La tra­ver­sée de deux lea­ders de Mai 68

Deux fi­gures de proue de Mai 68 vont à la ren­contre des Fran­çais d’au­jourd’hui dans le road-mo­vie do­cu­men­taire La tra­ver­sée

Le Devoir - - La Une - ODILE TREM­BLAY à Cannes Notre jour­na­liste sé­journe à Cannes à l’in­vi­ta­tion du Fes­ti­val.

Ça pre­nait, un de­mi-siècle après Mai 68, deux des an­ciens chefs de cette gué­rilla — Ro­main Gou­pil, alors lea­der des ly­céens, et Da­niel CohnBen­dit, em­blème cha­ris­ma­tique du mou­ve­ment qui en­flam­ma la France — pour prendre ain­si la route. Les deux amis n’avaient guère en­vie de te­nir le dis­cours des vé­té­rans de guerre nos­tal­giques des pa­vés et de la plage des­sous, ni de res­sor­tir les vieilles ar­chives en pleu­rant des­sus.

Alors, ils sont par­tis avec deux ca­mé­ras lé­gères pour en ti­rer ce road-mo­vie do­cu­men­taire, La tra­ver­sée, pré­sen­té à Cannes en séance spé­ciale. Cohn-Ben­dit, qui craint la mort, en­tend y voir son tes­tament.

Et les deux com­pères en dis­cus­sions per­pé­tuelles de nous en­traî­ner sur les che­mins à la ren­contre des Fran­çais d’au­jourd’hui. Ça se dé­roule en 15 000 ki­lo­mètres, de l’usine à l’hô­pi­tal, de la pri­son au Par­le­ment eu­ro­péen, des Alpes aux champs de vaches, entre sym­pa­thi­sants FN, bé­né­voles au­près des ré­fu­giés, prêtre, ou­vriers, pa­trons d’usine, bou­lan­ger, éle­veur de co­chons, jeunes et vieux. Mi-film de potes, mien­quête so­cio­lo­gique. Gou­pil voit leur tan­dem comme ce­lui de don Qui­chotte et San­cho Pan­za.

Il lance d’abord à son co­pain: «Tu dé­cris une France ma­lade et an­gois­sée. Moi, je te dis: “Pays moi­si.” J’en sais rien. Faut al­ler voir.» C’est par­ti mon ki­ki!

Cohn-Ben­dit l’as­sure dans un ca­fé de Franc­fort où ils se sont re­trou­vés l’au­tomne der­nier: «50 ans après Mai 68, la seule chose que je ne pour­rais pas faire, c’est ne pas al­ler voir le pré­sident!» Ils s’en­gueulent à ce pro­pos. «Tu veux de­ve­nir la Mi­reille Du­mas ou la Ka­rine Mar­chand à l’af­fût d’une confi­dence ? » de­mande en ri­go­lant Ro­main Gou­pil.

Pur ef­fet de mise en scène, car un plan plus large montre le pré­sident fran­çais, Em­ma­nuel Ma­cron, as­sis de­vant eux, ra­vi de sa tri­bune: «C’est sym­pa­thique que quel­qu’un qui a em­me­né le désordre il y a 50 ans en France me ren­contre ici… Est-ce que le pays a chan­gé de­puis 1968?» de­mande le lo­ca­taire de l’Ély­sée avant de dis­ser­ter sur l’ac­cueil des mi­grants à grands coups de théo­ries.

Ils se connais­saient fort bien tous les trois, à tu et à toi de­vant la caméra, ayant sym­pa­thi­sé au mo­ment d’un dé­bat sur l’Eu­rope alors qu’Em­ma­nuel Ma­cron était mi­nistre de l’Éco­no­mie. Gou­pil avait mi­li­té pour son élec­tion. Cohn-Ben­dit s’en montre éga­le­ment ra­vi.

Les traces brouillées des fer­veurs de jeu­nesse

En­vo­lé, le temps de l’anar­chie où ils com­bat­taient l’ordre éta­bli, avec l’es­poir de chan­ger le monde. Dis­pa­ru aus­si, ce­lui où un Ro­main Gou­pil en­core trots­kiste en­flam­mait la Croi­sette avec son film Mou­rir à 30 ans, sur le sui­cide d’un com­pa­gnon de lutte, Mi­chel Re­ca­na­ti, re­par­ti avec la Caméra d’or en 1982. Dé­sor­mais néo­con­ser­va­teur, Gou­pil es­time au­jourd’hui, il l’a dit ailleurs, qu’avoir vu le cinéma comme un ou­til d’édi­fi­ca­tion des masses était une vaste er­reur. Tem­pus fu­git.

