Ré­pa­rer le vol co­lo­nial?

Le rap­port Sa­voy-sarr pré­co­nise la res­ti­tu­tion des oeuvres d’art afri­caines ex­po­sées dans les mu­sées fran­çais.

Le Délit - - Culture - Phi­lippe Ga­briel Dro­let

Contri­bu­teur

En date du ven­dre­di 23 no­vembre 2018, le rap­port Sa­voy- Sarr est dé­po­sé au­près du pré­sident de la Ré­pu­blique fran­çaise, Em­ma­nuel Ma­cron. Le pro­ces­sus de res­ti­tu­tion des oeuvres afri­caines ex­po­sées dans les mu­sées fran­çais, ini­tié par le chef d’état l’an­née pas­sée, a at­teint un point cri­tique avec la re­mise du do­cu­ment. L’éco­no­miste sé­né­ga­lais Fel­wine Sarr et l’uni­ver­si­taire fran­çaise Bé­né­dicte Sa­voy furent em­ployés pour ré­di­ger un rap­port sur sa pla­ni­fi­ca­tion et sur les dé­tails de son exé­cu­tion.

Des chiffres sont pu­bliés : quelques 90 000 ob­jets d’art d’afrique sub- sa­ha­rienne se­ront res­ti­tués dans un plan de trois phases dont la date fi­nale reste en­core à voir. Le do­cu­ment fait po­lé­mique et le pré­sident doit bien­tôt dé­cla­rer ses in­ten­tions face à ce­lui­ci. En Eu­rope, les dé­bats se­ront ar­dents et l’at­mo­sphère res­te­ra ten­due jus­qu’à ce que dé­cla­ra­tion soit faite de la part du gou­ver­ne­ment fran­çais.

Un pro­blème d’am­bi­guï­té

Par le temps qui sé­pare l’ac­qui­si­tion des oeuvres en ques­tion et leur si­tua­tion ac­tuelle, un pro­blème lin­guis­tique se pré­sente. Sarr et Sa­voy écrivent dans leur rap­port : « L’une des ques­tions à la­quelle nous avons im­mé­dia­te­ment dû faire face dès le dé­but de la mis­sion est le sens que nous de­vrions don­ner au terme ‘res­ti­tu­tion’ ». La si­gni­fi­ca­tion de cer­tains mots et de cer­tains concepts a vi­si­ble­ment été em­brouillée par le temps, sur­tout ceux qui se rat­tachent aux pos­ses­sions, tels que « pa­tri­moine » ou « ar­chives ». Les au­teurs ont éga­le­ment dû réfléchir à ce que le pré­sident de la ré­pu­blique in­si­nuait par « res­ti­tu­tions tem­po­raires » et « res­ti­tu­tions per­ma­nentes » lors de son dis­cours au Bur­ki­na Fa­so en no­vembre 2017, où il dé­cla­ra son in­ten­tion de res­ti­tuer à l’afrique son pa­tri­moine cultu­rel en France. Sa­voy et Sarr semblent pré­co­ni­ser les res­ti­tu­tions pé­rennes avant tout. S’ajoute à l’am­bigüi­té des concepts la fré­quente im­pos­si­bi­li­té de re­tra­cer l’ori­gine des oeuvres en ques­tion. Il n’existe pas de re­gistre sur l’ori­gine exacte de plu­sieurs ob­jets. C’est que le pillage de l’afrique ne fut pas très mé­tho­dique.

Une po­lé­mique

« Ma­cron a dé­ci­dé de rendre des oeuvres d’art au Bé­nin. C’est une faute qui met en pé­ril ces oeuvres mieux pro­té­gées en France et vi­sibles par tous, mais c’est l’ou­ver­ture de re­ven­di­ca­tions tous azi­muts qui vont créer des crises y com­pris entre Eu­ro­péens. » Ce tweet écrit par Jacques Myard, membre ho­no­raire du par­le­ment fran­çais, re­pré­sente une peur com­mune à plu­sieurs Fran­çais quant au sort des ob­jets res­ti­tués. Il semble rai­son­nable d’avoir confiance en la ca­pa­ci­té du gou­ver­ne­ment fran­çais à as­su­rer la sé­cu­ri­té des ob­jets re­mis. Mais même s’il fal­lait qu’ils soient dé­truits dans leur re­tour au ber­cail, l’art afri­cain pro­vient de mains af- ri­caines et c’est dans celles- ci qu’il de­vrait re­tour­ner. Au Quai Bran­ly, il n’y a que l’afrique morte, l’afrique em­paillée. Un art qui as­sou­vit des re­gards cu­rieux et dis­tants.

Au len­de­main d’une ère co­lo­niale san­glante, les peuples des dif­fé­rents pays afri­cains doivent se re­dé­fi­nir; un oeil ri­vé sur l’ave­nir et un sur le pas­sé. Don­ner des re­pères à ce re­gard coin­cé, c’est rendre vie à l’art afri­cain. Pour que l’afrique puisse à nou­veau pui­ser son iden­ti­té de son art et pour que son art puisse pui­ser son iden­ti­té de l’afrique : un échange équi­table. Un échange qui n’est pas co­lo­nial… x

90 000 ob­jets d’art d’afrique sub-sa­ha­rienne se­ront res­ti­tués

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