La so­li­da­ri­té, an­ti­dote au cha­cun-pour-soi

La so­li­da­ri­té comme an­ti­dote au cha­cun-pour-soi

Le Devoir - - La Une - che­re­jo­blo@gmail.com Twit­ter : @che­re­jo­blo JO­SÉE BLAN­CHETTE

«La

Li­ber­té et l’Éga­li­té sont des uto­pies de la ra­re­té; l’Éter­ni­té et la Fra­ter­ni­té sont des uto­pies de l’abon­dance

Il y a des le­çons à ti­rer des épreuves et de mer­veilleux sou­ve­nirs im­pri­més par l’adré­na­line et l’ur­gence. On ne connaît bien quel­qu’un qu’après avoir mar­ché dix ki­lo­mètres dans ses gou­gounes ou par­ta­gé une piz­za Do­mi­no’s en bou­clant les der­nières pages d’un jour­nal dans un lo­cal de for­tune bap­ti­sé «cel­lule de crise». Rien de tel pour sou­der les troupes.

Les offres d’hé­ber­ger notre jour­nal après l’in­cen­die qui a bien failli anéan­tir ses lo­caux lun­di der­nier sur­gis­saient d’un élan de so­li­da­ri­té, tant des amis, des en­tre­prises, des lec­teurs que de notre com­mu­nau­té, émou­vant les plus en­dur­cis et don­nant à ré­flé­chir.

Tous nos concur­rents de­ve­naient des al­liés dans un monde mar­chand où chaque lec­teur compte et où le mot «phi­lan­thro­pie» est de­ve­nu un mo­dèle d’af­faires ré­cent. Il n’y a que Facebook qui ne nous a pas of­fert une place au sein de son gi­ron pros­père, le temps de nous re­pou­drer le nez.

Le di­rec­teur du De­voir, Brian Myles, m’a énu­mé­ré toutes les en­seignes de l’in­dus­trie des mé­dias im­pri­més, Qué­be­cor, La Presse +, The Globe and Mail, The Ga­zette, Huf­fing­ton Post, La Presse ca­na­dienne, la FPJQ, et j’en passe. «Mon té­lé­phone res­sem­blait à un sa­pin de Noël et à une ma­chine à boules lun­di soir. Le pre­mier mi­nistre Phi­lippe Couillard m’a ap­pe­lé mar­di ma­tin pour nous of­frir un mes­sage de so­li­da­ri­té et nous dire de ne pas hé­si­ter si nous avions des be­soins par­ti­cu­liers. » Un gent­le­man, quoi. Sans le sa­voir, nous ré­pon­dons pro­ba­ble­ment aux cri­tères d’un pro­gramme pour es­pèces non pro­té­gées sans do­mi­cile fixe sur­di­plô­mées.

Lors­qu’on se de­mande si la dé­mo­cra­tie a be­soin des mé­dias, même de ceux qui l’écorchent, la ré­ponse sur­git elle-même des cendres et Le De­voir pour­ra dé­sor­mais adop­ter le phé­nix comme mas­cotte.

Éton­nant comme l’être hu­main est ca­pable de gran­deur alors qu’au jour le jour, il s’en­tre­dé­chire dans la pé­nombre des ré­seaux so­ciaux,

Jacques At­ta­li

se dé­chi­quette dans des guerres d’ego ab­surdes, s’abaisse dans la fange in­tes­tine plu­tôt que de s’éle­ver dans la no­blesse des idéaux por­teurs. Par­lant de no­blesse, le jour­na­liste du Jour­nal de Mon­tréal Mi­chael Nguyen, ve­nu li­vrer des crêpes jeu­di ma­tin, a don­né du coeur au ventre à toute la ré­dac­tion.

J’ai vé­cu trois ou quatre drames dans ma vie, dont un in­cen­die qui m’a je­tée à la rue (et à la porte de mon bu­reau de tra­vailleuse au­to­nome) du­rant trois mois. J’ai ap­pris dans l’ad­ver­si­té ce que les groupes po­pu­laires connaissent de­puis tou­jours, la va­leur in­es­ti­mable de la so­li­da­ri­té, alors que je suis is­sue d’une gé­né­ra­tion X ré­pu­tée in­di­vi­dua­liste.

L’aver­sion à la perte

Je suis tou­jours éton­née par la force de l’élan du coeur dans les crises et autres ca­tas­trophes. Ce­la ne dure qu’un temps, l’ou­bli s’ins­talle en­suite. Nous sommes prompts à re­prendre nos luttes fra­tri­cides et à nous en­tre­tuer, du moins sym­bo­li­que­ment.

J’ai dé­jà gron­dé un po­li­ti­cien connu qui ve­nait de se désa­bon­ner à cause d’un édi­to. PKP est abon­né au De­voir et nous lit même quand Mi­chel Da­vid lui fait du rentre-de­dans. Et de­puis lun­di (jus­qu’à jeu­di soir), 655 dons to­ta­li­sant 53 000 $ ont été en­voyés aux Amis du De­voir.

