Longue vie aux chan­sons et à ceux qui les chantent

Avec Love Is Here to Stay, Dia­na Krall et To­ny Ben­nett signent un hom­mage à Ger­sh­win

Le Devoir - - La Une - PHI­LIPPE RE­NAUD COL­LA­BO­RA­TEUR À NEW YORK

At­ter­ri ven­dre­di dans les bacs phy­siques et nu­mé­riques, Love Is Here to Stay, un nou­vel al­bum de Dia­na Krall et To­ny Ben­nett en duo sur douze com­po­si­tions de George et Ira Ger­sh­win, sou­ligne le 120e an­ni­ver­saire de nais­sance du pre­mier, et plus illustre, des deux frères fon­da­teurs de ce que l’on dé­signe comme le « Great Ame­ri­can Song­book ». Pour­quoi en­core Ger­sh­win ? « À cause de son ta­lent ! s’ex­clame un Ben­nett sou­riant en nous fixant de ses yeux bleu acier. Il était en­core très jeune lors­qu’il est de­ve­nu cé­lèbre. Et s’il est de­ve­nu cé­lèbre, c’est parce qu’il avait com­pris l’es­sence de ce pays. Ces chan­sons, elles disent : I love Ame­ri­ca !»

« C’est To­ny qui m’a de­man­dé d’en­re­gis­trer avec lui cet al­bum, que des ver­sions de Ger­sh­win», ex­plique Dia­na Krall. L’em­bar­ras du choix : « All great

songs, et pour­tant la sélection s’est faite na­tu­rel­le­ment, juste en chan­tant en­semble, ac­com­pa­gnés d’un jo­li or­chestre », soit le trio du pia­niste new-yor­kais Bill Char­lap — avec Pe­ter Wa­shing­ton à la basse et Ken­ny Wa­shing­ton à la bat­te­rie —, avec le­quel Ben­nett avait en­re­gis­tré son pré­cé­dent al­bum stu­dio, un hom­mage au com­po­si­teur et mo­nu­ment du

mu­si­cal Je­rome Kern, pa­ru en 2015. Ben­nett est au­jourd’hui en­core le plus ar­dent dé­fen­seur du ré­per­toire de la chan­son clas­sique amé­ri­caine — c’est no­toire, il a tou­jours abhor­ré chan­ter les suc­cès de l’heure à la sauce croo­ner sim­ple­ment pour être dans le coup. À peine a-t-il osé quelques re­prises des Beatles quelque part dans les an­nées 1970, his­toire de mieux re­ve­nir aux Cole Por­ter, Ir­ving Ber­lin, John­ny Mer­cer. « À une époque, To­ny et quelques autres ar­tistes jazz fai­saient par­tie d’un mou­ve­ment de mu­si­ciens qui pré­sen­taient ce ré­per­toire à un nou­veau pu­blic alors que la mu­sique jazz ex­plo­sait. » Ben­nett en­chaîne: «C’était la belle époque, la scène jazz était ins­pi­rée, la ville de New York était créa­tive… »

Dia­na Krall in­siste, ce nou­vel al­bum n’est sur­tout pas le fruit de la nos­tal­gie : « Je crois que nous ne chan­te­rions pas ces stan­dards s’ils ne si­gni­fiaient pas

quelque chose d’im­por­tant en­core au­jourd’hui. To­ny et moi le res­sen­tons en le chan­tant, ce ré­per­toire est en­core per­ti­nent. C’est pour ça que c’est si agréable de les in­ter­pré­ter», parce qu’ils ont en­core beau­coup de vie « et de vi­gueur », sou­ligne en­core Krall. « Puis, cer­taines sont sim­ple­ment amu­santes, comme Fas­ci­na­ting Rhythm, son swing, ses pro­gres­sions d’ac­cords, tu com­prends en l’écou­tant pour­quoi Ger­sh­win a tant in­fluen­cé le jazz. »

La tête dans les nuages

Le lan­ce­ment of­fi­ciel de Love Is Here to

Stay avait été or­ga­ni­sé mer­cre­di der­nier par l’éti­quette Verve au cé­lèbre Rain­bow Room, ju­ché au 65e étage du Ro­cke­fel­ler Cen­ter, au coin de la 49e rue et de la Fifth, en plein coeur de Man­hat­tan. Te­nue de soi­rée oblige : le gra­tin de l’in­dus­trie du spec­tacle à New York était convié, ain­si qu’une poi­gnée de jour­na­listes. Quelques for­tu­nés ad­mi­ra­teurs de la lé­gende (et de Mme Krall, bien en­ten­du), cer­tains ayant dé­bour­sé jus­qu’à 2000 $, pou­vaient aus­si pro­fi­ter du concert, du cock­tail dî­na­toire, du bar ou­vert, mais pas de la vue ré­pu­tée im­pre­nable sur la mé­tro­pole, les nuages s’ac­cro­chant à la cime du Cen­ter en cette soi­rée chaude et hu­mide.

C’est l’un des fils de Ben­nett, Dan­ny, gé­rant de pa­pa et de­puis l’an der­nier pré­sident-di­rec­teur gé­né­ral de Verve Mu­sic Group, qui a pré­sen­té les mu­si­ciens à l’au­dience dans cette salle Art dé­co tout en courbes, sur­mon­tée par un im­mense can­dé­labre. On aide To­ny Ben­nett à mon­ter sur la pe­tite scène au centre de la salle, Dia­na Krall, dans une élé­gante robe de soi­rée, l’y re­joint, et ça dé­marre avec le clas­sique (ne le son­telles pas toutes ?) S’Won­der­ful, que Krall avait dé­jà en­re­gis­trée en so­lo sur son sixième al­bum, The Look of Love (2002).

