L’art de re­ven­di­quer

Loin d’être un simple di­ver­tis­se­ment, l’art consti­tue un moyen de re­ven­di­ca­tion sub­stan­tiel.

Le Délit - - Société - Ju­lianne char­trand Con­tri­bu­trice

L’ in­di­gna­tion po­li­tique rime la plu­part du temps avec confron­ta­tion et di­vi­sion. Et le monde po­li­tique en fait lui- même son ef­fi­gie avec la sol­li­ci­ta­tion aux dé­bats, qu’ils soient pu­blics, par­le­men­taires ou té­lé­vi­sés. Or, la scène po­li­tique ne dé­tient pas le mo­no­pole des dis­cours idéo­lo­giques. À l’in­verse, bien que les moyens conven­tion­nels tels que s’im­pli­quer dans un par­ti po­li­tique ou par­ti­ci­per à une marche de pro­tes­ta­tion semblent suf­fi­sants pour vé­hi­cu­ler un mes­sage po­li­tique, il peut être en­core plus ef­fi­cace de sor­tir des pla­te­formes clas­siques. De Sartre à Bank­sy, en pas­sant par Sha­kur et Zo­la, l’art s’est ré­vé­lé être une arme puis­sante pour dé­fendre des idées. Alors qu’on as­so­cie sou­vent le monde ar­tis­tique aux loi­sirs et au di­ver­tis­se­ment, son rôle s’avère être bien plus large; il s’agit d’un moyen hau­te­ment ef­fi­cace pour di­vul­guer un mes­sage po­li­tique. Par ailleurs, au Qué­bec, la prise de po­si­tion et l’im­pli­ca­tion des ar­tistes ont bou­le­ver­sé à maintes re­prises la condi­tion po­li­tique de la so­cié­té qué­bé­coise. Que l’on parle de La Nuit de la poé­sie de 1970, de L’homme ra­paillé par Gas­ton Mi­ron ou du per­son­nage de Sol in­car­né par Marc Fa­vreau, l’on ne peut nier le rôle cru­cial de l’art en­ga­gé dans la ré­vo­lu­tion so­ciale du Qué­bec. Bref, l’his­toire le dé­montre, l’art re­ven­di­ca­teur est un puis­sant lan­gage uni­ver­sel pou­vant prendre la forme d’un mou­ve­ment, d’une oeuvre, d’un cou­rant ou d’un évè­ne­ment. Étant aus­si po­ly­va­lent et in­clu­sif, l’art est une par­tie in­té­grante du quo­ti­dien de tous.

À l’ère du di­ver­tis­se­ment

Je me dois tou­te­fois de rec­ti­fier que, comme l’art a le pou­voir d’éveiller les consciences en­dor­mies, la pos­si­bi­li­té de créer l’ef­fet in­verse existe éga­le­ment. Mal­heu­reu­se­ment, bien que l’art ait la force de faire ques­tion­ner un pu­blic et de le faire ré­flé­chir sur sa condi­tion, il est da­van­tage uti­li­sé pour di­ver­tir et dé­tour­ner l’at­ten­tion du peuple des en­jeux po­li­tiques afin d’en­gour­dir le sens cri­tique des ci­toyens. Trop sou­vent uti­li­sé à des fins de consom­ma­tion, l’art peut tout aus­si bien en­di­guer la ca­pa­ci­té des gens à dis­cer­ner l’es­sen­tiel de l’in­si­gni­fiant, et ain­si alié­ner la po­pu­la­tion des en­jeux so­ciaux prio­ri­taires. En d’autres termes, l’élite ar­tis­tique des temps mo­dernes contri­bue au main­tien du sys­tème ac­tuel par le di­ver­tis­se­ment de masse. Évi­dem­ment, l’ar­tiste n’a pas d’obli­ga­tion face à cet en­ga­ge­ment po­li­tique, la li­ber­té de créa­tion est le droit le plus fon­da­men­tal à son exis­tence. Mais il de­meure que l’ar­tiste est dé­pen­dant·e de sa si­tua­tion po­li­tique et la pas­si­vi­té est en soi une prise de po­si­tion.

