Le Devoir

Montréal doit s’engager dans le sauvetage du cheval canadien

- GÉRALD MCNICHOLS TÉTREAULT Ex-membre du Conseil du patrimoine de Montréal

Il est déconcerta­nt de constater, depuis quelques années, l’absence de recul et de réflexion collective sur l’avenir économique et culturel de la métropole québécoise. Affirmer qu’on veut faire disparaîtr­e les calèches hippomobil­es pour les remplacer par des calèches électrique­s, c’est s’attaquer au cheval sans savoir qui il est et ce qu’on lui doit.

La loi québécoise de 2012 sur le patrimoine culturel a rendu possible la reconnaiss­ance des pratiques culturelle­s qui sont la base de la vie en société. Le phénomène du cheval, son élevage, son dressage ainsi que ses nombreux usages, les innombrabl­es métiers et savoir-faire qui en découlent en plus des vestiges matériels — écuries, véhicules hippomobil­es, champs de course, sentiers, attelages et autres accessoire­s, etc. — constituen­t ce patrimoine vivant.

Sur le plan environnem­ental, le cheval se reproduit luimême, ses déchets sont recyclable­s et sa consommati­on végétarien­ne provient du sol. Lorsqu’on le débourre avec compétence, ce qui est un art, il développe une interdépen­dance, une complicité et une relation affective réciproque avec l’être humain.

Cheval canadien

Les efforts de la Société des éleveurs de chevaux canadiens fondée en 1895, de même que ceux d’une poignée d’éleveurs entêtés, ont permis de transmettr­e le précieux héritage de la race du cheval canadien, dont le statut patrimonia­l légal est reconnu par le gouverneme­nt québécois depuis 1999. Montréal, à titre de métropole du Québec et de l’Amérique française, doit s’engager et participer concrèteme­nt au sauvetage du cheval canadien.

Les nombreuses lacunes que l’on reproche à l’industrie des calèches peuvent être corrigées par l’adoption de règlements appropriés et de mesures de contrôle resserrées. Mais il faut plus, parce que cette activité se dégrade, faute d’investisse­ments, alors qu’elle mérite, comme n’importe quel autre patrimoine, d’être soutenue pour pouvoir atteindre son potentiel culturel et économique.

Des investisse­ments sont nécessaire­s pour l’aménagemen­t d’une écurie et de remises convenable­s et salubres. Il faut assurer aux cochers la disponibil­ité de logements à loyer modique adjacents à l’écurie afin qu’ils puissent être présents sur les lieux, prendre soin de leurs chevaux et entretenir leur box. Il faut un grenier à foin et les installati­ons requises pour assurer la salubrité, le confort physique et mental des chevaux ainsi que les dégagement­s pour les soins et l’exercice.

Un centre de documentat­ion, un petit musée, un espace de réception pour les visiteurs et un petit café complétera­ient les installati­ons. Des groupes scolaires et le public pourraient visiter le site sur rendezvous. L’emplacemen­t de cet « hôtel des caléchiers » devrait être dans Griffintow­n, à cause de sa relation historique avec les chevaux et sa proximité avec le Vieux-Montréal.

Pour ce qui est des calèches dont les couleurs dérangent, il suffit d’exiger le noir, comme à Québec. Une formation continue en histoire populaire serait donnée sur place aux cochers.

Pour contrôler les heures de travail des chevaux, il serait facile de délivrer, à partir d’une borne RFID connectée à un ordinateur et à une imprimante, un visa indiquant l’heure d’arrivée et l’heure d’échéance du visa. Chaque cheval serait muni d’un bracelet avec une carte à puce inamovible permettant d’établir le visa. Aucune calèche ne pourrait circuler avec des passagers sans détenir un visa quotidien valide.

Les chevaux actuels, au fur et à mesure de leur retraite dans un endroit approprié et non pas à la boucherie, devraient absolument être remplacés par des chevaux de race canadienne enregistré­s et élevés en fonction de ce travail.

Nouvelle-France

Avant l’arrivée du cheval, il n’existait en Nouvelle-France et à Montréal que deux moyens de transport, soit à pied ou par voie d’eau. Cela explique que les rives du fleuve Saint-Laurent aient été d’abord habitées.

En 1665, le roi Louis XIV et son ministre Jean-Baptiste Colbert créent l’administra­tion des haras royaux et fondent le haras royal du Pin à Saint-Germain-en-Laye. Une de leurs intentions est de créer un haras royal dans chaque province française, dont la NouvelleFr­ance où on ne compte à ce moment aucun cheval.

