Le che­min jus­qu’à Eli­sa­pie

The Bal­lad of the Ru­na­way Girl, l’al­bum que l’on fait quand on a ces­sé de fuir

Le Devoir - - La Une - SYL­VAIN COR­MIER LE DE­VOIR

Cette ri­vière de mé­lo­dies qui em­porte tout dans le cou­rant. Ce peuple de sen­ti­ments dans la voix à la fois trou­blante et apai­sante d’Eli­sa­pie. Et ces gui­tares! Ces gui­tares de Joe Grass et de Ni­co­las Basque, im­menses et dé­li­cates à la fois, à 360 de­grés dans les oreilles. Ça passe par là, on re­joint The Bal­lad of the Ru­na­way Girl par les sons d’abord. Il y a six chan­sons en an­glais, quatre en in­uk­ti­tut, une en fran­çais, la der­nière de l’al­bum. Suites ca­res­santes de pho­nèmes, toutes, aux pre­mières écoutes. Et puis j’at­trape la ligne fi­nale de Ton vieux nom : «Faut bien don­ner une chance à la lu­mière…» Et s’ouvre, après les sen­sa­tions, le monde du sens. Conte­nu après conte­nant.

«C’est nor­mal, c’est sou­vent comme ça», me dit Eli­sa­pie Isaac d’un ton bien­veillant, presque rieur. «C’est le pre­mier choix qu’on fait, on ré­agit phy­si­que­ment : est-ce que je veux en­trer, oui ou non? Après vient l’at­ten­tion, un dé­but de com­pré­hen­sion, et là il y a un autre choix: do I get it, does it mean so­me­thing to me ? Ça se fait par couches suc­ces­sives. C’est comme ça que l’al­bum a été fait. Layers, you know ? Une couche d’émo­tions, une couche d’his­toires vé­cues, une couche de mé­lo­dies, une couche d’ins­tru­ments joués en même temps et en­re­gis­trés dans un cha­let, une couche d’ha­billage…»

Ap­pe­ler à l’aide

J’ajou­te­rais: une couche d’amé­na­ge­ment pay­sa­ger, au mixage. C’est ça qui fait l’ef­fet, au pre­mier re­gard (on peut très bien re­gar­der avec les oreilles). C’est beau, tout sim­ple­ment

beau. «Ça res­semble à une re­cette, mais c’est un pro­ces­sus na­tu­rel. Tu veux dire des choses per­son­nelles, dif­fi­ciles à dire. T’es com­plè­te­ment dans l’aban­don, tu laisses les sen­ti­ments te sub­mer­ger, tu te donnes la per­mis­sion d’être pro­fon­dé­ment triste ou heu­reuse comme une pe­tite fille, de re­tour­ner dans des en­droits que t’avais lais­sés ex­près dans l’ombre… Tu te mets dans un état d’ex­trême sen­si­bi­li­té. C’est là que la mu­sique et les mu­si­ciens te viennent en aide. C’est ça que j’ai ap­pris, par­ti­cu­liè­re­ment pour cet al­bum: c’est OK de tout dire, mais c’est aus­si OK d’ap­pe­ler à l’aide. On n’est pas fait pour se mettre dans ces états-là tout seuls bien long­temps, et c’était vrai­ment bon pour moi de sa­voir que Joe était là, et Ni­co­las, et Rob­bie (Kus­ter). Ça me per­met­tait de fouiller en­core plus pro­fon­dé­ment à l’in­té­rieur: je n’étais pas en dan­ger. Leur mu­sique al­lait me ra­me­ner à la sur­face, dans la lu­mière.»

En­ten­dez: à l’écoute, on fait le che­min in­verse. Toutes ces mu­siques ma­gni­fiques per­mettent d’al­ler re­trou­ver Eli­sa­pie sur des ter­rains jusque-là clô­tu­rés, pro­té­gés. Una, c’est l’en­fant adop­tée qui veut sa­voir ce que res­sen­tait sa mère bio­lo­gique quand elle a ac­cou­ché. Ika­jun­ga, c’est ce qui s’est pas­sé pour Eli­sa­pie après qu’elle a don­né la vie, l’évo­ca­tion d’un post-par­tum pé­nible. Ro­deo (Ya­di Ya­da), c’est l’his­toire de la jeune femme qui fuit, à tout prix, la « ru­na­way girl » de la chan­son-titre, écrite par son oncle Georges Ka­kayuk quand Eli­sa­pie était ado­les­cente. «On a presque tout en­re­gis­tré en prise di­recte, com­plete takes, you know ? C’était la seule fa­çon pour moi d’oser ra­con­ter tout ça en chan­sons: je me sen­tais en­tou­rée, ac­cep­tée, en confiance. »