L’hu­mour, un agent de ré­flexion

Les mé­thodes de re­ven­di­ca­tions sont mul­tiples, mais l’art en­ga­gé consti­tue un type de dis­cours ra­frai­chis­sant. L’hu­mour, par exemple, re­pré­sente un ou­til puis­sant pour non seule­ment vé­hi­cu­ler ses idées, mais aus­si pour les faire as­si­mi­ler au pu­blic. Étant moins ten­du·e·s et plus dis­po­sé·e·s à consi­dé­rer de nou­velles idées, les spec­ta­teur·rice·s se sen­ti­ront da­van­tage in­té­res­sé·e·s par les pro­pos au ton hu­mo­ris­tique. Trop sou­vent, la pro­pa­gande idéo­lo­gique crée un in­con­fort avec ce­lui qui ne la par­tage pas, mais par l’hu­mour, il est pos­sible de trans­mettre un mes­sage qui semble ini­tia­le­ment dé­ran­geant en le ren­dant lé­ger et di­ver­tis­sant. De plus, avec le syn­chro­nisme des rires dans la salle, l’on as­siste à une com­mu­nion plu­tôt qu’à une di­vi­sion. Il s’agit d’un moyen sub­til mais puis­sant pour exer­cer une cri­tique so­ciale des ins­tances do­mi­nantes de la so­cié­té. Son ef­fi­ca­ci­té se re­trouve aus­si dans le fait que l’hu­mour sus­cite beau­coup d’in­té­rêt, et le Qué­bec n’en fait pas ex­cep­tion. Plus exac- te­ment, un spec­tacle sur trois est à ca­rac­tère hu­mo­ris­tique dans la pro­vince qué­bé­coise et il s’agit d’un des do­maines les plus ren­tables de l’in­dus­trie ar­tis­tique se­lon l’ins­ti­tut de la sta­tis­tique Qué­bec. Ain­si, l’en­goue­ment pour un nou­veau spec­tacle à ca­rac­tère en­ga­gé ou en­core la po­lé­mique dé­clen­chée par une blague à pro­pos contes­ta­taires ont l’avan­tage com­mun de créer énor­mé­ment de vi­si­bi­li­té.

Faire de l’art contes­ta­taire ne se fait tout de même pas sans con­sé­quence, et l’hu­mo­riste Fred Du­bé en connait bien les ré­per­cus­sions. Re­con­nu pour son hu­mour po­li­tique ta­pis­sé de pro­pos cor­ro­sifs et cin­glants, l’hu­mo­riste ne mâche pas ses mots pour dé­non­cer les contre­coups du sys­tème ca­pi­ta­liste et la so­cié­té du spec­tacle. Il s’at­taque entre autres à l’im­per­ti­nence des mé­dias de masse, à la mont­réa­li­sa­tion de l’in­for­ma­tion, à l’hy­po­cri­sie des élites po­li­tiques et à l’hé­gé­mo­nie des idées néo­li­bé­rales sans se gê­ner pour faire du name-drop­ping. Or, comme la vé­ri­té n’est pas tou­jours sol­li­ci­tée, Fred Du­bé s’est fait re­mer­cier suite à ses pro­pos qui ont été dé­si­gné comme trop ra­di­caux par Les Échan­gistes, émis­sion qu’il a en­suite qua­li­fiée de « ci­me­tière où la per­ti­nence est morte ». Alors que Fred Du­bé est dans la dé­non­cia­tion di­recte et sans de­mi-me­sure, cer­tain·e·s se font moins af­fir­ma­tif·ve·s en étant plus dis­cret·ète.s sur les en­jeux so­ciaux. Ils vont tout de même, à leur fa­çon, prendre soin d’in­clure des ré­fé­rents so­cio-éco­no­miques sans prendre né­ces­sai­re­ment de po­si­tion claire. Par­fois même, une simple in­ter­ro­ga­tion éthique s’avère suf­fi­sante pour créer un in­con­fort chez les spec­ta­teur·rice·s, les por­tant vers une ré­flexion so­cié­tale. Bien que moins cor­ro­sif, son ef­fet peut être tout aus­si ef­fi­cace.

