Les gros sa­bots

Le Devoir - - Éditorial - RO­BERT DUTRISAC

Lors du dé­bat, le chef de la Coa­li­tion ave­nir Qué­bec (CAQ), Fran­çois Le­gault, a dé­fen­du la pro­po­si­tion de son par­ti d’im­po­ser des tests de « va­leurs » et de fran­çais aux im­mi­grants trois ans après leur ar­ri­vée. En cas d’échec ré­pé­té, un im­mi­grant, ou son conjoint, ne pour­rait ob­te­nir son cer­ti­fi­cat de sélection du Qué­bec (CSQ), donc son sta­tut de ré­sident per­ma­nent. Ce se­rait alors aux au­to­ri­tés fé­dé­rales d’avoir l’odieux d’ex­pul­ser l’im­mi­grant ré­cal­ci­trant.

Cette pro­po­si­tion ne tient pas la route. Pour plu­sieurs rai­sons. Nous au­rions pen­sé que, ré­flexion faite, le chef ca­quiste se se­rait ra­vi­sé. Il n’en est mal­heu­reu­se­ment rien. Jeu­di, il a en­fon­cé le clou. « On ne parle pas d’ex­pul­ser des ci­toyens, on parle d’ex­pul­ser des gens qui ne sont pas en­core ci­toyens », a-t-il dé­cla­ré.

La pro­cé­dure ac­tuelle pré­voit qu’un can­di­dat à l’im­mi­gra­tion, choi­si par Qué­bec, re­çoit à l’étran­ger un CSQ. Après les vé­ri­fi­ca­tions d’usage du gou­ver­ne­ment fé­dé­ral, l’im­mi­grant de­vient un ré­sident per­ma­nent dès son ar­ri­vée au pays. Or, en ver­tu de la Charte ca­na­dienne des droits et li­ber­tés, le ré­sident per­ma­nent, à l’ins­tar d’un ci­toyen ca­na­dien, peut s’éta­blir par­tout au Ca­na­da et y tra­vailler. Il a donc le droit consti­tu­tion­nel de res­ter au Qué­bec, qu’il connaisse le fran­çais ou non.

Pour contour­ner cet os, les stra­tèges ca­quistes ont ima­gi­né une pa­rade : au lieu d’un CSQ, le can­di­dat re­ce­vrait un cer­ti­fi­cat d’ac­com­pa­gne­ment tran­si­toire (CAT), va­lide pour une du­rée de trois ans, un nou­veau sta­tut que ne pré­voit pas la Loi sur l’im­mi­gra­tion du Ca­na­da.

Au sens de l’en­tente Ca­na­da-Qué­bec en im­mi­gra­tion, le can­di­dat se­rait con­si­dé­ré comme un tra­vailleur tem­po­raire. Or la res­pon­sa­bi­li­té des tra­vailleurs tem­po­raires, ain­si que les règles les ré­gis­sant, re­lève ex­clu­si­ve­ment d’Ot­ta­wa.

Qui plus est, ces tra­vailleurs ne sont pas sou­mis à la loi 101. Ils ont donc le loi­sir d’en­voyer leurs en­fants à l’école an­glaise.

En consé­quence, un gou­ver­ne­ment ca­quiste de­vra mo­di­fier la loi 101. Sur­tout, il de­vra rou­vrir l’en­tente Ca­na­da-Qué­bec sur l’im­mi­gra­tion et ob­te­nir l’as­sen­ti­ment du fé­dé­ral pour créer cette nou­velle classe d’im­mi­grants, des tra­vailleurs tem­po­raires qui ne tra­vaille­ront pas né­ces­sai­re­ment. On peut dou­ter qu’Ot­ta­wa ac­cepte de créer une classe d’im­mi­grants qui n’au­raient pas les mêmes droits que les ré­si­dents per­ma­nents. De même, il est in­con­ce­vable qu’il se fasse com­plice de l’ex­pul­sion d’im­mi­grants hors du Qué­bec, voire du Ca­na­da. Consi­dé­rons main­te­nant les dif­fi­cul­tés d’ap­pli­ca­tion. Pre­nons l’exemple d’un tra­vailleur im­mi­gré qui, après trois ans, réus­sit le test de fran­çais et ob­tient son CSQ ain­si que son sta­tut de ré­sident per­ma­nent, mais dont la conjointe, peu ins­truite et mère de ses en­fants qui, eux, après trois ans, parlent cou­ram­ment le fran­çais, échoue au même test. Doit-on cher­cher à ex­pul­ser la mère ? Per­mettre aux en­fants de res­ter ? À la CAQ , on in­dique qu’il ne se­ra pas ques­tion de sé­pa­rer les fa­milles. C’est bien la moindre des choses. Après tout, les « non-ci­toyens », dont parle Fran­çois Le­gault avec ses gros sa­bots, sont des êtres hu­mains dont les cir­cons­tances sont di­verses.

Il est vrai que toute obli­ga­tion im­plique une consé­quence, une forme de pu­ni­tion, si elle n’est pas ob­ser­vée. C’est dans cette lo­gique que la CAQ s’est en­fer­mée.

Il est vrai aus­si que le gou­ver­ne­ment li­bé­ral, pra­ti­quant un la­men­table lais­ser-faire, sa marque de com­merce en ma­tière de pro­tec­tion de la langue fran­çaise, a per­mis à la si­tua­tion de se dé­té­rio­rer. Le MI­DI ne fait au­cun sui­vi des nou­veaux ar­ri­vants qui ne connaissent pas le fran­çais ; il ne sait pas s’ils as­sistent à des cours de fran­çais ou non et ne connaît pas les rai­sons qui font qu’ils s’en passent.

Plu­tôt que l’épée de Da­mo­clès d’une ex­pul­sion ima­gi­naire, il vau­drait mieux s’en te­nir à in­for­mer clai­re­ment les nou­veaux ar­ri­vants qu’il leur faut ap­prendre le fran­çais s’ils ne le parlent pas, quitte à leur faire si­gner un en­ga­ge­ment mo­ral à cet ef­fet. On doit leur of­frir des cours de fran­çais adap­tés à leur si­tua­tion, au tra­vail si né­ces­saire, avec des in­ci­ta­tifs fi­nan­ciers beau­coup plus gé­né­reux qu’à l’heure ac­tuelle — après tout, c’est le fé­dé­ral qui paie. En outre, le MI­DI doit faire un sui­vi in­di­vi­duel de ces im­mi­grants et les re­lan­cer. Et au­tant que faire se peut, c’est en fran­çais qu’ils doivent tra­vailler.

La per­fec­tion n’est pas de ce monde. Nous de­vons ac­cep­ter que cer­tains im­mi­grants, pour di­verses rai­sons, n’ar­rivent pas à ap­prendre le fran­çais. Mais on peut ré­duire gran­de­ment leur nombre que le laxisme li­bé­ral a gon­flé. Et leurs en­fants, eux, en fran­çais, pren­dront la re­lève.

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