« Trans­port »

Chaque se­maine, un mot pour ré­su­mer la dy­na­mique de la cam­pagne élec­to­rale. Un billet de Jean-Fran­çois Na­deau.

Le Devoir - - Élections 2018 -

Dans cette cam­pagne élec­to­rale qui roule pe­tit train, le mot « trans­port » a fi­ni par être sur toutes les lèvres. Même le Par­ti li­bé­ral, sou­dain, ne pro­met de but en blanc rien de moins que le trans­port col­lec­tif gra­tuit pour tous les étu­diants. D’ici 2022. Pour­quoi eux ?

Au dé­but des an­nées 1960, la créa­tion d’un ré­seau d’autobus jaunes avait en­fin per­mis d’as­su­rer, pour tous les en­fants, le trans­port sco­laire vers les écoles. Bien peu d’élans de­puis ont été no­tés pour fa­vo­ri­ser glo­ba­le­ment la mo­bi­li­té des nou­velles gé­né­ra­tions, mis à part peut-être l’at­ten­tion sans cesse re­nou­ve­lée quant à leurs ca­pa­ci­tés de conduire une au­to­mo­bile. Si les étu­diants rêvent de moins en moins de conduire, ils n’en conti­nuent pas moins de vou­loir se dé­pla­cer.

Chaque an­née, le nombre d’au­to­mo­biles à Mon­tréal aug­mente de près de 10 000 uni­tés. Pare-chocs à pare-chocs, ce­la donne une file d’en­vi­ron 50 km de long. Ce n’est pas exac­te­ment le fait d’un trans­port amou­reux. Pour per­mettre à tous ces che­vaux d’acier de rou­ler et de s’ar­rê­ter, il faut comp­ter sur de plus en plus d’in­fra­struc­tures.

Mon­tréal fut long­temps un grand centre du trans­port fer­ro­viaire. On y construi­sait même des « en­gins », comme on di­sait. Ces lo­co­mo­tives par­taient et ar­ri­vaient de tous les cô­tés. Aux shops An­gus, au mi­lieu d’un quar­tier ou­vrier, on fa­bri­qua des trains, mais aus­si des chars d’as­saut pour ga­gner la Se­conde Guerre mon­diale. Quelques cen­taines d’uni­tés furent même en­voyées aux ar­mées de Sta­line, en Union so­vié­tique. Cette guerre ga­gnée, Mon­tréal fut vite vain­cue par l’au­to­mo­bile.

En 1957, la dis­pa­ri­tion du der­nier tramway mont­réa­lais se fit au grand bon­heur de l’in­dus­trie du pneu, des as­su­rances, du pétrole, de l’as­phalte. De­puis, la voi­ture et son co­rol­laire, le ca­mion, do­minent le pay­sage. Rien ne res­semble plus au fond à l’échan­geur Tur­cot de 1966 que l’échan­geur Tur­cot de 2020. Les villes, en ma­tière de trans­port, se sont très peu ré­in­ven­tées.

Dès le dé­but du XXe siècle, des pro­jets de mé­tro dor­maient sur les ta­blettes. Il fal­lut at­tendre l’élan po­li­tique des rat­tra­pages so­ciaux des an­nées 1960 pour que la mé­tro­pole se dote de son pre­mier ré­seau de mé­tro. En 1966, alors que le mé­tro de Mon­tréal roule en­fin, To­ron­to pos­sède dé­jà le sien de­puis 1954. New York de­puis 1904. Pa­ris de­puis 1900. Londres, 1863. Au coeur de l’Amé­rique du Nord bri­tan­nique, au mo­ment où la reine Éli­sa­beth II se fé­li­cite de voir un hô­tel nom­mé à son nom, Mon­tréal ac­cuse en gros un pe­tit siècle de re­tard sur Londres en ma­tière de tran­sports pu­blics. Cin­quante ans plus tard, toute pro­po­si­tion de dé­ve­lop­per le ré­seau de mé­tro Mon­tréal sus­cite son lot de sou­pirs, comme s’il s’agis­sait d’une chi­mère éter­nelle.

Pour jus­ti­fier le lent et cons­tant ef­fri­te­ment des in­fra­struc­tures de trans­port, la règle a été, ces der­nières an­nées, d’en ap­pe­ler sans cesse au « réa­lisme », à « l’état des fi­nances pu­bliques ». En cette ma­tière, le dis­cours du maire De­nis Co­derre était exem­plaire : à ses ad­ver­saires qui pro­po­saient un élan pour le dé­ve­lop­pe­ment du ré­seau pu­blic du mé­tro, il ré­pon­dait — de fa­çon pré­mo­ni­toire peut-être — que « le Fes­ti­val Juste pour rire est fi­ni ». Les es­poirs d’échap­per à cet im­mo­bi­lisme doivent-ils tous cre­ver comme des bulles de sa­von dès lors qu’ils sont sou­mis au grand vent du pré­sent ?

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