« Mi­cro­ré­vo­lu­tions » poé­tiques et po­li­tiques aux Jar­dins Ga­me­lin

Ren­contre avec Alexandre Cas­ton­guay, apôtre du lo­gi­ciel libre et co-in­ven­teur de l’Agit P.O.V., ob­jet liant le cy­clisme aux arts nu­mé­riques

Le Devoir - - Week-end Culture - PHI­LIPPE RE­NAUD

C’est une «oeuvre ar­tis­tique col­lec­tive et éphé­mère» qui pren­dra forme ven­dre­di soir pro­chain dans le Quar­tier des spec­tacles. Une grande ba­lade en vé­lo se trans­for­mant en ma­ni­fes­ta­tion ar­tis­tique am­bu­lante coif­fée d’un DJ set de KenLo aux Jar­dins Ga­me­lin. Les ac­teurs de cette per­for­mance se­ront trois cents ci­toyens cy­clistes équi­pés d’un brillant — au propre comme au fi­gu­ré — pe­tit ob­jet bap­ti­sé Agit P.O.V., pour «pe­tit ob­jet de vé­lo»: de la taille d’un pa­quet de cartes, il se coince dans les rayons d’une roue et per­met l’af­fi­chage lu­mi­neux d’un mot dans celle-ci en rou­lant. L’Agit P.O.V. consacre la ren­contre entre deux com­mu­nau­tés, celles du cy­clisme et des arts nu­mé­riques, ce dont se ré­jouit l’in­ven­teur du dis­po­si­tif, le pro­fes­seur à l’École des arts vi­suels et mé­dia­tiques de l’UQAM Alexandre Cas­ton­guay.

Tout com­mence par ce mé­mo­rable prin­temps de 2012, ra­conte le pro­fes­seur. «L’ins­pi­ra­tion vient du car­ré rouge», sym­bole de la grève étu­diante. Le simple pe­tit bout de feutre por­té par ceux qui ap­puyaient la contes­ta­tion, «un pro­jet de de­si­gn des étu­diants à l’UQAM, un suc­cès de bran­ding qui ne ser­vait pas à vendre des trucs, mais bien une idée, une vi­sion des choses. À l’époque, il y avait une ur­gence de prendre la pa­role dans l’espace pu­blic pour faire face à un cont­rôle, di­sons, to­tal de ce qui se pas­sait dans l’information dif­fu­sée. Mes étu­diants me di­saient: Je ne peux même plus en par­ler à mes pa­rents parce que tout ce qu’ils voient à la té­lé­vi­sion, c’est la voi­ture mise en feu, les dé­bor­de­ments… »

Comme nombre de ses col­lègues du corps pro­fes­so­ral de l’UQAM, Cas­ton­guay avait dé­ci­dé d’agir face au «bra­quage du gou­ver­ne­ment au pou­voir, à une op­po­si­tion bête et mé­chante, un re­fus de dia­logue. On s’est de­man­dé en as­sem­blée: que fait-on si ça dure?» On marche. On agit, en don­nant aux étu­diants les moyens de se faire en­tendre. «C’était fa­cile pour les peintres et les sé­ri­graphes, qui ont conçu de belles ban­de­roles et de su­perbes af­fiches. De mon cô­té, je me de­man­dais com­ment faire par­ti­ci­per les arts nu­mé­riques. »

Apôtre du lo­gi­ciel libre, Alexandre Cas­ton­guay, qui se dit aus­si is­su du mou­ve­ment « Do it your­self, as­sez bran­ché dans les com­mu­nau­tés élec­tro­niques», ré­cu­père une idée avec la­quelle il avait dé­jà tra­vaillé: le concept de per­sis­tance ré­ti­nienne, sur le­quel s’ap­puie no­tam­ment l’ef­fet que pro­duisent 24 images dé­fi­lant par se­conde dans notre cer­veau. Un concept somme toute as­sez simple, qu’il réa­li­sa avec les moyens du bord et le ta­lent de sa pe­tite équipe de co-in­ven­teurs pour créer la pre­mière ité­ra­tion de l’Agit P.O.V.