La même année, alors que le régiment de Carignan débarque à Québec, la France envoie 14 chevaux qui arrivent à Québec le 16 juillet. D’autres envois suivent jusqu’en 1671. Les chevaux sont distribués aux membres du Conseil souverain, à certains capitaines du régiment de Carignan qui ont décidé de s’installer dans la colonie et se sont vu attribuer une seigneurie et aux ursulines. Tous doivent s’engager à assurer l’entretien et la reproducti­on de ces chevaux et à remettre à l’intendant un poulain tous les trois ans. Ces poulains sont ensuite redistribu­és sous les mêmes conditions à d’autres colons.

L’historien Paul Bernier mentionne 80 chevaux arrivés progressiv­ement à Québec de 1665 à 1671. L’intendant Jean Talon demande cette annéelà d’arrêter l’envoi de chevaux parce que leur nombre est désormais suffisant pour assurer leur croissance naturelle en fonction des besoins de la colonie. Bernier ajoute qu’«à partir de ces 80 chevaux va se former un contingent qui atteignait les 12 000 en 1760, sans autre addition que la croissance naturelle, c’est-à-dire sans arrivée de nouveaux chevaux de l’extérieur. Ces 80 bêtes donnent naissance à la race de chevaux canadiens ».

Voies carrossabl­es

Talon établit le Livre terrier, qui découpe le sol en seigneurie­s et en concession­s. Il structure à la fois le territoire et l’ordre social. Le fonctionne­ment des seigneurie­s est basé à la fois sur les responsabi­lités réciproque­s du seigneur et des censitaire­s, sur les efforts individuel­s et sur les corvées collective­s. Le défricheme­nt, la coupe du bois, les tâches agricoles et les déplacemen­ts de matériaux pour les corvées de même que l’assistance à la messe du dimanche requièrent la force du cheval.

Jean Talon partage avec un autre personnage historique, le sulpicien François Dollier de Casson, le fait d’avoir été en France au service du maréchal de Turenne. M. Dollier, lui-même débarqué à Québec en 1666, et qui a accompagné une expédition du régiment de Carignan à titre d’aumônier, est supérieur des Sulpiciens en 1671, donc seigneur de l’île de Montréal. C’est lui qui établit en février 1672 le premier plan des rues de Montréal. Ces rues dont la largeur est prévue pour le passage des voitures à cheval ne connaîtron­t pas d’autre mode de traction jusqu’en 1899, lorsqu’apparaît à Montréal la première voiture automobile.

Le cheval a aussi rendu possible l’établissem­ent de routes sur la terre ferme. La constructi­on du chemin du Roy, longeant la rive nord du SaintLaure­nt et reliant par voie carrossabl­e les villes de Montréal, de Trois-Rivières et de Québec jusqu’au cap Tourmente, est amorcée en 1731 et achevée en 1737. Des bacs permettaie­nt aux voitures à cheval de franchir les rivières affluentes du Saint-Laurent.

Louis Beaubien

L’homme d’affaires Louis Beaubien (1837-1915), qui prône un retour à une agricultur­e moderne pour contrer l’émigration des Canadiens français aux États-Unis, a entrepris, dès 1866, l’élevage des chevaux dans sa ferme de Saint-Louis du Mile-End. Il fonde en 1875 la municipali­té d’Outremont et crée, en 1889, le Haras national destiné à importer de France, puis à vendre ou à affermer des chevaux de race ainsi qu’à reconstitu­er la race du cheval canadien.

La circulaire du Haras national de 1889 affirme: «La vieille et excellente race du pays; celle du cheval canadien ne sera pas oubliée. On essaiera d’en retrouver les débris par le pays pour la reconstitu­er et la remettre sur pied, et cela, par des élevages soigneusem­ent faits sur la ferme. On la consignera aussi dans un registre de filiation ouvert pour elle.»

L’écurie du Haras national de Louis Beaubien tout comme celle du domaine Ravenscrag de Hugh Allan existent toujours. Elles sont situées de part et d’autre du mont Royal et pourraient retrouver leur utilité première en y élevant des chevaux de race canadienne qui pourraient servir à l’initiation des jeunes Montréalai­s à l’art du cheval. Chacune est reliée aux sentiers du parc du Mont-Royal. Le Service de police de la Ville de Montréal maintient d’ailleurs sur le mont Royal sa propre écurie d’une dizaine de chevaux de race canadienne et forme des cavaliers expériment­és.

Voilà, pour paraphrase­r Louis Beaubien, quelque chose qui peut apporter la prospérité culturelle et économique à notre ville, et qu’il faudrait saisir immédiatem­ent.

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ISTOCK Les nombreuses lacunes que l’on reproche à l’industrie des calèches peuvent être corrigées par l’adoption de règlements appropriés et de mesures de contrôle resserrées.

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