La fausse crise de la re­pré­sen­ta­tion po­li­tique

Se­lon Bru­no La­tour, les élec­teurs désa­bu­sés exigent plus de la po­li­tique que ce qu’elle peut don­ner

Le Devoir - - La Une - Po­wen-Alexandre Mo­rin Can­di­dat à la maî­trise en com­mu­ni­ca­tion à l’UQAM

Deux fois par mois, Le De­voir lance à des pas­sion­nés de phi­lo­so­phie et d’his­toire des idées le dé­fi de dé­cryp­ter une ques­tion d’ac­tua­li­té à par­tir des thèses d’un pen­seur mar­quant.

De­puis que les élec­tions ont été dé­clen­chées au Qué­bec, les par­tis po­li­tiques sont en cam­pagne de sé­duc­tion. Les po­li­ti­ciens ont com­men­cé leur porte-àporte, les prin­ci­pales lignes de com­mu­ni­ca­tion sont lan­cées et les pro­messes élec­to­rales fusent de par­tout.

Pour plu­sieurs, ce­la pro­voque du cy­nisme et de la mé­fiance, car les po­li­ti­ciens uti­lisent éga­le­ment ce que l’on ap­pelle le jar­gon po­li­tique, «la cas­sette » ou la « langue de bois ». Ce dé­ca­lage gran­dis­sant entre la classe po­li­tique (les re­pré­sen­tants) et l’élec­to­rat (les re­pré­sen­tés), qua­li­fié de « crise de la re­pré­sen­ta­tion », fait en sorte que la plu­part des gens risquent de se dés­in­té­res­ser de la chose po­li­tique.

On en vient à se de­man­der s’il est pos­sible de « par­ler vrai » en po­li­tique, comme le vou­drait Ma­non Mas­sé, si on peut vrai­ment « faire de la po­li­tique au­tre­ment ».

À ces ques­tions, Bru­no La­tour ré­pond : «Crise de la re­pré­sen­ta­tion? Quelle crise de la re­pré­sen­ta­tion ? Si vous déses­pé­rez de la po­li­tique, c’est que vous lui avez de­man­dé plus qu’elle ne peut don­ner.» Ain­si, La­tour consi­dère que la crise de la re­pré­sen­ta­tion ne pro­vient pas de la classe po­li­tique, mais plu­tôt des at­tentes trop éle­vées que nous avons en­vers la po­li­tique. Se­lon le phi­lo­sophe et so­cio­logue, toute re­pré­sen­ta­tion sup­pose une tra­duc­tion et for­cé­ment une tra­hi­son, sur­tout si nous consi­dé­rons, comme c’est le cas de la re­pré­sen­ta­tion po­li­tique, que le porte-pa­role parle au nom de et à la place de plu­sieurs : les ci­toyens, ses élec­teurs, les membres de son par­ti, voire la so­cié­té.

Pour La­tour, il est er­ro­né de s’at­tendre à ce que l’ex­pres­sion po­li­tique suive une pen­sée droite qui res­pecte les « no­tions d’in­for­ma­tion, de trans­pa­rence, d’exac­ti­tude, de rec­ti­tude et de re­pré­sen­ta­tion fi­dèle ». Les po­li­ti­ciens sont des tra­duc­teurs/mé­dia­teurs, car ils « trans­forment, tra­duisent, dis­tordent, et mo­di­fient le sens ou les élé­ments qu’ils sont cen­sés trans­por­ter ». De fait, leur tra­vail de re­pré­sen­ta­tion exige cette tra­duc­tion, dis­tor­sion et trans­for­ma­tion. Ce n’est pas for­cé­ment parce qu’ils sont des Frank Un­der­wood, le pro­ta­go­niste de House of Cards, et qu’ils ont un es­prit mal­veillant. Il faut plu­tôt com­prendre l’am­pleur du dé­fi que consti­tue la re­pré­sen­ta­tion. Ima­gi­nez­vous dans la peau d’un élu. Com­ment faites-vous pour re­pré­sen­ter par­fai­te­ment la voix de 50 000 élec­teurs de votre cir­cons­crip­tion? S’il est dif­fi­cile d’ob­te­nir des consen­sus et que cer­taines per­sonnes évitent de par­ler po­li­tique à table, vous com­pren­drez que l’on de­mande aux po­li­ti­ciens d’ac­com­plir une tâche co­los­sale.

Com­pris de la sorte, l’acte de re­pré­sen­ta­tion est un idéal à at­teindre. Dans la pra­tique, le po­li­ti­cien de­vrait s’en ap­pro­cher au­tant que pos­sible. Or la crise de la re­pré­sen­ta­tion ac­tuelle dé­coule en par­tie de l’échec du po­li­ti­cien à re­le­ver ce dé­fi.

