Ces murs qui nous

Po­li­to­logues, géo­graphes et ar­tistes échangent en­semble sur le thème de la fron­tière. up close with u.s-mexi­co bor­der bar­riers, an­drew welsh-hug­gins Image ti­rée du do­cu­men­taire Des­tier­ros, d’hu­bert Ca­ron-guay

Le Délit - - Actualités - Ju­liette de lam­ber­te­rie Édi­trice Ac­tua­li­tés

« Le plus grand des dan­ger se­rait de per­mettre à de nou­veaux murs de nous di­vi­ser » ; des mots pro­non­cés par Ba­rack Oba­ma en 2008, à Ber­lin, ville frag­men­tée pen­dant plus de trente ans. Des mots qui ré­sonnent en­core, puis­qu’ils ont été re­pris par Reece Jones, géo­graphe po­li­tique et pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té d’ha­waii à Ma­noa, lors du dis­cours d’ou­ver­ture du Col­loque an­nuel « Fron­tières et murs fron­ta­liers, une nou­velle ère? » or­ga­ni­sé par L’UQAM, les 27 et 28 sep­tembre der­niers.

Lors de la pré­sen­ta­tion de l’évè­ne­ment, qui a eu lieu au Coeur des sciences de L’UQAM, à Mon­tréal, on sou­ligne que l’étude des fron­tières et des murs tra­verse les dis­ci­plines. L’en­jeu est géo­po­li­tique, his­to­rique, géo­gra­phique, éco­no­mique, oui, mais donne aus­si ma­tière à di­verses in­ter­pré­ta­tions ar­tis­tiques. Ain­si, sur les deux jours où s’éten­dait le col­loque, il a été pos­sible d’as­sis­ter à de nom­breuses confé­rences en pa­nels sur plu­sieurs as­pects de l’étude des murs, mais aus­si à des per­for­mances, des ex­po­si­tions pho­tos et des pro­jec­tions de do­cu­men­taires.

Un mur, un sym­bole

Dr. Reece Jones, lors de sa prise de pa­role, tente d’ex­po­ser l’état ac­tuel de nos connais­sances sur l’évo­lu­tion de la pré­sence de murs dans le monde, phy­siques ou sym­bo­liques. Au cours des der­nières an­nées, le su­jet ne sem­blait plus aus­si bouillant ; la bar­rière de sé­pa­ra­tion is­raé­lienne était peu ef­fec­tive, Oba­ma, au pou­voir, ne sem­blait pas vou­loir pres­ser la construc­tion de nou­velles bar- rières. Mais par­ler de murs re­vient peu à peu à la mode, et avec rai­son ; de­puis 2012, le nombre de ces der­niers a dou­blé. Il sem­ble­rait que ren­for­cer ses fron­tières est un phé­no­mène dé­ter­mi­nant des der­nières dé­cen­nies ; à la fin de la Se­conde Guerre mon­diale, on en comp­tait près de cinq : au­jourd’hui, ils sont plus de soixante-dix.

Le mur, plus qu’un tas de pierre ou de bar­be­lé, porte en lui une si­gni­fi­ca­tion par­fois lourde. C’était un point phare de la cam­pagne de Do­nald Trump, et se­lon R. Jones, le tour de passe-passe qui lui a don­né tant de po­pu­la­ri­té ; re­grou­per une poi­gnée de concepts ex­trê­me­ment com­plexes, tels que les flux mi­gra­toires ou le ter­ro­risme, en une seule idée, un seul mot ; un mur. « Les murs ne fonc­tionnent pas d’eux­mêmes », avance le pro­fes­seur, une idée qu’il re­prend dans son livre Bor­der­walls, ils ne peuvent ar­rê­ter tous les mou­ve­ments, et sont ra­re­ment par­fai­te­ment her­mé­tiques. Ce sont avant tout des actes per­for­ma­tifs, sym­boles de contrôle ter­ri­to­rial, de sé­pa­ra­tion, de dis­tinc­tion entre ce qui est dé­si­rable, et ce qui est hos­tile. Le mur peut aus­si être sym­bole d’in­sé­cu­ri­té, une fa­çon de re­prendre un pou­voir qu’on sent fi­ler entre nos doigts. Dans le contexte de la mon­dia­li­sa­tion et de la sup­pres­sion de di­vers types de fron­tières, les murs semblent être une fa­çon de ré­ins­tau­rer les li­mites per­dues. Est-ce un suc­cès as­su­ré? C’est une ques­tion ou­verte que l’on pose à l’au­dience. Pour­tant, l’idée de construire des murs semble en ef­fet de moins en moins po­pu­laire. Se­lon un son­dage Ras­mus­sen, en 2010, 68% des ci­toyens amé­ri­cains étaient pour la construc­tion d’un mur à la fron­tière du Mexique. En 2017, plus de la ma­jo­ri­té d’entre eux, 61%, s’y op­po­saient.