Vaincre la peur par le rire

En cette pé­riode tour­men­tée par la me­nace ter­ro­riste, la mon­tée du po­pu­lisme et le ren­for­ce­ment de sé­cu­ri­té, l’hu­mour agit tel un baume sur les an­goisses so­ciales. Le spec­tacle Ex­tre­miss, ani­mé par l’hu­mo­riste Anas Has­sou­na, avait pour mis­sion de désar­mer la peur am­biante au moyen du rire. Pré­sen­té en rap­pel le 11 sep­tembre der­nier, la date de re­pré­sen­ta­tion n’était pas due au ha­sard puisque le spec­tacle trai­tait de su­jets dé­li­cats tels que le ter­ro­risme, la ra­di­ca­li­sa­tion et la mon­tée de l’ex­trême droite. Med­hi Bou­sai­dan, Ro­man Frays­si­net, Ra­chid Ba­dou­ri, Louis T., Fa­ry ain­si que tous les autres hu­mo­ristes in­vi­té·e·s ont dé­cor­ti­qué l’idée de l’ex­tré­misme, au sens plu­ri­voque, sous le cou­vert de l’hu­mour. Et c’est mis­sion réus­sie, mal­gré la re­la­tion dif­fé­rente qu’en­tre­tient chaque spec­ta­teur·rice avec la thé­ma­tique du spec­tacle, les hu­mo­ristes ont su unir le pu­blic au moyen du rire.

Dé­sar­çon­ner le cy­nisme po­li­tique

La plu­ra­li­té des idées est gé­né­ra­le­ment as­so­ciée à la dis­corde et à l’af­fron­te­ment. Bien que les moyens ha­bi­tuels pour évo­quer ses convic­tions po­li­tiques mènent plus sou­vent qu’au­tre­ment au dé­bat, il est pos­sible de li­vrer un mes­sage plus di­geste par le biais de dé­marches non conformes telles que l’art. Le pro­cé­dé ar­tis­tique est sub­ver­sif puis­qu’il nous donne les moyens pour dou­ter, ré­flé­chir et re­mettre en ques­tion. Les dis­cours hu­mo­ris­tiques tein­tés de cri­tiques per­mettent de brillam­ment po­ser les re­ven­di­ca­tions de l’hu­mo­riste et d’unir son pu­blic. Qu’il·elle dé­fende sa po­si­tion avec aplomb ou qu’il·elle évoque une lec­ture po­li­tique plus sub­tile, l’hu­mo­riste a l’avan­tage de faire in­té­grer son mes­sage dans la lé­gè­re­té. Face à l’iner­tie des gou­ver­ne­ments à in­ves­tir dans la culture, les pla­te­formes tra­di­tion­nelles semblent re­je­ter la lé­gi­ti­mi­té de l’hu­mo­riste, mais c’est le pu­blic qui, au moyen du rire, dé­ter­mine sa per­ti­nence. En d’autres termes, c’est en bou­dant les ins­ti­tu­tions conser­va­trices et les moyens conven­tion­nels qu’on sai­sit l’at­ten­tion des gens, qu’on désa­morce leur ma­laise et qu’on at­teint leur conscience. En consé­quent, l’im­pli­ca­tion des ar­tistes et par­ti­cu­liè­re­ment des hu­mo­ristes dans les dé­bats so­ciaux est es­sen­tielle à l’uni­fi­ca­tion des ci­toyens à tra­vers les ten­sions po­li­tiques, cultu­relles et so­ciales. Ce se­ra peut-être la so­lu­tion au désa­bu­se­ment am­biant face à la po­li­tique. x

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