Mon éco­no­miste de ma­ri ap­pelle ce­la «l’aver­sion à la perte»; j’en ai dé­jà par­lé ici. Dans son cours d’éco­no­mie com­por­te­men­tale, c’est l’un des concepts ga­gnants. On le doit au Prix No­bel d’éco­no­mie 2002, Da­niel Kah­ne­man. En gros, cet éco­no­miste-psy­cho­logue a dé­mon­tré que la gra­ti­fi­ca­tion liée au gain est moins im­por­tante que l’aver­sion à la perte pour un mon­tant égal. Nous sommes condi­tion­nés à tout te­nir pour ac­quis, mais dès qu’on me­nace de nous en pri­ver, nous ré­agis­sons de fa­çon vi­ru­lente.

De la même ma­nière, j’ai eu l’oc­ca­sion d’échan­ger avec quan­ti­té de gens at­teints d’une ma­la­die grave qui m’ont sou­li­gné à quel point leur vie re­vê­tait un éclat nou­veau. C’est presque de­ve­nu cli­ché d’en faire men­tion ; chaque aube de­vient pré­cieuse, chaque cré­pus­cule pour­rait être le der­nier. Ce mo­ment n’a plus rien d’ano­din et notre en­tou­rage nous ap­pré­cie da­van­tage en re­gard de notre mor­ta­li­té dé­sor­mais of­fi­cielle. Nous de­vrions tous avoir une date de pé­remp­tion sur le front.

Nous sommes des écer­ve­lés trans­gé­né­ra­tion­nels qui n’ap­prennent pas grand-chose en che­min. «J’ai vé­cu comme une im­mor­telle», m’a confié la se­maine der­nière une sexa­gé­naire, can­cé­reuse in­cu­rable. «La san­té rend ar­ro­gant», a ajou­té une autre humble bat­tante. Faut-il vrai­ment avoir un pied dans la tombe pour com­prendre ce que di­sait Ara­gon: le temps d’ap­prendre à vivre, il est dé­jà trop tard. Notre vie n’est-elle «qu’un étrange et dou­lou­reux di­vorce » ?

Gé­né­ro­si­té cultu­relle

Une phi­lo­sophe et ex­pat belge me sou­li­gnait cette se­maine à quel point ces élans de gé­né­ro­si­té al­truistes entre ri­vaux de­meurent éton­nants pour une na­tive des vieux pays. Elle y voit un trait cultu­rel for­gé par les rudes hi­vers et les cor­vées. Al­lez sa­voir! C’est peut-être notre vieux fond ju­déo-chré­tien qui sert à ex­pli­quer jus­qu’aux gestes les plus al­tiers, au sens sur­an­né du terme.

Nous nous ré­vé­lons da­van­tage dans la suie de l’apo­ca­lypse que dans la soie des cer­ti­tudes. Et les élé­ments qui se dé­chaînent ont tou­jours four­ni à l’homme un rap­pel sal­va­teur quant à sa place de pous­sière à l’échelle in­fi­nie de l’uni­vers.

«La fra­ter­ni­té, c’est ce sen­ti­ment émou­vant de proxi­mi­té avec les autres hu­mains. C’est le mo­ment où la conscience de nos res­sem­blances sub­merge la conscience de nos dif­fé­rences, les fait ap­pa­raître mi­nimes, dé­ri­soires, in­utiles, ab­surdes», écrit le psy­chiatre-pop Ch­ris­tophe An­dré dans La vie in­té­rieure. Il sou­ligne à quel point les hu­mains se coudent-à-coudent lors­qu’ils sont émus en­semble, dans la joie ou dans la peine (deuils, at­ten­tats, ca­tas­trophes na­tu­relles).

Ran­ger de cô­té les in­té­rêts per­son­nels ou les ini­mi­tiés pour épou­ser le col­lec­tif, c’est ce qui fait la force de l’être hu­main de­puis la nais­sance de la ci­vi­li­sa­tion. Et, idéa­le­ment, ce­la trans­cen­de­rait toute par­ti­sa­ne­rie en fre­don­nant Quand les hommes vi­vront d’amour de Ray­mond Lé­vesque ou We Can Work It Out des Beatles. Si je me rap­pelle bien, ça dit ce­ci : « Es­saie de le voir à ma fa­çon. Il n’y a que le temps qui nous di­ra si j’ai raison ou si j’ai tort. Mais si tu restes sur tes po­si­tions, il se peut que nous nous sé­pa­rions très vite. »

Et com­men­ce­ront les beaux jours, mais nous, nous se­rons morts mon frère… ou quelque chose du genre.

JACQUES NADEAU LE DE­VOIR

Le di­rec­teur, Brian Myles, bran­dis­sant l’exem­plaire du jour­nal qui a failli ne ja­mais voir le jour. Il est en­tou­ré par «l’équipe de feu» du De­voir, en cam­ping dans un lo­cal de crise à l’UQAM. Re­tour sur les bancs d’école pour plu­sieurs.

GUILLAUME LEVASSEUR LE DE­VOIR

Livraison spé­ciale et ini­tia­tive per­son­nelle d’un jour­na­liste du Jour­nal de Mon­tréal : une pile de crêpes à la ré­dac­tion. Éton­ne­ment et re­con­nais­sance.

Comments

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.