L’en­vi­ron­ne­ment aux

Pour l’art ou l’en­vi­ron­ne­ment, le prix n’est pas une me­sure adé­quate.

Le Délit - - Culture - Evan­gé­line Du­rand-al­li­zé Édi­trice Cul­ture

Comment est fixé le prix d’une oeuvre d’art? Un prin­cipe économique élé­men­taire nous in­dique que la va­leur économique de tout élé­ment unique et non re­pro­duc­tible est le prix que cet ob­jet at­teint aux en­chères. La va­leur ajou­tée du ta­lent de Bank­sy ne pou­vant être es­ti­mée, le prix de son oeuvre La Fille au Bal­lon – aus­si dé­chi­rée qu’elle soit au­jourd’hui – est de plus d’un mil­lion d’euros, fixé par le coup de mar­teau fi­nal de So­the­by’s. Mais comme le rap­pelle le ma­thé­ma­ti­cien Ni­cho­las Geor­ges­cu-roe­gen, ce prin­cipe n’est pas ap­pli­cable qu’aux ob­jets ar­tis­tiques : il est sou­vent uti­li­sé pour cal­cu­ler le prix des es­paces na­tu­rels, tout aus­si uniques et im­pos­sibles à re­pro­duire. La va­leur économique d’une fo­rêt est-elle de même na­ture que celle d’une oeuvre d’art? Est-il même rai­son­nable d’at­tri­buer une va­leur économique à une fo­rêt?

La triche aux en­chères

Cette théo­rie du prix com­porte en elle-même un pro­blème ma­jeur. C’est qu’elle ne s’ap­plique que lorsque tout le monde qui porte un in­té­rêt à l’ob­jet est au­to­ri­sé à et ca­pable d’en­ché­rir. Re­pre­nons l’exemple de La Fille au Bal­lon : si ma soeur et moi étions les seules à pou­voir en­ché­rir, je l’au­rais pro­ba­ble­ment ob­te­nu pour deux dol­lars, étant don­né que ma soeur ne s’in­té­resse pas vrai­ment à l’art contem­po­rain. Le prix ne re­flé­te­rait alors au­cu­ne­ment la va­leur que cette oeuvre pour­rait avoir lors d’une en­chère ou­verte. Si nous de­vions ap­pli­quer ce prin­cipe pour cal­cu­ler le prix de notre fo­rêt, toutes les gé­né­ra­tions fu­tures qui y trou­ve­raient un in­té- rêt po­ten­tiel de­vraient être au­to­ri­sées à vo­ter, car nous n’avons pas plus de « droit de pro­prié­té » sur cette fo­rêt qu’elles, la Terre étant « leur » hé­ri­tage au­tant que « le nôtre ». Et comme elles ne peuvent être pré­sentes au­jourd’hui, un tel prix ne peut être ain­si dé­ter­mi­né. La va­leur économique d’une fo­rêt n’est donc pro­ba­ble­ment pas de la même na­ture que celle d’une oeuvre d’art.

Un cri­tère er­ro­né

L’échec de cette théo­rie pointe du doigt un pro­blème plus fon­da­men­tal. Les éco­no­mistes, en fai­sant des res­sources na­tu­relles un ca­pi­tal économique et un fac­teur es­sen­tiel de pro­duc­tion, s’ex­hortent à leur trou­ver un prix. Les théo­ries sont nom­breuses, toutes ali­men­tant le mythe se­lon le­quel le prix – la quan­ti­fi­ca­tion mo­né­taire – est une me­sure adé­quate pour dé­ter­mi­ner une al­lo­ca­tion op­ti­male des res­sources na­tu­relles. Or, toutes ces théo­ries, comme celle que nous ve­nons de cri­ti­quer, re­posent sur la même er­reur : la va­leur des éco­sys­tèmes n’est pas es­ti­mable à l’aide d’un seul cri­tère mo­né­taire, si tant est qu’elle peut être es­ti­mée tout court. Même dans une pers­pec­tive uti­li­ta­riste, ce que nous re­ti­rons de notre en­vi­ron­ne­ment n’est pas quan­ti­fiable. Les « ser­vices éco­sys­té­miques », ou tous les bé­né­fices que notre ci­vi­li­sa­tion re­çoit des éco­sys­tèmes, sont im­menses, de la pu­ri­fi­ca­tion de l’air et de l’eau, la ré­gu­la­tion du cli­mat, la pro­duc­tion de nour­ri­ture et la pro­vi­sion des éner­gies sur les­quelles re­posent notre ci­vi­li­sa­tion, jus­qu’aux bien­faits psy­cho­lo­giques et ré­créa­tifs que peuvent ap­por­ter des es­paces na­tu­rels. Nous di­sions donc… Le prix d’une fo­rêt?

