« On se serre les coudes »

Le Dé­lit ren­contre le réa­li­sa­teur Gilles Lel­louche, ve­nu pré­sen­ter en pre­mière nord-amé­ri­caine son der­nier film, Le Grand Bain.

Le Délit - - Entrevue - Propos recueillis par Tho­mas Volt Con­tri­bu­teur

Le Dé­lit (LD) : En quoi les fes­ti­vals fran­co­phones à l’étran­ger comme Ci­né­ma­nia sont-ils im­por­tants pour vous? Gilles Lel­louche (GL) : Ce n’est pas une ques­tion d’im­por­tance. Ça me semble com­plè­te­ment nor­mal. On est quand même très peu à être fran­co­phones dans ce monde (rires, ndlr) alors ça me semble as­sez lo­gique qu’on se serre les coudes et qu’on soit tous en­core plus so­li­daires qu’on ne l’est, même si je ne suis pas sûr qu’on le soit en­core as­sez suf­fi­sam­ment pour dé­fendre la cause de la fran­co­pho­nie, en tout cas des oeuvres fran­co­phones. Donc c’est nor­mal que je vienne, au même titre que j’aie été pré­sen­ter mon film à Bruxelles ou en Suisse. C’est pour moi très na­tu­rel, et sur­tout très joyeux.

LD : Pen­sez-vous qu’il y a en­core un pas à faire dans la fran­co­pho­nie, dans le ci­né­ma fran­co­phone, pour qu’il se dé­ve­loppe à l’in­ter­na­tio­nal ? GL : Je pense qu’on est quand même très très écra­sés par la culture an­glo-saxonne. « Écra­sé », le mot n’étant pas pé­jo­ra­tif. Ce n’est pas une do­mi­na­tion mais c’est quand même, en termes de chiffres, de nombres, une réa­li­té. Donc oui, je pense que c’est bien qu’on soit conscient que mal­gré notre dif­fé­rence lin­guis­tique on est ca­pable de faire des choses qui pour­raient s’ex­por­ter dans le monde en­tier aus­si, et qu’on n’a pas à rou­gir de ce qu’on fait, que ce soit ici, comme les films de Xa­vier Do­lan, ou que ce soit en France. On peut faire des films qui s’ex­portent, on a une grande qua­li­té d’écri­ture, de réa­li­sa­tion, on fait de très bons films, de la très bonne mu­sique, on fait de la très bonne lit­té­ra­ture, alors tout va bien !

LD : Est-ce qu’il y avait beau­coup d’ap­pré­hen­sion avant la pré­pa­ra­tion du film Le Grand Bain ? GL : Ohhh ! (rires, ndlr) L’écri­ture du scé­na­rio ça a été un plai­sir. De toute fa­çon l’écri­ture, à moins que ce soit vraiment quelque chose de com­pli­qué, ça ne doit pas être une dou­leur, ça doit être un plai­sir. Et puis au même titre que vous écri­vez sur un ca­hier avec un crayon de pa­pier, moi quand j’écris, je peux écrire sur un ca­hier avec un feutre et tant que c’est des mots sur une page ça n’im­plique rien, ça ne coûte rien, je n’em­merde per­sonne. C’est moi et moi-même. Je fais ce que je veux et je vais où je veux. Di­sons que c’est en­core le champ des pos­sibles. L’écri­ture c’est donc as­sez simple. En­suite ça se com­plique, il y a le fan­tasme de : « qu’est-ce que je vou­drais comme ac­teur ? », « qui je vou­drais pour in­car­ner ça ? » Et puis un jour toutes ces idées, tous ces fan­tasmes qu’on a eu dans son bu­reau à mi­nuit ou dans un train à 10h, d’un coup ce­la de­vient une réa­li­té, il y a une date de dé­but de tour­nage, plein de monde et 16 se­maines pour réa­li­ser ça (sif­fle­ments, ndlr). J’ai eu deux se­maines, ouais, avant le dé­but du tour­nage, ou je n’étais pas fier. Je ne dor­mais pas de la nuit, j’avais l’im­pres­sion de ne pas avoir as­sez tra­vaillé, que j’al­lais dans le mur et puis tout d’un coup des « pour­quoi je fais ça ? ». Et puis tu as tou­jours des co­pains, plus ou moins bien in­ten­tion­nés, qui te disent : « mais pour­quoi tu t’em­merdes à faire ça, t’es tran­quille, tout va

bien ». Donc oui, c’était bi­zarre, et puis en fait, les pre­miers jours de tour­nage j’ai vé­cu un rêve…

