Prendre l’ef­fon­dre­ment au pre­mier de­gré

Le Délit - - Éditorial - L’équipe du dé­lit

Le rap­port spé­cial du Groupe d’ex­perts in­ter­gou­ver­ne­men­tal sur l’évo­lu­tion du cli­mat (GIEC) pré­ve­nait, dé­but oc­tobre, les dé­ci­deur·euse·s po­li­tiques qu’il leur reste douze ans pour prendre des me­sures ra­di­cales afin de pré­ve­nir les risques dra­ma­tiques d’un ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique au-de­là de 2 °C (« 12 ans pour chan­ger », p. 3). Ex­hor­tant nos gou­ver­ne­ments à agir afin de li­mi­ter la hausse des tem­pé­ra­tures par rap­port au ni­veau pré­in­dus­triel à 1,5 °C, les cen­taines de scien­ti­fiques ayant par­ti­ci­pé au rap­port nous in­vitent à ne pas prendre le pro­blème au se­cond de­gré.

Dans cet es­prit, l’équipe édi­to­riale du Dé­lit a choi­si de consa­crer cette édi­tion à l’ef­fon­dre­ment éco­lo­gique, par­tant du pos­tu­lat que les dé­cen­nies à ve­nir se­ront celles de changements en­vi­ron­ne­men­taux ra­di­caux — dé­jà amor­cés — qui mè­ne­ront à une mo­di­fi­ca­tion pro­fonde de nos modes de vie et à la pos­sible ex­tinc­tion d’une par­tie de l’es­pèce hu­maine. Les énu­mé­ra­tions des dé­sastres à ve­nir se ré­pètent et s’al­longent tou­jours : vagues d’ex­trême cha­leur, inon­da­tions, sixième ex­tinc­tion mas­sive des es­pèces, dé­sta­bi­li­sa­tion des ca­lottes po­laires, mon­tée des océans, etc. Cau­sant la mi­gra­tion for­cée de plus de 250 mil­lions de ré­fu­gié·e·s climatiques d’ici 2050 ain­si que l’épui­se­ment des res­sources sur le­quel tous nos sys­tèmes de pro­duc­tion re­posent, ces évo­lu­tions se­ront sans doute à l’ori­gine de nom­breux conflits.

Nous ne nous po­sons pas en fi­gure d’exemple : le mode de vie que la plu­part d’ entre nous en­tre­te­nons—en­tant qu’étu­diant·e·s in­ter­na­tio­naux· a les is­su·e·s de­mi lieux sou­vent très pri­vi­lé­giés — par­ti­cipe très lar­ge­ment à la des­truc­tion an­thro­po­gé­nique de l’en­vi­ron­ne­ment, et ce mal­gré notre am­bi­tion d’être plus « édu­qué·e·s » que la ma­jo­ri­té. Nous ne cher­chons pas non plus à vé­hi­cu­ler un mes­sage unique, em­preint de cer­ti­tude quant à la marche à suivre. Les pro­blé­ma­tiques aux­quelles nous nous sen­tons for­cé·e·s de nous in­té­res­ser sont d’une in­fi­nie com­plexi­té, qu’il est d’au­tant plus dif­fi­cile d’ap­pré­hen­der que nous sommes nous-mêmes les pièces du puzzle que nous cher­chons à as­sem­bler.

Des sen­ti­ments contra­dic­toires se sont bous­cu­lés en nous et par­mi nous du­rant la pré­pa­ra­tion de ce nu­mé­ro, qui naissent aus­si lorsque les pré­dic­tions de l’ef­fon­dre­ment nous frappent et que l’on pense prendre la me­sure de ce qui nous at­tend. La ten­ta­tion d’im­pri­mer des pages tein­tées d’es­poir se heurte à celle de les peindre en noir, le dé­sir de crier haut et fort que nous condam­nons fer­me­ment les res­pon­sables du ca­ta­clysme se bute au rap­pel que nous sommes nous­mêmes les mo­teurs du sys­tème que nous vou­lons trans­for­mer. Aus­si, pour­quoi ne pas lais­ser le mal qui est dé­jà fait mettre un point fi­nal à la course ef­fré­née dans la­quelle l’es­pèce hu­maine est en­ga­gée? Au re­gard de ces di­lemmes, lais­ser la des­truc­tion s’ac­cé­lé­rer, contrit·e·s, mais im­puis­sant·e·s, semble être par­fois la seule op­tion en­vi­sa­geable.

