spec­ta­teur se trans­forme ra­pi­de­ment en un plai­sir fas­ci­né. Ce contre-cas­ting ab­so­lu offre aux ac­teur·rice·s la pos­si­bi­li­té d’ex­plo­rer des champs d’in­ter­pré­ta­tion psy­cho­lo­gique au­tre­ment in­ac­ces­sibles. Le grand et so­lide An­glesh Ma­jor est ter­ri­ble­ment tou­chant dans son rôle de douce vic­time. La­vi­nia, la jeune et pe­tite Joa­nie Le­houx, est elle ma­gni­fique dans la pres­tance et le tra­gique du hé­ros Ti­tus.

Cos­tumes co­lo­rés mais étran­ge­ment sobres, jeux de lu­mières mi­ni­ma­listes mais in­gé­nieux, et mu­sique pro­duite en di­rect, voi­là presque les seuls ac­ces­soires dont s’équipe la troupe. Le reste re­pose sur les ac­teur·rice·s et sur leur in­ter­pré­ta­tion du texte, et c’est lar­ge­ment suf­fi­sant. x

Charles Fleu­ry

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.