Le ma­gné­tisme de Maxim Ry­sa­nov

Le concert de l’al­tiste et chef Maxim Ry­sa­nov avec I Mu­si­ci a été un vé­ri­table choc

Le Devoir - - Week-end Culture - CH­RIS­TOPHE HUSS

L’AL­TO DANS TOUTE SA SPLEN­DEUR Tchaï­kovs­ki : An­dante can­ta­bile (ver­sion al­to et cordes). Do­brin­ka Ta­ba­ko­va: Suite dans un style an­cien, pour al­to, cla­ve­cin et cordes. Brit­ten: Va­ria­tions sur un thème de Frank Bridge. I Mu­si­ci, Maxim Ry­sa­nov. Salle Bour­gie, jeu­di 17 mai 2018 (concert du ma­tin).

Avec un ar­tiste de la trempe de Maxim Ry­sa­nov, al­tiste ukrai­nien for­mé à Londres qui se re­con­ver­tit à la di­rec­tion d’or­chestre, je m’at­ten­dais certes à un très beau concert, mais rien ne me pré­pa­rait à un choc pa­reil.

Tout d’abord, Maxim Ry­sa­nov a confir­mé son ex­cel­lence en tant que so­liste. Il tire de son Gua­da­gni­ni de 1780 des so­no­ri­tés in­tenses rondes, ja­mais li­gneuses ou ef­fi­lo­chées dans les pia­nos. Nous sommes au fait de cette classe mu­si­cale à tra­vers tous les disques pa­rus de­puis plus de dix ans chez BIS et Onyx.

En tant que so­liste, Ry­sa­nov a joué l’An­dante can­ta­bile de Tchaï­kovs­ki et sur­tout une oeuvre sur­pre­nante d’une com­po­si­trice bul­gare de 38 ans, Do­brin­ka Ta­ba­ko­va, qui a étu­dié avec lui à Londres et lui a dé­dié plu­sieurs partitions. Celle pro­po­sée jeu­di est une com­po­si­tion néo-ba­roque fort dis­trayante, trous­sée avec beau­coup de verve, d’in­ven­ti­vi­té, d’hu­mour et de ta­lent mé­lo­dique. Mélisande McNab­ney au cla­ve­cin s’est jointe à I Mu­si­ci et sem­blait bien s’amu­ser de cet «à la ma­nière de…».

Par rap­port à la ver­sion avec l’Or­chestre de la Ra­dio Té­lé­vi­sion es­pa­gnole que Ry­sa­nov a pos­tée sur You­Tube, c’est peu dire que les ef­fec­tifs ré­duits d’I Mu­si­ci et le to­nus des mu­si­ciens, ain­si que la com­pli­ci­té éta­blie avec cha­cun d’entre eux, ont confé­ré un re­lief to­ta­le­ment dif­fé­rent à l’oeuvre, plus mo­bile, plus poé­tique, plus pé­tillante à Mon­tréal.

Plon­gée en apnée

Dans les com­po­si­tions où il oeuvre en so­liste, Ry­sa­nov est un vrai chef: sans cinéma ou gestes in­utiles, il établit des yeux, ou du bout de l’ar­chet, les contacts né­ces­saires pour as­su­rer co­hé­sion et im­pli­ca­tion de tous. Ce­la ne nous pré­pa­rait tou­te­fois pas à la plon­gée en apnée dans des Va­ria­tions sur un thème de Frank Bridge, d’un éblouis­se­ment sen­so­riel et émo­tion­nel équi­va­lant au Con­cer­to en ré de Stra­vins­ki par Leo­nar­do García Alarcón et Les Vio­lons du Roy ou aux Va­ria­tions Enig­ma d’El­gar par Yan­nick Né­zet-Sé­guin et le Mé­tro­po­li­tain en tour­née.

Nous y avons dé­cou­vert des vio­lons II ar­ra­chant leurs piz­zi­ca­tos dans la Marche, une Aria ita­lia­na pous­sant les vio­lons I à bout dans un mo­ment de fo­lie, un Wie­ner Walz sur la corde raide, un Mo­to per­pe­tuo bruis­sant comme un es­saim d’abeilles et, en apo­théose, un trip­tyque fi­nal (Marche fu­nèbre, Chant, Fugue et Fi­nale) sor­ti d’un autre monde, ce­lui de La nuit trans­fi­gu­rée de Schoen­berg, par­fois flot­tant et iri­sé (Chant), sou­vent d’une den­si­té har­mo­nique étouf­fante (Marche).

Que Maxim Ry­sa­nov re­vienne vite et qu’on lui donne un grand concert. Il est une pé­pite mu­si­cale à creu­ser et à en­tre­tenir pour I Mu­si­ci, comme Lo­ren­zo Cop­po­la l’est pour Arion.

LASZLO EMMER

Maxim Ry­sa­nov

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