LD : Jus­te­ment vous ré­pon­dez à une de mes ques­tions. Est-ce qu’il y a une suite de pré­vue ou d’autres pro­jets en ré­fléxion? GL : Je ne fe­rai pas de suite au

Grand Bain, ça m’éton­ne­rait. J’ai des idées, j’ai plu­sieurs idées. J’ai une idée qui par­le­rait de la nos­tal­gie. Mais j’ai une autre idée qui est une comédie-ro­man­tique, une sorte de film d’amour comme une comédie un peu cu­cul, un peu ro­man­tique et en même temps ul­tra-vio­lente tout en étant une comédie mu­si­cale…

LD : Vous en­glo­bez donc beau­coup de genres dans le même film… GL : En fait j’aime bien me dire que, même si, quand j’ai fait Le Grand Bain, j’ai fait un film que j’avais en­vie de voir, ce n’est pas vraiment une comédie pure, ce n’est pas un drame pur, ce n’est pas non plus un film de com­pé­ti­tions pur, ni de sport… C’est beau­coup de choses en même temps et j’aime bien ça. J’ai en­vie d’al­ler vers un ci­né­ma qui soit libre comme ça, qui mé­lange plein de genres parce que, moi, c’est ce que j’ai en­vie de voir.

LD : On sent qu’il n’y avait pas seule­ment un dé­sir de comédie, no­tam­ment au tra­vers du per­son­nage dé­pres­sif in­car­né par Ma­thieu Amal­ric ? GL : Je n’avais pas en­vie de faire une comédie ou un drame. Je ne me suis mis au­cune étiquette. J’ai com­men­cé avec ce per­son­nage qui nous em­mène à la ren­contre et à la conquête des autres et j’ai seule­ment écou­té mon dé­sir de ra­con­ter ces per­son­nages le plus hon­nê­te­ment pos­sible. Si vous par­tez du prin­cipe que vous faites une comédie, vous al­lez être ten­té de faire une blague au bout de deux se­condes de film, d’être dans un tem­po et ça peut de­ve­nir une ca­ri­ca­ture. Moi j’avais en­vie que dès la pre­mière par­tie mes per­son­nages soient hy­per hon­nêtes, hy­per plau­sibles, hy­per hu­mains, et que l’on voit après si ça nous fait rire ou pas. Mais je n’ai pas voulu mettre d’étiquette.

LD : Votre film a ren­con­tré un grand suc­cès ! Il a été pro­je­té au fes­ti­val de Cannes et met d’ac­cord la presse et le pu­blic. Est- ce que vous pen­sez que si vous aviez peut- être écou­té « plus » les autres ce­la au­rait pu être moins réus­si ? GL : J’ai beau­coup écou­té les autres. Ceux qui ont tra­vaillé avec moi, mon « chef-op », mon dé­co­ra­teur, mes au­teurs, mes pro­duc­teurs… je les ai beau­coup écou­té. Mais un réa­li­sa­teur doit être au­tant à l’écoute qu’il doit sa­voir un mo­ment fer­mer les écou­tilles. C’est comme quand vous êtes amou­reux. Au tout dé­but d’une his­toire d’amour vous avez beau­coup de ta­lent, parce que vous êtes en éveil, su­per vi­vant. Vous avez le bon mot, la bonne blague, le bon geste et puis avec le temps ça fait par­tie du quo­ti­dien, on est moins vi­vant. Un réa­li­sa­teur doit être amou­reux, c’est une pas­sion, il doit être à l’écoute de tout, ré­pondre à tout et puis tout d’un coup sa­voir que : « non ce n’est pas comme ça qu’on va faire » , « non là je ne t’écoute pas, je ne veux pas que tu m’en parles ». Un réa­li­sa­teur est ul­tra-vi­vant. C’est un mé­lange entre tout écou­ter et en même temps pou­voir tout re­fu­ser aus­si. Il faut tou­jours être en alerte. x

«Je pense qu’on est quand même très très écra­sés par la culture an­glo-saxonne.»

MA­NO

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.