L’in­té­gri­té jour­na­lis­tique: un oxy­more?

Comment la dic­ta­ture de l’opi­nion op­prime la vé­ri­té.

Le Délit - - Société - Ele­na Ga­brysz BÉA­TRICE MALLERET

Maintes fois sou­le­vés dans le cli­mat po­li­tique ac­tuel des États-unis, les faits al­ter­na­tifs s’ins­crivent tout à fait dans le cou­rant de l’an­ti-in­tel­lec­tua­lisme, qui si­gni­fie plus exac­te­ment le re­fus de re­con­naître la pré­émi­nence de l’in­tel­li­gence et la va­leur des sciences, se­lon le La­rousse. Les nom­breux pro­pos hos­tiles vé­hi­cu­lés par Trump et ses par­ti­sans à l’en­droit des mé­dias, entre autres, en sont des exemples concrets. L’an­ti­es­ta­blish­ment et l’an­ti po­li­ti­que­ment cor­rect, à l’avant-plan du dis­cours po­li­tique de l’ac­tuel pré­sident, ins­taurent un sen­ti­ment de mé­fiance en­vers les ins­tances pro­mou­vant la fac­tua­li­té. Ce fai­sant, des opi­nions, trai­tées comme de l’in­for­ma­tion, sont te­nues pour vraies par bon nombre de per­sonnes.

L’opi­nion et le fait

L’om­ni­pré­sence de l’opi­nion dans l’es­pace pu­blic sou­lève une in­ter­ro­ga­tion im­por­tante: L’opi­nion de­vrait-elle pri­mer dans le dé­bat? Aux dires de Pla­ton, la ré­ponse est non. Cette af­fir­ma­tion peut en of­fus­quer cer­tains, mais elle est es­sen­tielle à la pré­ser­va­tion de la vé­ri­té. En ef­fet, s’il ne faut re­te­nir qu’une chose de la cé­lèbre al­lé­go­rie de la ca­verne du phi­lo­sophe, c’est que la con­nais­sance doxique (du grec doxa) que l’on tra­duit par «opi­nion» est en op­po­si­tion à la con­nais­sance in­tel­li­gible. Sans vou­loir faire de rac­cour­ci et tou­jours se­lon Pla­ton, une opi­nion est donc une croyance non fon­dée, tan­dis qu’une con­nais­sance in­tel­li­gible est le ré­sul­tat d’une ana­lyse co­hé­rente.

Quant au droit à l’opi­nion, fon­de­ment in­dis­so­ciable de toute dé­mo­cra­tie, il ne lé­gi­time tou­te­fois pas la pro­pa­ga­tion de dis­cours truf­fés d’inep­ties. Une opi­nion est dis­cu­table, alors qu’un fait est pro­bant: un fait se vé­ri­fie et il té­moigne de la réa­li­té. Une opi­nion, même d’une per­sonne pos­sé­dant une cer­taine no­to­rié­té n’en de­meure pas moins qu’une vi­sion per­son­nelle, qui peut en­suite être par­ta­gée par plu­sieurs. Mais ce n’est pas parce qu’un groupe par­tage la même opi­nion que ce­la fait force de preuve.