Bref, la crise de la re­pré­sen­ta­tion pro­vient du fait que l’on im­pose un type de trans­fert d’in­for­ma­tion à la pa­role po­li­tique, alors que celle-ci sert aus­si d’autres fins. Elle sert no­tam­ment à nous faire adhé­rer à une vi­sion du bien com­mun (la na­tio­na­li­sa­tion de l’hy­dro­élec­tri­ci­té, par exemple) et à dé­ve­lop­per notre iden­ti­té (que si­gni­fie faire par­tie de la so­cié­té qué­bé­coise ?).

Pour La­tour, la re­la­tion re­pré­sen­tan­tre­pré­sen­té (classe po­li­tique ver­sus élec­to­rat) doit être abor­dée par le «par­ler po­li­tique », c’est-à-dire le dis­cours et les ac­tions grâce aux­quels le po­li­ti­cien ar­rive à créer un en­semble, un «nous», qui re­pré­sente le vou­loir com­mun. Plus pré­ci­sé­ment, le rôle de la pa­role po­li­tique est de créer, de mo­di­fier et de dé­faire les pu­blics. Au­tre­ment dit, la pa­role du po­li­ti­cien doit ser­vir à ras­sem­bler les gens au­tour d’un pro­jet de so­cié­té et à créer des iden­ti­tés com­munes. Le cercle po­li­tique En ce sens, La­tour aborde le par­ler po­li­tique par l’image de courbe. Il s’agit d’un cercle dans le­quel il illustre le mou­ve­ment de la pa­role po­li­tique. Ain­si, il ex­plique que le tra­vail de re­pré­sen­ta­tion est le pas­sage de « plu­sieurs en un ». En d’autres mots, le re­pré­sen­tant doit prendre les in­té­rêts des gens qu’il re­pré­sente pour for­mer un « nous ». Il tient compte des in­té­rêts de la mul­ti­tude pour créer une seule voix. Idéa­le­ment, à la fin de ce pro­ces­sus, il faut que le re­pré­sen­té (les ci­toyens, les élec­teurs, les membres du par­ti, etc.) soit ca­pable de dire : « D’ailleurs, ce que vous dites, c’est ce que j’au­rais dit si j’avais moi-même par­lé. »

Puis, si l’on suit la courbe de La­tour, le se­cond tra­vail est de trans­for­mer l’« un en plu­sieurs ». C’est la par­tie qui est re­liée à l’exer­cice du pou­voir. Plus pré­ci­sé­ment, pour La­tour, il s’agit du phé­no­mène d’obéis­sance: les in­di­vi­dus (re­pré­sen­tés) doivent suivre l’ordre émis par le re­pré­sen­tant (po­li­ti­cien). Étant don­né la dy­na­mique tau­to­lo­gique du cercle, il se­rait idéal que les in­di­vi­dus ré­pondent: «Ce que vous me dites de faire, c’est ce que j’au­rais sou­hai­té faire moi-même», in­dique-t-il. C’est ain­si que fonc­tionne le cercle po­li­tique. Mal­gré tout, La­tour ex­plique que les lois ne peuvent pas être « fi­dè­le­ment obéies » puisque ce­la de­vien­drait im­pra­ti­cable. Ain­si, il est in­vrai­sem­blable de pen­ser que les ordres puissent être exé­cu­tés par­fai­te­ment sans tra­hi­son, sans biais, sans tra­duc­tion. Des iden­ti­tés en évo­lu­tion(s) La pa­role po­li­tique sert donc à re­grou­per les gens au­tour de pro­jets d’ave­nir. La­tour sou­ligne que, sans les re­grou­pe­ments, on se re­trou­ve­rait avec des per­sonnes aux contours fixes, c’est-à-dire des in­di­vi­dus qui, ayant des va­leurs, des opi­nions et une iden­ti­té propres, ne s’iden­ti­fie­raient pas à une pa­role com­mune. C’est donc le rôle de la pa­role po­li­tique de créer, de ré­ta­blir et de mo­di­fier les groupes. Cette pa­role peut fonc­tion­ner plei­ne­ment si les in­di­vi­dus sont sus­cep­tibles de chan­ger d’opi­nions, si leur iden­ti­té est fluide, si leur vo­lon­té et leurs in­té­rêts ne sont pas fixes. Si­non, ils au­raient l’ex­clu­si­vi­té de leurs pro­pos et ne pour­raient se faire re­pré­sen­ter. Il n’y au­rait pas de « nous » pos­sible.

