La crise éco­no­mique, un en­fer au quo­ti­dien pour les Vé­né­zué­liens

Cer­tains ont l’es­poir de chan­ger les choses avec l’élec­tion pré­si­den­tielle de di­manche

Le Devoir - - Économie - ALEX VASQUEZ MARGIONI BERMÚDEZ

Sur une ave­nue de Ma­ra­cai­bo, deuxième ville du Ve­ne­zue­la et coeur bat­tant de l’in­dus­trie pé­tro­lière du pays, les bus ne cir­culent plus, faute de pièces dé­ta­chées : à la place, les pas­sa­gers se pressent dans un pe­tit train tou­ris­tique qui joue les trans­por­teurs.

Pro­blèmes de trans­port, cou­pures d’élec­tri­ci­té, heures d’at­tente de­vant les su­per­mar­chés, in­sé­cu­ri­té crois­sante: dans un Ve­ne­zue­la rui­né par la chute des cours du brut, les Vé­né­zué­liens, toutes classes confon­dues, souffrent chaque jour des consé­quences de l’in­ter­mi­nable crise éco­no­mique.

Víc­tor Co­li­na, 52 ans, conduit le pe­tit train. Avant la crise, ce tech­ni­cien qui ré­pa­rait fri­gos et ma­chines à la­ver pe­sait 110 ki­los. «Je vais voir com­ment je m’en sors en tra­vaillant avec», dit ce­lui qui ne pèse plus que 58 ki­los. Une ving­taine de per­sonnes sont mon­tées à bord de la seule voi­ture de ce pe­tit train tou­ris­tique. Les deux autres sont im­mo­bi­li­sées, car les pneus sont in­trou­vables dans ce pays pé­tro­lier.

Ma­ria Ran­gel, em­ployée de banque de 40 ans, fait par­tie des pas­sa­gers. «Le pe­tit train, c’est ce qu’il y a de plus dé­cent en com­pa­rai­son avec les ca­mions où on voyage comme des ânes ou des vaches», juge-t-elle. Vic­tor, à ses cô­tés, es­time avoir le pou­voir de chan­ger les choses grâce à son vote à la pré­si­den­tielle de di­manche. « Ce gou­ver­ne­ment nous a rui­né la vie à tous. Que [les can­di­dats] soient cha­vistes ou de l’op­po­si­tion, il faut al­ler vo­ter pour chas­ser» ceux qui sont au pou­voir.

De­puis sa mo­deste ferme, dans une zone ru­rale de Ma­ra­cai­bo, Ro­dol­do Gra­te­rol peut voir le mou­ve­ment de ba­lan­cier d’un puits de pé­trole, dé­cou­vert dans cette zone il y a un siècle. «On a du pé­trole tout près, mais ça ne veut rien dire pour nous», ra­conte cet homme de 29 ans.

Ce même sen­ti­ment de pri­va­tion se re­trouve à Ca­ra­cas, de bas en haut de l’échelle so­ciale. Ali­da Huzz, mo­deste ven­deuse qui vit dans une fa­ve­la de l’ouest de la ca­pi­tale, rêve de man­ger un plat com­plet. «Ça

«Tu tra­vailles et tu tra­vailles, pour rien. Avant, tu pou­vais man­ger ce que » tu vou­lais, plus main­te­nant. Ali­da Huzz, ven­deuse à Ca­ra­cas

fait long­temps que j’ai en­vie de man­ger du pou­let avec du riz et des pommes de terre. J’ai le riz et les pommes de terre, mais pas de pou­let. Tu tra­vailles et tu tra­vailles, pour rien. Avant, tu pou­vais man­ger ce que tu vou­lais, plus main­te­nant», dé­clare-t-elle à l’AFP.

Comme Ali­na, sa voi­sine, Rei­na Ro­jas, femme au foyer de 50 ans, re­çoit du gou­ver­ne­ment toutes les six se­maines une caisse d’ali­ments à prix sub­ven­tion­nés, mais la va­rié­té n’est pas au ren­dez-vous. «Il n’y a que trois ki­los de riz, trois pa­quets de spa­ghet­tis et de l’huile. Qui peut vivre avec ça?» se plaint Rei­na, qui ira vo­ter di­manche pour sor­tir de «ce cau­che­mar».

Fe­de­ri­co Pe­re­ney, jour­na­liste de 41 ans, a quit­té son tra­vail en sep­tembre en réa­li­sant que son sa­laire men­suel ve­nait de par­tir dans une piz­za qu’il par­ta­geait avec sa pe­tite amie. Il est dé­sor­mais à son compte et peine tou­jours à joindre les deux bouts avec ce qu’il gagne et le sa­laire de sa com­pagne. Cô­té loi­sirs, «on ne va plus au cinéma, c’est trop cher». Le couple n’a plus les moyens de ré­pa­rer l’air condi­tion­né de la voi­ture, ni d’ache­ter de nou­veaux vê­te­ments. Il fait plu­tôt re­pri­ser les vieux.

Dans les quar­tiers cos­sus de l’est de Ca­ra­cas, Co­ri­na So­sa vit dans une vaste de­meure en­tou­rée d’oeuvres d’art et de per­son­nel de mai­son à l’air af­fai­ré. Pour cette femme agente im­mo­bi­lière et son ma­ri avo­cat, la crise se tra­duit d’une autre fa­çon: la fa­mille a dû li­mi­ter les voyages et les sor­ties au res­tau­rant. «Avant, on pou­vait réunir des amis à la mai­son, sor­tir man­ger, dé­sor­mais, on s’en tient à ache­ter de quoi man­ger et payer les sa­laires [des em­ployés]. Avant, on éco­no­mi­sait pour voya­ger, ce n’est plus le cas», confie-t-elle à l’AFP.

À l’ex­té­rieur, plu­sieurs 4x4 de la fa­mille sont im­mo­bi­li­sés, faute de pièces de re­change, in­trou­vables ou trop chères. «De­man­der une bou­teille de whis­ky dans un res­tau­rant, c’est im­pos­sible» dé­sor­mais, se la­mente son fils Pe­dro, 28 ans, qui exerce éga­le­ment en tant qu’avo­cat.

FE­DE­RI­CO PARRA AGENCE FRANCE-PRESSE

Un ca­mion pri­vé sert de trans­port pu­blic de for­tune à Ma­ra­cai­bo. Pro­blèmes de trans­port, cou­pures d’élec­tri­ci­té, heures d’at­tente de­vant les su­per­mar­chés: les Vé­né­zué­liens souffrent chaque jour des consé­quences de l’in­ter­mi­nable crise éco­no­mique.

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