Tant que la Chine tien­dra…

Les dif­fi­cul­tés des éco­no­mies émer­gentes ne se pro­pa­ge­ront pas tant que l’em­pire du Mi­lieu ré­sis­te­ra

Le Devoir - - Économie - AN­TO­NIO RO­DRI­GUEZ AGENCE FRANCE-PRESSE

[Pour l’ins­tant], l’Asie tient glo­ba­le­ment très bien JU­LIEN-PIERRE NOUEN

De l’Ar­gen­tine à la Tur­quie et, plus ré­cem­ment, au Bré­sil, les tur­bu­lences fi­nan­cières qui frappent à tour de rôle les pays émer­gents pour­raient, se­lon les ana­lystes, épar­gner le reste de l’éco­no­mie mon­diale… tant que la Chine tient bon.

La mau­vaise passe des pays émer­gents suit jus­qu’à pré­sent un scé­na­rio plus ou moins clas­sique : les États-Unis re­lèvent leurs taux d’in­té­rêt. Les pays lour­de­ment en­det­tés en dol­lars en pâ­tissent. Les in­ves­tis­seurs re­tirent leurs billes pour faire des pla­ce­ments en dol­lars, re­de­ve­nus at­trac­tifs. Et les devises émer­gentes flanchent.

Jeu­di, le réal bré­si­lien a frô­lé son plus bas ni­veau his­to­rique face au dol­lar, tan­dis que le pe­so ar­gen­tin conti­nuait de dé­vis­ser. La livre turque, très mal­me­née ré­cem­ment, a connu un bref ré­pit grâce à une hausse de taux mas­sive par la banque cen­trale.

Cette fois, un élé­ment nou­veau pour­rait ag­gra­ver la si­tua­tion : « les in­cer­ti­tudes liées au pré­sident amé­ri­cain », Do­nald Trump, et à sa po­li­tique pro­tec­tion­niste, a re­con­nu Jé­rôme Mar­cilly, chef éco­no­miste de l’as­su­reur-cré­dit Co­face, in­ter­ro­gé sur la chaîne BFM Bu­si­ness.

Le lo­ca­taire de la Mai­son-Blanche pour­rait mettre le feu aux poudres s’il im­po­sait de nou­veaux droits de douane pu­ni­tifs sur les im­por­ta­tions chi­noises, dé­jà taxées à hau­teur de 50 mil­liards de dol­lars.

Pour la di­rec­trice du Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal (FMI), Ch­ris­tine La­garde, dans un en­tre­tien pu­blié mer­cre­di par le Fi­nan­cial Times, « l’in­cer­ti­tude et le manque de confiance que les me­naces sur le com­merce ont dé­jà pro­duites, avant même qu’elles ne se ma­té­ria­lisent », consti­tuent une sé­rieuse me­nace pour les mar­chés émer­gents.

Une nou­velle hausse des droits de douane au­rait « un im­pact me­su­rable sur la crois­sance en Chine», ce qui « ajou­te­rait un choc à une si­tua­tion où il n’y a pas de conta­gion, mais des vul­né­ra­bi­li­tés frag­men­tées ».

La Chine a jus­te­ment pu­blié ven­dre­di des sta­tis­tiques peu en­cou­ra­geantes, mon­trant un es­souf­fle­ment mar­qué des in­ves­tis­se­ments dans les in­fra­struc­tures. Le pays a aus­si vu ses ventes d’au­to­mo­biles re­cu­ler pen­dant trois mois consé­cu­tifs.

Pour l’ins­tant, « l’Asie tient glo­ba­le­ment très bien », es­time Ju­lien-Pierre Nouen, di­rec­teur des études éco­no­miques chez La­zard Frères Ges­tion.

«Si nous avions un ra­len­tis­se­ment plus no­table de la crois­sance en Chine, ce se­rait beau­coup plus com­pli­qué pour le mar­ché asia­tique et donc pour la zone émer­gente dans son en­semble », a pré­ve­nu M. Nouen, rap­pe­lant tou­te­fois que Pé­kin a « tou­jours été ca­pable » de re­lan­cer son ac­ti­vi­té jus­qu’à pré­sent.

Guan Qin­gyou, pré­sident du Rea­li­ty Ins­ti­tute of Ad­van­ced Fi­nance, es­time lui aus­si que « la fa­cul­té de la Chine à ré­sis­ter [aux tur­bu­lences des pays émer­gents] est re­la­ti­ve­ment forte et [que] nos ré­serves de devises sont re­la­ti­ve­ment éle­vées. De plus, la Chine a en­ga­gé dès 2016 un pro­ces­sus de désen­det­te­ment, par consé­quent la pro­ba­bi­li­té d’une crise mo­né­taire dans le pays est faible. »

La confiance dans les au­to­ri­tés chi­noises ex­plique peut-être pour­quoi de nom­breux éco­no­mistes ne voient pas pour l’ins­tant les dif­fi­cul­tés des pays émer­gents se pro­pa­ger à toute l’éco­no­mie mon­diale, dix ans après la faillite de Leh­man Bro­thers.

« Nous ne pré­voyons pas une crise ma­jeure dans les mar­chés émer­gents », a af­fir­mé à l’AFP Joy­deep Mu­kher­ji, ana­lyste à l’agence de no­ta­tion S&P Glo­bal.

« Il y au­ra, certes, des pro­blèmes dans les pays qui ont un im­por­tant dé­fi­cit cou­rant, ce qui si­gni­fie qu’ils em­pruntent à l’étran­ger, mais tous les mar­chés émer­gents ne sont pas aus­si vul­né­rables. »

Les ana­lystes de Ca­pi­tal Eco­no­mics dis­tinguent par exemple trois groupes de pays émer­gents. D’abord, il y a ceux af­fi­chant un énorme dé­fi­cit cou­rant et donc vi­vant à cré­dit du reste du monde : Tur­quie, Ar­gen­tine, Afrique du Sud, Co­lom­bie, Inde et In­do­né­sie. Leurs mon­naies semblent les plus vul­né­rables. En­suite, il y a la Chine et les pays asia­tiques, ain­si que le Pé­rou et le Chi­li, aux ba­lances cou­rantes « plus saines », se­lon Ca­pi­tal Eco­no­mics. En­fin, il y a un troi­sième groupe plus hé­té­ro­clite de pays émer­gents con­fron­tés à des « pro­blé­ma­tiques po­li­tiques par­ti­cu­lières » : la Rus­sie, aux prises avec des sanc­tions oc­ci­den­tales liées à la crise ukrai­nienne ; le Bré­sil, qui se pré­pare à une élec­tion pré­si­den­tielle in­cer­taine en oc­tobre ; et en­fin le Mexique, en pleines né­go­cia­tions com­mer­ciales avec Wa­shing­ton.

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