En d’autres mots, la com­po­si­tion d’un groupe à par­tir de la mul­ti­pli­ci­té et de son obéis­sance à un ordre com­mun ne peut se faire que si les in­di­vi­dus n’ont pas une iden­ti­té dé­fi­nie et une vo­lon­té as­su­rée. En ef­fet, si l’on te­nait compte de l’in­té­rêt, de la vo­lon­té et de l’opi­nion de chaque in­di­vi­du et que nous nous met­tions à re­con­naître l’en­semble des ap­par­te­nances, il se­rait im­pos­sible de fer­mer le cercle. La mul­ti­pli­ci­té triom­phe­rait et nous se­rions dans l’in­ca­pa­ci­té de for­mer un pro­jet de so­cié­té au­quel dif­fé­rents in­di­vi­dus pour­raient s’iden­ti­fier. Contre la rai­son rai­son­nable Tou­te­fois, La­tour sou­ligne deux élé­ments qui rendent sa théo­rie dif­fi­cile à adop­ter pour le re­pré­sen­tant dé­si­reux de re­pré­sen­ter fi­dè­le­ment tous ses com­met­tants. D’une part, il y a la dif­fi­cul­té d’en­tendre la mul­ti­tude des voix en pré­sence. Par exemple, il est par­fois pé­nible et long d’en­tendre l’opi­nion de l’en­semble de nos pairs dans une as­sem­blée gé­né­rale.

D’autre part, il com­pare la « pa­gaille de l’as­sem­blée » et le mo­dèle de conver­sa­tion d’Ha­ber­mas. Se­lon ce der­nier, les condi­tions idéales pour avoir une conver­sa­tion vé­ri­table pré­sup­posent la su­pré­ma­tie de la rai­son qui vise tou­jours à éle­ver le dé­bat. Néan­moins, La­tour se po­si­tionne contre cette concep­tion de la rai­son rai­son­nable, car elle em­pêche la li­bé­ra­tion de la pa­role po­li­tique. En ef­fet, la rai­son, qui s’ac­com­pagne no­tam­ment de la trans­pa­rence, de la rec­ti­tude, de la fi­dé­li­té et de l’au­then­ti­ci­té, a pour ef­fet de fixer cer­tains élé­ments dans le temps. Ce­pen­dant, en ma­tière po­li­tique, les élé­ments ne doivent pas être fi­gés, car il y a tou­jours un mou­ve­ment conti­nu entre les re­pré­sen­tants et les re­pré­sen­tés. La consti­tu­tion du groupe va­rie constam­ment ; son iden­ti­té et ses va­leurs changent. Par exemple, le pro­gramme des par­tis n’est pas fixe et im­muable dans le temps. C’est tou­jours le re­com­men­ce­ment du cercle.

En conclu­sion, se­lon La­tour, le vrai sens de la re­pré­sen­ta­tion se trouve dans le re­com­men­ce­ment du mou­ve­ment de la qua­dra­ture. Il faut com­prendre le sens de re­pré­sen­ta­tion comme étant le fait de tra­cer le cercle et de le re­tra­cer conti­nuel­le­ment. Ce­lui qui sait voya­ger entre la mul­ti­tude et l’uni­té sans sus­pendre le mou­ve­ment se­rait donc un réel re­pré­sen­tant. Ain­si, le mou­ve­ment cir­cu­laire nous rap­pelle que les re­pré­sen­tants ne peuvent pas s’as­seoir sur leur ca­pi­tal po­li­tique et que le tra­vail de re­pré­sen­ta­tion est un tra­vail qui doit se faire en conti­nu et en mou­ve­ment.

À la lu­mière de la théo­rie de La­tour, on com­prend que « faire de la po­li­tique au­tre­ment » et « par­ler vrai » ne sont pas des choses ai­sées. Il est dif­fi­cile de por­ter la pa­role de mil­liers de per­sonnes ayant cha­cune une iden­ti­té propre (étu­diants, per­sonnes d’af­faires, re­trai­tés, etc.) et des in­té­rêts dif­fé­rents (op­ti­mi­sa­tion des ser­vices pu­blics, pro­tec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment, crois­sance éco­no­mique). Com­ment ras­sem­bler les gens au­tour d’une vi­sion com­mune alors qu’il y a des lob­bies pour toutes les causes? Tra­cer le cercle po­li­tique si­gni­fie pro­po­ser des pro­jets de so­cié­té ras­sem­bleurs et de conti­nuel­le­ment per­sua­der les gens du bien-fon­dé de cette pers­pec­tive d’ave­nir. Car le jour du vote, il nous fau­dra choi­sir le par­ti po­li­tique qui au­ra été ca­pable de tra­duire notre pen­sée et de pro­po­ser quelque chose au­quel nous pou­vons adhé­rer. Des com­men­taires? Écri­vez à Ro­bert Dutrisac : rdu­tri­sac@le­de­voir.com. Pour lire ou re­lire les an­ciens textes du De­voir de phi­lo : www.le­de­voir.com/so­ciete/le­de­voir-de-phi­lo

À la lu­mière de la théo­rie de La­tour, on com­prend que « faire de la po­li­tique au­tre­ment » et « par­ler vrai » ne sont pas des choses ai­sées

TIFFET

Bru­no La­tour consi­dère que la crise de la re­pré­sen­ta­tion ne pro­vient pas de la classe po­li­tique, mais plu­tôt des at­tentes trop éle­vées que nous avons en­vers la po­li­tique.

SAMIR HAJLAOUI

Po­wen-Alexandre Mo­rin

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.