Com­ment sor­tir le Qué­bec de l’échec cli­ma­tique ?

Le dé­fi s’an­nonce co­los­sal pour les chefs alors que la pro­vince est en voie de ra­ter com­plè­te­ment ses ob­jec­tifs de ré­duc­tion de gaz à ef­fet de serre

Le Devoir - - Perspectives - ALEXANDRE SHIELDS

La crise cli­ma­tique ne fait plus au­cun doute, mais les moyens pour s’y at­ta­quer font tou­jours cruel­le­ment dé­faut, tout comme la vo­lon­té po­li­tique. Est-ce que les par­tis sont prêts à al­ler plus loin pour ré­duire les émis­sions de gaz à ef­fet de serre ? Troi­sième de quatre textes qui dé­cor­tiquent les en­ga­ge­ments des chefs.

Peu im­porte la cou­leur du gou­ver­ne­ment qui se­ra élu le 1er oc­tobre pro­chain, il de­vra com­po­ser avec une réa­li­té in­con­tour­nable : le Qué­bec est en voie de ra­ter com­plè­te­ment ses ob­jec­tifs de ré­duc­tion de gaz à ef­fet de serre (GES) pour 2020, ce qui le place sur une tra­jec­toire de re­tard en­core plus im­por­tant pour l’ho­ri­zon 2030.

Les don­nées du bi­lan mi-par­cours du Plan d’ac­tion 2013-2020 sur les chan­ge­ments cli­ma­tiques sont d’ailleurs claires, quoi qu’en dise le gou­ver­ne­ment Couillard. Mal­gré des in­ves­tis­se­ments qui de­vraient dé­pas­ser les 4 mil­liards de dol­lars, le Qué­bec pour­ra, au mieux, « sta­bi­li­ser » ses émis­sions d’ici 2020. Ce­la si­gni­fie que celles-ci au­ront alors re­cu­lé d’en­vi­ron 10 % par rap­port à 1990. Or, l’ob­jec­tif des li­bé­raux, re­pris par la Coa­li­tion ave­nir Qué­bec de­puis le dé­but de la cam­pagne élec­to­rale, était de 20 %.

Et si une bonne par­tie de la so­lu­tion se trouve du cô­té de l’élec­tri­fi­ca­tion des tran­sports, un sec­teur qui compte pour 41% des GES, le vi­rage tarde à se concré­ti­ser. Au mieux, se­lon la cible fixée par les li­bé­raux, le Qué­bec de­vrait comp­ter 100 000 vé­hi­cules élec­triques en 2020, contre 30 000 ac­tuel­le­ment. À sup­po­ser que cet ob­jec­tif soit at­teint, ces vé­hi­cules re­pré­sen­te­ront alors une in­fime par­tie des 4,5 mil­lions de vé­hi­cules que compte la pro­vince.

Cor­ri­ger le tir

Pour cor­ri­ger le tir, le Par­ti qué­bé­cois a pré­sen­té lun­di un plan qui pré­voit que le pre­mier mi­nistre se­rait di­rec­te­ment res­pon­sable du « dé­ve­lop­pe­ment du­ra-

Les par­tis pour­raient faire preuve de beau­coup plus d’am­bi­tion sans mettre en pé­ril de votes

SID­NEY RIBAUX

ble », une fa­çon d’af­fir­mer qu’il s’agit bel et bien d’une « prio­ri­té de l’État ». On pro­met aus­si l’adop­tion d’une loi « an­ti­dé­fi­cit cli­ma­tique » qui im­po­se­rait au gou­ver­ne­ment un exa­men in­dé­pen­dant an­nuel de la si­tua­tion des GES et des moyens de pour­suivre la ré­duc­tion des émis­sions.

Le Par­ti qué­bé­cois, comme tous ses ad­ver­saires, s’en­gage à ac­cé­lé­rer l’élec­tri­fi­ca­tion des tran­sports, no­tam­ment en mul­ti­pliant l’ins­tal­la­tion de bornes de re­charge, le nerf de la guerre sur le vaste ter­ri­toire qué­bé­cois. Mais il n’est plus ques­tion de rendre obli­ga­toires des ventes «100%» re­char­geables à l’ho­ri­zon 2035, comme ce­la était ins­crit dans la pla­te­forme élec­to­rale.

