Si­mon Ber­trand ex­pose une constel­la­tion de traits co­lo­rés

Si­mon Ber­trand in­ves­tit la ga­le­rie B-312 d’une constel­la­tion de traits co­lo­rés

Le Devoir - - La Une - JÉ­RÔME DEL­GA­DO LE DE­VOIR

La pa­role tue, la pen­sée in­ac­ces­sible, le texte ou­blié. Ani­mée de ces idées, l’ex­po­si­tion à la ga­le­rie B-312, At­las : Constel­la­tion II, de Si­mon Ber­trand ré­sonne comme une au­da­cieuse mé­ta­phore so­ciale, en écho à un été où l’ex­pres­sion ar­tis­tique a fait l’ob­jet de bien de dis­cus­sions.

Si­mon Ber­trand a pas­sé l’été en ré­si­dence à B-312, mais il n’a pas tra­vaillé dans le gi­ron des po­lé­miques. Les huit oeuvres ré­centes qu’il a réunies ici sont néan­moins des énon­cés de li­ber­té. Lui-même cite et s’ap­pro­prie divers uni­vers et époques, les in­ter­prète à sa guise et nous les re­lance sous un feutre de codes et de sys­tèmes com­plexes.

De­puis ses pre­miers pro­jets il y a une di­zaine d’an­nées, il tente presque l’im­pos­sible: faire en­trer dans une boîte — un ta­bleau, di­sons — les plus vastes ex­pé­riences. Ra­me­ner le ma­cro, la Bible ou les cons­tel­la­tions, par exemple, à une échelle mi­cro, de celles qui exigent que l’on s’ar­rache les yeux pour les ap­pré­cier dans le moindre dé­tail.

En 2009, il a com­men­cé à re­trans­crire la Bible sur un large ta­bleau, pas en­core fi­ni. Il s’est aus­si at­ta­qué à de grands clas­siques, comme An­ti­gone de So­phocle. S’est mis à écrire en arabe, et de droite à gauche, Le pro­phète du poète li­ba­nais Khalil Gi­bran. Puis a mé­mo­ri­sé d’autres textes et pui­sé dans les re­cueils Les cent plus beaux poèmes qué­bé­cois (2007) et Poe­try in En­glish. An An­tho­lo­gy (1987).

Dans l’ac­tuelle ex­po, on trouve At­las, une sorte de carte cé­leste in­fi­nie (le ma­cro) réa­li­sée avec des «crayons à l’encre 0,05» (le mi­cro). Plus d’un mil­lion de points sont cen­sés re­pré­sen­ter «toutes les ga­laxies ré­per­to­riées à ce jour».

On re­trouve aus­si sur les murs du centre d’ar­tistes de l’édi­fice Bel­go les mots de William Blake, d’Anne Hé­bert, de Ro­bert Penn War­ren et de My­ran­da Ju­ly. C’est une nou­velle de cette der­nière, The Sha­red Pa­tio, qui a souf­flé à Si­mon Ber­trand sa prin­ci­pale oeuvre, Praise praise praise.

Peinte di­rec­te­ment sur une pa­roi de la grande salle de B-312, cette mu­rale est com­po­sée de bandes ver­ti­cales et co­lo­rées. Ber­trand ne s’est pas lan­cé dans une ré­in­ter­pré­ta­tion de la peinture de Mo­li­na­ri, plu­tôt dans un exer­cice digne de la sy­nes­thé­sie. Ce phé­no­mène neu­ro­lo­gique est en soi une tra­duc­tion : il peut re­lier mu­siques et odeurs ou, comme dans ce cas, lettres et cou­leurs.

Sans son la­tin

Chez ce pro­té­gé d’une des ga­le­ries phares du Qué­bec (Re­né Blouin), il est ques­tion de textes, ou d’écri­ture, de ré­écri­ture, et de vi­si­bi­li­té, ou li­si­bi­li­té, ain­si que de tra­duc­tion et de trans­po­si­tion. L’ar­tiste ex­plore divers sys­tèmes pour éta­blir ses propres codes, à la fois sé­dui­sants et se­crets.

At­las: Constel­la­tion II, suite de l’ex­po At­las pré­sen­tée en 2017 à la ga­le­rie Re­né Blouin, ne mo­di­fie pas un pro­gramme dé­jà éta­bli. Elle force néan­moins à consta­ter que Si­mon Ber­trand est ca­pable de se ré­in­ven­ter, sur­tout à la vue de Praise praise praise, oeuvre in si­tu des­ti­née à être dé­truite à la fin de l’ex­po. La trans­crip­tion lit­té­rale de la Bible ou d’un texte ap­pris par coeur a fait place à un sché­ma en­core plus abs­trait, ba­sé sur une or­ga­ni­sa­tion unique à l’ar­tiste-presque-per­for­meur.

La ré­pé­ti­tion du mot « praise » dans le titre de la mu­rale — «louange» en fran­çais —, cor­res­pond à la fin du texte de Ju­ly. Sous le ren­ver­se­ment opé­ré par Si­mon Ber­trand, et sous son doig­té et ce­lui de sa col­la­bo­ra­trice, Élise La­fon­taine, la triple louange ap­pa­raît au dé­but d’une lec­ture «nor­male», à l’oc­ci­den­tale, soit de gauche à droite.

La trans­crip­tion rap­pelle aus­si que toute peinture est écri­ture et que toute écri­ture n’est que signes. Comme l’ex­prime Isa­belle Gui­mond dans le texte de B-312, «l’ar­tiste [s’est li­bé­ré] de la forme la­tine de la lettre [qu’il a] rem­pla­cée par une marque, un trait, rap­pe­lant les pre­mières formes d’écri­ture».

Peu im­porte l’as­tuce, ou le de­gré de li­si­bi­li­té, l’ar­tiste s’im­misce, et nous pousse à le faire, dans les en­trailles d’un texte afin de le com­prendre mot par mot. Mieux: pho­nème par pho­nème, lettre par lettre. Une oeuvre vi­suelle, ses oeuvres à lui, il faut les com­prendre de la même ma­nière, trait par trait, point par point.

La pra­tique de la peinture-écri­ture a été pour Si­mon Ber­trand éprou­vante, aux li­mites de la cé­ci­té. Ce n’est pas sans sur­prise s’il in­clut dé­sor­mais des col­la­bo­ra­teurs dans ses pro­jets.

C’est sans doute pour cette même rai­son qu’il s’aven­ture dé­sor­mais du cô­té du 3D — l’ins­tal­la­tion Su­per­sym­mé­trie — et de l’image en mou­ve­ment — la vi­déo Ether. Loin du raf­fi­ne­ment ob­ses­sif au­quel il nous avait ha­bi­tués, ces voies doivent en­core être mieux creu­sées. On peut néan­moins dire d’Ether qu’elle conserve, dans ses pa­ra­mètres, la re­la­tion d’in­ti­mi­té que l’on re­trouve ailleurs, celle entre l’in­di­vi­du-lec­teur et l’ob­jet d’art.

At­las : Constel­la­tion II

De Si­mon Ber­trand, à la ga­le­rie B-312, 372, rue Sainte-Ca­the­rine Ouest, es­pace 403, jus­qu’au 13 oc­tobre. L’ar­tiste se­ra pré­sent tous les sa­me­dis.

GUY L’HEU­REUX

Dé­tail de Praise praise praise, 2018 (ex­trait de la nou­velle The Sha­red Pa­tio par My­ran­da Ju­ly).

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