La pour­suite op­po­sant De­bo­rah Lips­tadt et Da­vid Ir­ving illustre par­fai­te­ment la di­cho­to­mie entre l’opi­nion et le fait. Lips­tadt, une his­to­rienne amé­ri­caine de confes­sion juive af­fir­mait dans son livre: De­nying the Ho­lo­caust: The Gro­wing As­sault on Truth and Me­mo­ry, que l’au­teur Da­vid Ir­ving était l’une des fi­gures les plus dan­ge­reuses du né­ga­tion­nisme de la Shoah. En 1996, à la suite de la pu­bli­ca­tion du livre, Ir­ving ac­cuse Lips­tadt de dif­fa­ma­tion. Celle-ci se re­trouve alors sou­mise au far­deau de la preuve puisque dans le droit an­glais, dans une ac­cu­sa­tion de dif­fa­ma­tion, le pro­pos en ques­tion est consi­dé­ré dif­fa­ma­toire jus­qu’à preuve du contraire. Pour sa dé­fense, elle eut donc la lourde tâche de dé­mon­trer qu’ir­ving dé­for­mait dé­li­bé­ré­ment la vé­ri­té. Au­tre­ment dit, elle de­vait prou­ver l’ex­ter­mi­na­tion sys­té­ma­tique des Juifs par les na­zis. Le ju­ge­ment de cette af­faire conclut qu’au­cun his­to­rien ob­jec­tif et juste d’es­prit n’au­rait nié la pré­sence de chambres à gaz à Au­sch­witz à moins d’être ra­ciste, en plus de sou­te­nir que la thèse d’ir­ving était contraire à l’évi­dence his­to­rique. Car si l’on peut tout dire, on ne peut s’at­tendre à ne pas être te­nu res­pon­sable de nos men­songes.

Et les mé­dias dans tout ça?

À une ère où l’on pré­sente sou­vent l’opi­nion comme de l’in­for­ma­tion, quel rôle les mé­dias et les jour­na­listes jouent-ils par rap­port à la fac­tua­li­té? Sont-ils com­plices de sa dé­va­lo­ri­sa­tion?

Il se­rait fa­cile de dres­ser un por­trait ca­ri­ca­tu­ral et sans pro­fon­deur de la ques­tion en ac­cu­sant cer­tains in­di­vi­dus de la scène mé­dia­tique de l’af­fais­se­ment de la quête de vé­ri­té. L’on pour­rait son­ger à des pla­te­formes tra­di­tion­nel­le­ment po­pu­listes, mais cette ap­proche ne ré­dui­rait-elle pas le phé­no­mène à des cas plus iso­lés? Et si l’opi­nion s’était sour­noi­se­ment im­mis­cée même dans les plus ré­pu­tés des mé­dias?

Zèle ar­dent

L’hu­main étant d’abord un être sen­sible, l’ob­jec­ti­vi­té, dont le jour­na­lisme se veut gar­dien, est sans cesse ébran­lée. On as­siste alors à une contra­dic­tion entre la mis­sion d’in­for­ma­tion des mé­dias et leur cou­ver­ture sen­sible de l’ac­tua­li­té. Pen­sons par exemple à deux in­di­vi­dus is­sus de deux mi­lieux dif­fé­rents qui se­raient confron­tés à la même si­tua­tion. Leur concep­tion res­pec­tive de celle- ci se­rait évi­dem­ment dis­tincte et, par le fait même, tel le se­rait leur compte- ren­du.

Pour ap­puyer sa cri­tique du pro­sé­ly­tisme jour­na­lis­tique, Bru­no Don­net, jour­na­liste fran­çais et ti­tu­laire d’une mai­trise « In­for­ma­tion et Com­mu­ni­ca­tion » de l’uni­ver­si­té Pa­ris III, a ob­ser­vé la cou­ver­ture té­lé­vi­suelle fran­çaise du Brexit. Son constat re­po­sait es­sen­tiel­le­ment sur le ton dra­ma­tique em­ployé par les jour­na­listes pour par­ler de l’is­sue du ré­fé­ren­dum, avec des ex­pres­sions comme: im­plo­sion, er­reur, ca­tas­trophe, coup d’ar­rêt, ter­rible dé­ci­sion, échec to­ni­truant. Il no­tait aus­si que la ma­jo­ri­té des jour­na­listes fran­çais, dont il fait d’ailleurs par­tie, est pro- eu­ro­péenne. Ce fai­sant, l’in­for­ma­tion trans­mise au pu­blic re­flète les opi­nions des jour­na­listes, pri­son­niers de leurs émo­tions. Il consta­tait par ailleurs un phé­no­mène in­té­res­sant, c’est- à- dire la sous­re­pré­sen­ta­tion de l’opi­nion pu­blique dans les prin­ci­pales chaînes té­lé­vi­sées fran­çaises. Con­trai­re­ment à la com­mu­nau­té jour­na­lis­tique, la po­pu­la­tion était par­ta­gée quant au ré­sul­tat du Brexit. Pour­tant, les par­ties se ré­jouis­sant de l’is­sue du vote n’ont été que peu mé­dia­ti­sées.