Le chef Jean-Fran­çois Li­sée a d’ailleurs cri­ti­qué ou­ver­te­ment la vo­lon­té de Qué­bec so­li­daire d’in­ter­dire la vente de vé­hi­cules à es­sence après 2030. La me­sure n’est pour­tant pas unique dans le monde. La Nor­vège, un pays pro­duc­teur de pétrole, a fixé sa date bu­toir à 2025. L’Ir­lande et les Pays-Bas évoquent des dé­lais si­mi­laires, tan­dis que l’Inde mise sur un échéan­cier fixé à 2030.

In­ter­pel­lée par Le De­voir, la Coa­li­tion ave­nir Qué­bec a confir­mé son in­ten­tion de « pour­suivre les ef­forts vi­sant à ré­duire les émis­sions de GES pro­duits par les vé­hi­cules au­to­mo­biles », mais sans pré­ci­ser de cible. « Il faut ac­com­pa­gner les grands construc­teurs au­to­mo­biles à four­nir les vé­hi­cules élec­triques. Il y a un ap­pé­tit, au Qué­bec, pour les vé­hi­cules élec­triques, et peu de mo­dèles sont dis­po­nibles en quan­ti­té suf­fi­sante », a ajou­té le par­ti, dans une ré­ponse écrite. Manque d’am­bi­tion À la lu­mière des en­ga­ge­ments mis en avant, la ré­ponse du di­rec­teur gé­né­ral d’Équi­terre, Sid­ney Ribaux, est simple: «Presque tous les par­tis manquent d’am­bi­tion. » Se­lon lui, « il y a un gros tra­vail à faire » pour rat­tra­per le re­tard en ma­tière de lutte contre les chan­ge­ments cli­ma­tiques.

« On parle ici de gestes qui ne sont pas si dif­fi­ciles po­li­ti­que­ment. Les par­tis pour­raient faire preuve de beau­coup plus d’am­bi­tion sans mettre en pé­ril de votes. On ne va pas s’alié­ner des votes en di­sant qu’on veut être plus am­bi­tieux en ma­tière d’élec­tri­fi­ca­tion des tran­sports », a-til fait va­loir.

Pro­fes­seure à l’UQAM spé­cia­li­sée en édu­ca­tion re­la­tive à l’en­vi­ron­ne­ment et à l’éco­ci­toyen­ne­té, Lu­cie Sau­vé es­time pour sa part que li­bé­raux et ca­quistes de­meurent « vagues » ou pêchent par manque de «me­sures concrètes ». Elle sa­lue l’idée des pé­quistes de pro­po­ser une stra­té­gie de sor­tie du pétrole, mais aus­si celle des so­li­daires de mettre im­mé­dia­te­ment un terme aux pro­jets d’ex­plo­ra­tion pé­tro­lière et ga­zière sur le ter­ri­toire qué­bé­cois.

Au-de­là des pro­messes élec­to­rales, M. Ribaux es­time par ailleurs qu’il faut re­pla­cer le Qué­bec dans le contexte ca­na­dien. « Quand on se com­pare, on se console. Au Qué­bec, lors­qu’on re­garde les ré­ponses four­nies par les dif­fé­rents par­tis [aux 23 pro­po­si­tions sou­mises par les groupes en­vi­ron­ne­men­taux], on constate qu’il y a un consen­sus po­li­tique sur cer­taines ques­tions, no­tam­ment sur l’élec­tri­fi­ca­tion des tran­sports et la lutte contre les chan­ge­ments cli­ma­tiques. Ce n’est pas le cas dans toutes les pro­vinces ca­na­diennes.»

CA­THE­RINE LE­GAULT LE DE­VOIR

Les émis­sions de gaz à ef­fet de serre pro­duites par la ci­men­te­rie McIn­nis, le plus grand pol­lueur in­dus­triel au Qué­bec, sont es­ti­mées à 1,76 mil­lion de tonnes an­nuel­le­ment. Ce­la équi­vaut à l’ajout de plus de 510 000 vé­hi­cules sur les routes de la pro­vince.

GUILLAUME LEVASSEUR LE DE­VOIR

Si une bonne par­tie de la so­lu­tion se trouve du cô­té de l’élec­tri­fi­ca­tion des tran­sports, un sec­teur qui compte pour41 % des GES, le vi­rage tarde à se concré­ti­ser.

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