Il dé­niche un pe­tit lo­gi­ciel (libre) écrit par un col­lègue ar­tiste nu­mé­rique, qu’il adapte à ses be­soins; au boî­tier du dis­po­si­tif est fixée une ran­gée de douze diodes élec­tro­lu­mi­nes­centes (les lu­mières LED, en plu­sieurs cou­leurs), ac­tion­nées par une puce élec­tro­nique et ali­men­tées par une pile, re­char­geable grâce à son port mi­ni-USB. Une borne wi-fi est in­té­grée à l’Agit P.O.V.; lors­qu’on s’y connecte à l’aide de notre té­lé­phone in­tel­ligent, une page s’af­fiche à l’écran pour per­mettre d’écrire le mot (ou la phrase, maxi­mum de 17 caractères, es­paces com­pris) dé­si­ré et d’en choi­sir la cou­leur d’af­fi­chage. «Lors­qu’on le met dans la roue, qui dé­crit un cercle — ce que j’ap­pelle une mi­cro­ré­vo­lu­tion —, le cy­cliste de­vient alors por­teur d’un mes­sage, dé­ployé comme sur un écran par cette mince bande LED.» Pour que le mot reste fixe dans la roue peu im­porte la vi­tesse à la­quelle on pé­dale, l’Agit P.O.V. use d’un ac­cé­lé­ro­mètre «comme ceux qu’on trouve dans les té­lé­phones in­tel­li­gents ».

Comme un charme

Six ans et dix ver­sions plus tard, l’Agit P.O.V. fonc­tionne comme un charme. La pre­mière ver­sion est sor­tie du la­bo­ra­toire peu avant la trêve de juin 2012, juste à temps pour les der­nières ma­ni­fes­ta­tions. Le pre­mier mot que Cas­ton­guay lui a fait af­fi­cher fut L.H.O.O.Q., ré­fé­rence à l’oeuvre de l’ar­tiste «et agi­ta­teur» Mar­cel Du­champ — c’est d’ailleurs sur une roue de vé­lo au­to­ma­ti­sée de­vant ser­vir à une ins­tal­la­tion ar­tis­tique en clin d’oeil à Du­champ qu’a été tes­té le dis­po­si­tif.

Si l’in­ven­tion a peu ser­vi du­rant le Prin­temps érable, elle a conti­nué à vivre en rap­pro­chant dif­fé­rentes com­mu­nau­tés, et par­tout dans le monde: Alexandre Cas­ton­guay a don­né des ate­liers pour mon­trer com­ment en fabriquer en Eu­rope, en Afrique et en Amé­rique la­tine, ce qui consti­tue à ses yeux une forme de dé­mo­cra­ti­sa­tion de l’usage des tech­no­lo­gies.

« En­suite, ce qui me sé­duit, c’est le co­rol­laire entre la prise de pa­role dans l’espace pu­blic en re­la­tion avec la culture du nu­mé­rique et du par­tage [lo­gi­ciel libre] d’où je viens. Si tu ad­di­tionnes ça à la culture du vé­lo, tout d’un coup, ça fait beau­coup de gens qui se ren­contrent» grâce à l’Agit P.O.V. «Com­ment tis­ser des liens entre dif­fé­rentes sous-cultures, entre d’autres com­mu­nau­tés tout aus­si in­té­res­sées par les chan­ge­ments so­ciaux? Ça, j’y tiens beau­coup», ajoute le pro­fes­seur.

Rou­ler avec votre Agit P.O.V. ne fe­ra pas de vous seule­ment la star du pro­chain Tour la nuit or­ga­ni­sé par le fes­ti­val Go vé­lo Mon­tréal, le 1er juin pro­chain. Il fe­ra de vous un des ar­ti­sans de cette ma­ni­fes­ta­tion «poé­ti­co-po­li­tique» du 25 mai; en s’ins­cri­vant sur le site de Mou­ve­ments libres pour ac­qué­rir votre Agit P.O.V., vous sou­met­tez le mot qui s’af­fi­che­ra sur votre mon­ture; la poète et sla­meuse Queen K of­fri­ra une per­for­mance ins­pi­rée des mots choi­sis par les par­ti­ci­pants. On ré­serve sa place en vi­si­tant www.wee­zevent.com/mou­ve­ments-libres.

VALÉRIAN MAZATAUD LE DE­VOIR

De la taille d’un pa­quet de cartes, l’Agit P.O.V. (bran­di ici par Alexandre Cas­ton­guay) se coince dans les rayons d’une roue et per­met l’af­fi­chage lu­mi­neux d’un mot dans celle-ci en rou­lant.

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