La bal­lade des adop­tés

Il se trouve qu’on est tous deux des adop­tés, Eli­sa­pie et moi. Notre constat est com­mun: la né­ces­si­té de se sen­tir ac­cueillis, une peur fon­da­men­tale du re­jet, nous suivent tout le temps. «J’ai es­sayé dans Una de me voir comme un bé­bé nais­sant. Ça ne se fait pas dans ma culture, il faut vivre dans le mo­ment pré­sent. Mais moi qui suis en quête de vé­ri­té de­puis tou­jours, c’est ve­nu me han­ter. Comme un ver­tige qui ne s’en va ja­mais. En écri­vant la chan­son, j’ai réa­li­sé que le grand amour que je cherche, c’est ce­lui de cette femme. C’est un sen­ti­ment que je ne vou­lais pas res­sen­tir, parce que je n’ai pas été éle­vée par elle, que je n’ai pas les va­leurs qu’elle a. Cette confu­sion m’a bras­sée toute ma vie. Il fal­lait que j’en parle un jour. »

Dans cet al­bum, il y a aus­si Call of the Moose, une chan­son de Willy Mit­chell qui fait ré­son­ner « the crack of the gun » au­tant que « the cry of the people / Dying of mer­cu­ry »: un état des dom­mages pour les Pre­mières Na­tions au­tant que pour la na­ture. Il ya Dark­ness Bring the Light, chan­son écrite par Eli­sa­pie et co-com­po­sée par Joe Yar­mush, qui pose un re­gard neuf sur le dé­pla­ce­ment for­cé de fa­milles inuites dans le cercle arc­tique du­rant les an­nées 1950. « Ce n’est pas pour moi un lieu de dé­so­la­tion, le Nu­na­vik où j’ai gran­di. C’est ma­gni­fique. Un lieu lu­mi­neux.»

Chan­ger les per­cep­tions, au-de­là des idées re­çues, ne rien ca­cher, mais sou­li­gner la part de beau­té, c’est le pro­pos de tout l’al­bum. «J’ai vrai­ment vou­lu que ça ne soit pas des chan­sons agres­sives, qu’on ne tombe pas dans la ca­ri­ca­ture de la chan­teuse au­toch­tone en­ga­gée. J’ai vou­lu les faire sur le même ton que mes chan­sons les plus in­times. Parce que, pour moi, il n’y a pas de dif­fé­rence. Ce sont des chan­sons, ce n’est pas le cours 101 de l’his­toire des Pre­mières Na­tions. »

Pour le monde et pour soi

«Cet al­bum, c’est ce qui me touche en tant qu’Au­toch­tone, mais sur­tout en tant qu’être hu­main, sur cette pla­nète. Il y a beau­coup de tris­tesse dans le monde, beau­coup de beau­té dans le monde, beau­coup de gens dé­pla­cés dans le monde. Je chante tout ça pour mes amis, ma com­mu­nau­té, le monde en­tier. Mais je n’ou­blie ja­mais que je chante pour moi. C’est bien de se gar­der un pe­tit coin d’égoïsme… » Grand rire d’Eli­sa­pie.

La tour­née de l’al­bum est dé­jà en marche, et s’ar­rê­te­ra au Mo­nu­mentNa­tio­nal le 27 sep­tembre. «Ça, c’est le vrai but. Le par­tage de ce que je ra­conte, le par­tage de la mu­sique. L’al­bum, c’est seu­le­ment la pre­mière étape.» Et l’adop­tée d’ajou­ter, à l’in­ten­tion de l’adop­té: «Je veux vrai­ment que tu viennes, pour que je puisse te chan­ter Una …»

J’ai es­sayé dans Una de me voir comme un bé­bé nais­sant. Ça ne se fait pas dans ma culture, il faut vivre dans le mo­ment pré­sent. Mais moi qui suis en quête de vé­ri­té de­puis tou­jours, c’est ve­nu me han­ter. » Comme un ver­tige qui ne s’en va ja­mais. ELI­SA­PIE

VALÉRIAN MAZATAUD LE DE­VOIR

Chan­ger les per­cep­tions, au-de­là des idées re­çues, ne rien ca­cher, mais sou­li­gner la part de beau­té, c’est le pro­pos de tout l’al­bum, le plus ré­cent d’Eli­sa­pie.

The Bal­lad of the Ru­na­way Girl Eli­sa­pie, Bon­sound

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