Si les gé­né­ra­tions plus âgées ne re­con­naissent pas l’ur­gence dans la­quelle nous vi­vons (« Le com­bat de toutes les gé­né­ra­tions », p. 8), les pré­dic­tions ne sont pas non plus connues par­mi celles et ceux qui, en­core étu­diant·e·s au­jo- urd’hui, vi­vront sans doute plei­ne­ment l’ef­fon­dre­ment demain. Dans plu­sieurs édi­tions pré­cé­dentes, nous avons condam­né le manque de conscience éco­lo­gique de la plu­part des dé­ci­deur·euse·s po­li­tiques ac­tuel·le·s, no­tam­ment de la Coa­li­tion ave­nir Qué­bec (« Si la ten­dance se main­tient… », p. 9). Nous avons aus­si cri­ti­qué à plu­sieurs re­prises les ins­ti­tu­tions de l’en­sei­gne­ment su­pé­rieur, qui sou­vent, trans­mettent les lo­giques qui ont cau­sé l’ef­fon­dre­ment qui nous guette au­jourd’hui, plu­tôt que de nous pré­pa­rer à nous y adap­ter en nous don­nant les clés pour l’ap­pré­hen­der.

Les ex­pert·e·s du GIEC an­non­çaient en 2014 que les rap­ports et les ré­formes po­li­tiques s’étaient jus­qu’alors concen­trés sur l’at­té­nua­tion du chan­ge­ment cli­ma­tique (cli­mate change mi­ti­ga­tion, en an­glais), mais que la prio­ri­té de­vait être mise sur l’adap­ta­tion aux in­évi­tables changements pré­sents et fu­turs. Se­lon le rap­port du GIEC de 2014, les ef­forts d’at­té­nua­tion du chan­ge­ment cli­ma­tique de­mandent un ef­fort mon­dial, l’adap­ta­tion de­mande des ef­forts lo­caux. L’adap­ta­tion des ci­toyen·ne·s, des gou­ver­ne­ments et des éco­sys­tèmes pro­met d’être très dif­fi­cile. Les sur­vi­va­listes de la Si­li­con Val­ley cherchent à s’ar­mer jus­qu’au cou pour échap­per à l’apo­ca­lypse de­puis leur bun­ker néo-zé­lan­dais, per­sua­dé·e·s qu’il faut prô­ner l’in­dé­pen­dance ra­di­cale. Contrai­re­ment à eux·elles, il nous semble dé­si­rable de conti­nuer à croire en la pos­si­bi­li­té d’en­vi­sa­ger des stra­té­gies d’adap­ta­tion plus col­la­bo­ra­tives.

Mais pour ce­la, les pe­tites ac­tions in­di­vi­duelles et les in­no­va­tions tech­no­lo­giques par­tielles, aus­si im­por­tantes soient-elles, ne suf­fisent plus (« Le mythe des voi­tures élec­triques », p. 10). Cer­taines ont même l’ef­fet in­verse : en uti­li­sant le la­bel éco­lo­gique comme ou­til de mar­ke­ting, elles ali­mentent le cercle vi­cieux de la sur­con­som­ma­tion. « Avant d’avoir à su­bir les consé­quences d’une dé­crois­sance im­po­sée par la des­truc­tion en cours de ce qui rend pos­sible la vie hu­maine sur Terre » (En­tre­vue d’yves-ma­rie Abra­ham, p. 16), il semble urgent de re­non­cer col­lec­ti­ve­ment à l’idéal de crois­sance in­fi­nie. Il est in­dis­pen­sable de ré­flé­chir au long terme et d’ins­crire sa tra­jec­toire per­son­nelle dans une res­pon­sa­bi­li­té plus glo­bale. L’uni­ver­si­té, en tant que pas­se­relle vers la vie ac­tive, est pour ce­la une pé­riode de réflexion cru­ciale. C’est à nous, au­jourd’hui, de dé­ci­der de notre en­ga­ge­ment pour construire ou ra­mas­ser les dé­bris du monde demain. Dans tous les do­maines pro­fes­sion­nels, que ce soit l’éco­no­mie, la po­li­tique, de l’art ou de l’agri­cul­ture, le chan­tier en ma­tière en­vi­ron­ne­men­tale est co­los­sal. Fon­der notre réflexion quant à nos vies pro­fes­sion­nelles fu­tures sur la conscience de l’ef­fon­dre­ment nous semble im­por­tant au­jourd’hui et se re­lè­ve­ra sans doute iné­luc­table demain.

En at­ten­dant, il est de notre de­voir d’agir à notre échelle, en com­men­çant par l’ins­ti­tu­tion-même dans la­quelle nous étu­dions. Nous in­sis­tons ain­si sur le de­voir de Mcgill de dés­in­ves­tir des éner­gies fos­siles, afin de se po­ser comme un exemple d’en­ga­ge­ment éco­lo­gique ( « Les éco­lo­gismes de Mcgill » , p. 4). Il n’est plus temps de po­ser des pan­se­ments « pour une plaie que l’on conti­nue d’ag­gra­ver au cou­teau » . x

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