« It can’t get bet­ter than this », com­men­tait fis­ton Ben­nett à pro­pos de cet hom­mage dis­co­gra­phique à Ger­sh­win. Sur pa­pier, c’est ban­co ; or, plus im­por­tant que les chiffres de ventes et le ren­de­ment de Verve, c’est la com­pli­ci­té entre les deux in­ter­prètes qui crève la scène et qui fait du pro­jet une jo­lie réus­site. Krall et Ben­nett se cô­toient de­puis plus de vingt ans, se dé­gage là de leur brève per­for­mance une au­then­tique ami­tié, un res­pect mu­tuel, et la com­mu­nion de leurs voix. Ben­nett pé­tille et cré­pite, certes le souffle plus court, mais la note juste et l’in­to­na­tion dy­na­mique, alors que le timbre cré­meux de Krall coule sur le swing dé­li­cat du quar­tet.

Le duo a ter­mi­né son tour de chant avec Fas­ci­na­ting Rhythm, puis fis­ton est ré­ap­pa­ru de­vant l’au­di­toire avec un in­vi­té sur­prise : un re­pré­sen­tant du livre des re­cords Guin­ness, do­cu­ment à la main. To­ny Ben­nett al­lait de­ve­nir

re­cord­man ; le re­pré­sen­tant lui a confir­mé cet ex­ploit abs­cons (chez Guin­ness, ne le sont-ils pas tous ?), ce­lui de l’ar­tiste ayant mis le plus de temps à ré­en­re­gis­trer la même chan­son. Ad­mi­rez : 69 ans et 342 jours se sont écou­lés entre la sor­tie du pre­mier en­re­gis­tre­ment de Fas­ci­na­ting Rhythm par Ben­nett (qui por­tait alors le nom de scène Joe Ba­ri) et la nou­velle ver­sion sur Love Is Here to Stay. La sur­prise a amu­sé les quelque 200 convives, To­ny Ben­nett le pre­mier. Un toast fut por­té, les deux mu­si­ciens ont pour­sui­vi la soi­rée en se mê­lant aux in­vi­tés.

Re­voir Krall et Ben­nett à Mon­tréal

Nous avions ren­dez-vous le len­de­main dans une suite du Ritz-Carl­ton de Cen­tral Park pour ren­con­trer Krall et Ben­nett. Une ving­taine de tech­ni­ciens du son, de l’image, le ma­quilleur, les re­la­tion­nistes, les em­ployés de Verve et de Uni­ver­sal Mu­sic, tout ce monde bour­donne dis­crè­te­ment dans la suite en cette jour­née d’en­tre­vues. Syl­via, l’at­ta­chée de presse de M. Ben­nett, nous pré­vient: le vé­né­rable in­ter­prète a, au­jourd’hui mal­heu­reu­se­ment, quelques mo­ments d’éga­re­ment, que son amie Dia­na, tou­jours à ses cô­tés, com­ble­ra avec joie. Sur­tout, ne pas s’adres­ser à lui par M. Ben­nett et tou­jours com­men­cer ses ques­tions par un vi­gou­reux « To­ny ! ».

To­ny ! Per­met­tez d’abord : je rêve d’être en aus­si belle forme que vous dans un de­mi-siècle ! La re­marque pro­voque un rire franc de la lé­gende, qui a eu 92 ans le mois der­nier. « Thank you ve­ry

much ! Mon se­cret ? J’ai eu une ma­man

for­mi­dable. Elle m’a dit d’ai­mer la vie. C’est simple, j’aime mon mé­tier, j’aime la mu­sique, j’aime la scène », ré­pond mon­sieur, qui la se­maine der­nière chan­tait pen­dant 90 mi­nutes au Ra­vi­nia Fes­ti­val de Chi­ca­go (« At 92, he still

sur­prises with emo­tio­nal im­pact », ti­trait le cri­tique du Chi­ca­go Tri­bune). « C’était for­mi­dable de chan­ter pour vous hier — une foule in­time, mais un pu­blic de mé­lo­manes, d’ama­teurs de jazz, de gens qui com­prennent l’im­por­tance de ce ré­per­toire», ajoute To­ny dans un sur­saut d’éner­gie.

Quel évé­ne­ment ce se­rait que de les voir tous deux sur scène à Mon­tréal, leur sug­gère-t-on… Dia­na Krall nous sou­rit du re­gard, qu’elle tourne en­suite vers son ami. « Vous sa­vez, la pre­mière fois que nous nous sommes ren­con­trés, To­ny et moi, c’était jus­te­ment au Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal de jazz. Nous avions fait They Can’t Take That Away

From Me — tu me te­nais le mi­cro­phone pen­dant que je chan­tais, To­ny, tu t’en sou­viens ? Ce se­rait su­per de chan­ter en­semble à nou­veau à Mon­tréal. »

Vous sa­vez, la pre­mière fois que nous nous sommes ren­con­trés, To­ny et moi, c’était jus­te­ment au Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal de jazz [de Mon­tréal]. Nous avions fait They Can’t Take That Away From Me — tu me te­nais le mi­cro­phone pen­dant que je chan­tais, To­ny, tu t’en sou­viens ?

GREGG GREENWOOD

To­ny Ben­nett et Dia­na Krall cé­lèbrent leur amour par­ta­gé pour la mu­sique d’un autre duo ico­nique, George etIra Ger­sh­win.

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