Cohn-Ben­dit, ex-dé­pu­té eu­ro­péen des verts al­le­mands, puis des verts fran­çais (il pos­sède de­puis 2015 la double na­tio­na­li­té), s’est as­sa­gi. La tra­ver­sée lui donne sur­tout la ve­dette, sous la caméra de Gou­pil. L’an­cien re­belle ca­bo­tine, le cap sous des casques de construc­tion et autres cou­vre­chefs de cir­cons­tance, dont une cas­quette vis­sée pour af­fron­ter le vent sur un cha­lu­tier en mer, avec les goé­lands at­tra­pant des bouts de pois­sons en ar­rière-plan.

Il évo­que­ra sa nais­sance en 1945 de pa­rents mi­li­tants ca­chés à Mon­tau­ban à la fin de la guerre. «Si le bé­bé que j’étais avait pu leur dire que, 50 ans plus tard, il n’y au­rait plus de fron­tières entre la France et l’Al­le­magne?» De fait…

Les Fran­çais qui prennent la pa­role ne sont guère ré­vo­lu­tion­naires non plus. On en­ten­dra beau­coup cau­ser loi du mar­ché, ren­ta­bi­li­té d’usine, sa­laires à haus­ser, em­plois à pré­ser­ver, amour du tra­vail et de l’Eu­rope unie. Une po­li­cière évoque l’avant et l’après-at­ten­tat chez Char­lie Heb­do et au Ba­ta­clan, avec les me­naces qui planent sur leurs troupes comme sur ceux qu’ils vou­draient pro­té­ger. Mais l’an­xié­té mine avant tout le camp de ceux qui re­cueillent les mi­grants, hé­bé­tés de­vant leur flot dé­fer­lant qu’ils se savent im­puis­sants à en­di­guer.

Des Fran­çais triés sur le vo­let

Et Mai 68, là-de­dans? Le grand hap­pe­ning se­ra sur­tout évo­qué par un an­cien ou­vrier sur une plage où Cohn-Ben­dit était ve­nu les ha­ran­guer en ces temps hé­roïques, après que les au­to­ri­tés lui eurent in­ter­dit l’ac­cès à l’usine. «On avait l’im­pres­sion d’être in­vul­né­rables, ré­sume le sep­tua­gé­naire nos­tal­gique. Au­jourd’hui, les jeunes ont sur­tout be­soin de se pro­té­ger. »

Mis à part la vi­site d’une usine désaf­fec­tée, La tra­ver­sée laisse l’im­pres­sion que les Fran­çais in­ter­viewés et les étapes du par­cours furent triés sur le vo­let: des gens struc­tu­rés, ac­tifs, des pay­sages sou­vent en­chan­teurs. Ni sans-abri ni ré­fu­giés au mi­cro. Ces der­niers, on les re­garde mar­cher ou s’ag­glu­ti­ner le long des clô­tures, avant de re­par­tir loin de leurs affres sur les routes de France vi­si­ter une por­che­rie ou écou­ter d’autres mi­li­tants du Front na­tio­nal af­fi­cher leurs désac­cords avec Cohn-Ben­dit. Dia­logue de sourds, là aus­si.

Mais d’une ren­contre et d’un village à l’autre, cette longue, trop longue Tra­ver­sée fi­nit par s’en­rou­ler comme un grand ser­pent. On n’ar­rive ja­mais à com­prendre très bien où les deux hommes veulent se si­tuer, un pas à droite, un pas à gauche, en mal d’idéaux mais re­fu­sant de sa­bor­der l’hé­ri­tage des luttes d’an­tan. Que vou­laient-ils nous dire au juste avec ce film? Ils ne l’ont pas pré­ci­sé ou ça nous a échap­pé. Les an­ciennes têtes d’af­fiche de Mai 68 ont vieilli en brouillant leurs traces. La mer et le sable les au­ront ef­fa­cées.

ANNE-CH­RIS­TINE POU­JOU­LAT AGENCE FRANCE-PRESSE

Au terme de La tra­ver­sée, on n’ar­rive pas à com­prendre où Ro­main Gou­pil et Da­niel Cohn-Ben­dit veulent se si­tuer.

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