L’être à l’ex­té­rieur

Sur les deux jours où se dé­rou­lait le col­loque, tous ont pu as­sis­ter à di­verses con­ver­sa­tions en pa­nel, tou­chant dif­fé­rents as­pects du thème des fron­tières mon­diales ; les murs comme sym­boles, comme marques d’iden­ti­té, comme obs­tacles à la mo­bi­li­té, comme ou­tils de sé­cu­ri­té, leur lien avec les com­mu­nau­tés au­toch­tones… Lors d’une confé­rence in­ti­tu­lée « Les fron­tières du 21ème siècle », Mat­thew Lon­go, pro­fes­seur de science po­li­tique à l’uni­ver­si­té de Lei­den, livre à l’au­dience sa pré­sen­ta­tion nom­mée « Ways of seeing ». Son ob­jec­tif ? Non seule­ment de faire l’étude de la fa­çon dont les po­pu­la­tions per­çoivent les murs, mais aus­si com­ment ces murs nous per­çoivent, nous.

Un mur fron­ta­lier, se­lon l’in­tel­lect hu­main, c’est une di­vi­sion ar­ti­fi- cielle, un obs­tacle qui dé­cou­rage, par­fois un es­pace d’in­car­cé­ra­tion, ou même une toile vierge sur la­quelle s’ex­pri­mer, nous ex­plique M. Lon­go. Mais pour une fron­tière, que sommes-nous? Chaque in­di­vi­du qui se si­tue à l’ex­té­rieur de celle-ci est in­dé­si­rable, une me­nace. Avec les tech­no­lo­gies de dé­tec­tion d’au­jourd’hui, un corps à l’ex­té­rieur est sim­ple­ment un Autre gé­né­rique, une en­ti­té que l’on re­jette. Le but: fil­trer, at­ti­rer et gar­der le pro­fi­table et lais­ser de­hors le mau­vais. Le pro­fes­seur cite Si­mone de Beau­voir, qui dans Le Deuxième Sexe, dé­cla­rait que « l’homme re­pré­sente à la fois le po­si­tif et le neutre, au point qu’on dit en fran­çais « les hommes » pour dé­si­gner les êtres hu­mains » ; se­lon lui, au­jourd’hui, il est ac­cep­table de dire que ce sont les Blancs qui consti­tuent ce « neutre ». Lors­qu’un in­di­vi­du cherche à ren­trer dans un pays pour la pre­mière fois, il est ana­ly­sé d’une fa­çon bio­mé­trique, mais aus­si bio­gra­phique ; nous cher­chons à sa­voir ce qu’il·elle est au mo­ment pré­sent, mais aus­si ce qu’il·elle pour­ra de­ve­nir, et si cette pers­pec­tive est as­sez sa­tis­fai­sante pour lui per­mettre le pas­sage.

Ré­ac­tions et en­ga­ge­ment

Le nombre de murs dans le monde ne fait qu’aug­men­ter. Les causes de ce ren­for­ce­ment ont va­rié se­lon les dé­cen­nies, nous ex­pli­quet-on ; « ces ré­gimes de sé­cu­ri­té » visent d’abord l’ar­rêt de l’im­mi­gra­tion, jus­qu’aux an­nées 1970, puis la halte aux drogues , au cours des an­nées 1980-1990. Pen­dant les an­nées 2000, ils ont avant tout pour ob­jec- contrô­lé par des ins­ti­tu­tions in­ac­ces­sibles. Il com­porte des ques­tions com­plexes, et pa­raît éloi­gné de soi. Pour­tant, l’évè­ne­ment or­ga­ni­sé à L’UQAM montre com­ment il est pos­sible de se re­con­naître comme concer­né, et de re­trou­ver sa place dans les dis­cus­sions et les ré­flexions sur le su­jet. Ain­si, cha­cun y est libre d’ap­por­ter sa contri­bu­tion.

Dans la salle com­mune sont af­fi­chées une di­ver­si­té de pho­to­gra­phies prises des murs les plus im­pres­sion­nants du monde. Y sont pro­je­tés quatre do­cu­men­taires, dont deux pro­duits par des Qué­bé­cois. L’un d’entre eux, in­ti­tu­lé Des­tier­ros, si­gni­fiant exil en es­pa­gnol, re­trace le par­cours de mi­grants mexi­cains vers les États-unis et le Ca­na­da. Su­san Har­bage Page, Pro­fes­seure d’études sur les femmes et le genre à l’uni­ver­si­té de Ca­ro­line du Nord à Cha­pel Hill, livre une per­for­mance qu’elle a nom­mée Era­sing the Bor­der, où celle-ci es­tompe peu à peu la fron­tière du Mexique et des États-unis sur une grande carte, mu­nie d’un mi­cro qui am­pli­fie les sons de gomme à ef­fa­cer. Lors­qu’elle ter­mine, celle-ci in­vite l’au­dience à s’in­ter­ro­ger sur les sources de nos fron­tières d’au­jourd’hui ; les fron­tières de nos ter­ri­toires, mais aus­si celles ins­tau­rées par nos normes so­ciales, qui dé­marquent les genres, les eth­nies. Peut-être, se­lon elle, es­til temps de re­pen­ser ces lo­giques bi­naires, et de se de­man­der à qui elles pro­fitent en­core. x

« Les murs sont avant tout des actes per­for­ma­tifs, sym­boles de contrôle ter­ri­to­rial, de sé­pa­ra­tion, de dis­tinc­tion entre ce qui est dé­si­rable, et ce qui est hos­tile »

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