Le cri­tère mo­né­taire, qu’il soit uti­li­sé pour cal­cu­ler le prix d’une fo­rêt ou ce­lui d’une oeuvre de Bank­sy, est une créa­tion hu­maine. Toute res­source non quan­ti­fiable, na­tu­relle ou cultu­relle, ins­crite dans un sys­tème com­plexe et dont les bien­faits im­pliquent des ac­teurs d’une ex­trême va­rié­té, ne peut être sou­mise au dik­tat de la quan­ti­fi­ca­tion économique. Et le pied de nez de Bank­sy à So­the­by’s ré­sonne comme un sombre pré­sage : ce n’est pas un prix, aus­si exor­bi­tant soit-il, qui la sau­ve­ra de la des­truc­tion… x

« La va­leur de la na­ture n’est pas es­ti­mable à l’aide d’un seul cri­tère mo­né­taire »

«Ce pro­jet n’est pas un ta­bleau, pas une sculp­ture. Ce n’est pas quelque chose que l’on ob­serve ou que l’on ac­croche à un mur. […] Tu dois prendre le temps de faire les cinq ki­lo­mètres — pas vir­tuel­le­ment, il faut vrai­ment mar­cher cinq ki­lo­mètres. » (Ch­ris­to, 2016)

Le 18 juin 2016, l’ar­tiste bul­ga­roa­mé­ri­cain inau­gure The Floa­ting Piers, qui re­lie les îles de Monte Iso­la et de San Pao­lo à la ville de Sul­za­no, en Lom­bar­die, dans le nord de l’ita­lie. Cet en­semble de pon­tons do­rés est com­po­sé de 220 000 cubes en po­ly­éthy­lène re­cou­verts de tis­su jaune, flot­tants à la sur­face du lac Iseo et re­te­nus par 190 ancres. Cette oeuvre éphé­mère per­met à la fois d’avoir l’im­pres­sion de mar­cher sur l’eau, de contem­pler les mon­tagnes aux alen­tours et de vivre une ex­pé­rience ar­tis­tique in­édite, lar­ge­ment plé­bis­ci­tée par les vi­si­teurs. En ef­fet, The Floa­ting Piers a ain­si ac­cueilli 1,2 mil­lion de vi­si­teurs pen­dant ses seize jours d’ou­ver­ture, alors que la ville de Sul­za­no compte à peine plus de 2 000 ha­bi­tants !

Mal­gré cette dé­me­sure, l’ob­jec­tif de cette oeuvre est avant tout d’être une ex­pé­rience, éphé­mère, pas­sa­gère, qui ne lais­se­ra au­cune trace sur son en­vi­ron­ne­ment. Ain­si, les pon­tons ont été conçus en plas­tique de syn­thèse, et ont été in­té­gra­le­ment re­cy­clés à la fermeture de The Floa­ting Piers. Cette oeuvre s’ins­crit dans la vo­lon­té de Ch­ris­to de créer un art ou­vert à tous, hors des mu­sées, im­pos­sible à pos­sé­der ou à com­mer­cia­li­ser, et fai­sant prendre conscience à cha­cun de la né­ces­si­té de po­ser un nou­veau re­gard sur ce qui nous en­toure, dans une op­tique plus éco­lo­giste que ses autres oeuvres. L’ar­tiste af­firme que « l’ur­gence d’être vu est d’au­tant plus grande que demain tout au­ra dis­pa­ru ».

Néan­moins, un groupe de consom­ma­teurs ita­liens s’est in­ter­ro­gé quant au bi­lan de l’oeuvre : compte te­nu du coût de net­toyage du lac et du coût en­vi­ron­ne­men­tal de pro­duc­tion des ma­té­riaux de l’ins­tal­la­tion, il est né­ces­saire de se de­man­der si le re­cy­clage des pon­tons com­pense les ex­ter­na­li­tés né­ga­tives de l’oeuvre, et si cette « com­pen­sa­tion » n’est pas une ma­nière de se don­ner bonne conscience, tout en igno­rant son vé­ri­table im­pact éco­lo­gique. Au to­tal, cette oeuvre a-t-elle lais­sé une trace uni­que­ment sur les pho­to­gra­phies des tou­ristes ? x

©Ch­ris­to

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.