Le dé­fi de l’in­té­gri­té

Pour qu’ils de­meurent cré­dibles et évitent d’être vic­times du cy­nisme du pu­blic concer­nant leur trai­te­ment de l’in­for­ma­tion, plu­sieurs mé­dias de masse se sou­mettent au prin­cipe de l’in­té­gri­té jour­na­lis­tique. Dans son code de conduite, Ra­dio-ca­na­da pré­sente l’in­té­gri­té comme la dé­fense de ce qui est juste. Mais qu’est-ce qui nous ga­ran­tit que les mé­dias agissent vé­ri­ta­ble­ment pour la sau­ve­garde de l’in­té­rêt pu­blic? Dans une concep­tion très par­ti­cu­lière de l’in­té­rêt pu­blic, il est ques­tion de la pri­mau­té du fait par rap­port à l’opi­nion, plus pré­ci­sé­ment.

Tou­te­fois, de­vant l’abon­dance nou­velle de pla­te­formes mé­dia­tiques et de conte­nus in­for­ma­tifs, les jour­na­listes sont do­ré­na­vant confron­tés au dé­fi ad­di­tion­nel de cap­ter l’at­ten­tion du pu­blic. Mal­heu­reu­se­ment, c’est en prio­ri­sant par­fois le sen­sa­tion­na­lisme, soit dans le ton ou dans les faits, que les mé­dias de masse réus­sissent à sus­ci­ter l’en­goue­ment pour leur ré­seau.

Il existe pour­tant tou­jours la pos­si­bi­li­té d’une dé­marche ri­gou­reuse der­rière la pro­fes­sion de jour­na­liste, mal­gré les ré­serves que j’ai ex­pri­mées plus tôt. Il suf­fit d’ob­ser­ver les en­quêtes de fond par Ka­tia Ga­gnon et Sté­pha­nie Val­let concer­nant les in­con­duites sexuelles d’eric Sal­vail. De pas­sage à l’émis­sion Tout le monde en parle l’au­tomne der­nier, Mme Ga­gnon a ad­mis avoir tra­vaillé sur le dos­sier de­puis trois ans dé­jà et que l’af­faire Wein­stein a ra­ni­mé l’en­quête. L’on pour­rait éga­le­ment pen­ser au dos­sier sur la pé­do­phi­lie des prêtres ca­tho­liques par le Bos­ton Globe, qui a ins­pi­ré le film Spot­light.

Alors, à mon titre sen­sa­tion­na­liste, je ré­ponds: non. L’in­té­gri­té jour­na­lis­tique n’est pas un oxy­more. J’ai l’in­time convic­tion que pour la vaste ma­jo­ri­té des jour­na­listes, la quête de vé­ri­té de­meure au coeur de leur man­dat et qu’elle est source de fier­té per­son­nelle. x

« L’om­ni­pré­sence de l’opi­nion dans l’es­pace pu­blic sou­lève une in­ter­ro­ga­tion im­por­tante: L’opi­nion de­vrai­telle pri­mer dans le dé­bat ? » « Mal­heu­reu­se­ment, c’est en prio­ri­sant par­fois le sen­sa­tion­na­lisme, soit dans le ton ou dans les faits, que les mé­dias de masse réus­sissent à sus­ci­ter l’en­goue­ment pour leur ré­seau » « Mais qu’est-ce qui nous ga­ran­tit que les mé­dias agissent vé­ri­ta­ble­ment pour la sau­ve­garde de l’in­té­rêt pu­blic ? »

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