En­tre­vue

Edem Awu­mey té­moigne des chan­ge­ments de l’Afrique à tra­vers le re­gard d’un pho­to­graphe

Le Devoir - - Sommaire - MA­NON DU­MAIS LE DE­VOIR

Edem Awu­mey té­moigne des chan­ge­ments de l’Afrique.

Pho­to­graphe afri­cain ins­tal­lé à Mon­tréal, Ke­rim re­tourne quelque temps dans son pays na­tal (que l’on de­vine être le To­go) dans l’es­poir d’y re­trou­ver le grand amour de sa jeu­nesse et son ir­rem­pla­çable muse, Mi­na. Libraire aux idées ré­vo­lu­tion­naires, la jeune femme a dis­pa­ru sans lais­ser de traces quelques mois au­pa­ra­vant. En ar­ri­vant dans cette ville cô­tière aux sombres ve­nelles, où les gens dis­pa­raissent mys­té­rieu­se­ment ou meurent vio­lem­ment, cet homme vo­lage re­noue avec ses ca­ma­rades de la troupe du Théâtre des Mouches, So­lange, sur­nom­mée le Ca­pi­taine, et Be­no, de­ve­nu po­li­cier. En­semble, ils se re­mé­morent l’époque où ils jouèrent dans une adap­ta­tion du Pro­phète de Khalil Gi­bran où leur ami Azad, au­jourd’hui imam s’étant éta­bli dans le nord du pays, in­car­nait le rôle-titre, et Mi­na, sa pe­tite soeur, ce­lui de la soeur du pro­phète. Au fil de ses re­cherches, Ke­rim constate que sa ville na­tale est en­va­hie par des mouches… à l’ins­tar d’Ar­gos dans la pièce de Jean-Paul Sartre, Les mouches, avec qui Mi­na par­mi les ombres, cin­quième ro­man du To­go­lais Edem Awu­mey, par­tage quelques si­mi­la­ri­tés.

«C’est vrai que ça fait pen­ser aux Mouches de Sartre, re­con­naît le Ga­ti­nois d’adop­tion de pas­sage à Mon­tréal. Quand j’étais ado­les­cent dans l’Afrique des an­nées 1990, je suis ar­ri­vé à une cer­taine conscience des choses qui se pas­saient au­tour de moi. J’ai eu la chance de lire as­sez tôt et je dois dire que la lec­ture de Sartre, de Ca­mus et des écri­vains et dra­ma­turges de l’ab­surde a beau­coup comp­té. Ce­la a été comme un ré­veil pour moi. Bien des an­nées plus tard, de fa­çon in­cons­ciente, on re­vient à ses pre­mières amours. »

À pro­pos de ces mouches qui tan­tôt pro­voquent des si­tua­tions lou­foques, tan­tôt per­mettent au hé­ros d’échap­per à des si­tua­tions pé­rilleuses, l’au­teur des Pieds sales (Bo­réal, 2013) pour­suit: «Les mouches sont des per­son­nages très par­ti­cu­liers. Elles existent et elles n’existent pas. Elles tra­duisent une sorte de ré­bel­lion contre l’ordre, contre le sys­tème. Elles sont là pour as­su­rer une sorte de pré­sence de la grande ab­sente du texte, Mi­na. »

À ces mouches qui in­carnent l’in­su­bor­di­na­tion, Edem Awu­mey op­pose d’en­va­his­santes et ter­ri­fiantes ombres: «Ce sont les ombres de la vio­lence, de l’in­to­lé­rance. Les ombres, c’est le re­gard du voi­sin qui change du jour au len­de­main parce qu’il a été en­doc­tri­né dans une église ou dans une mos­quée, qui com­mence à vous re­gar­der comme un im­pie, un in­fi­dèle. »

Sou­ve­nirs de jeu­nesse

Aux ori­gines de ce ro­man aux ré­so­nances au­to­bio­gra­phiques, Edem Awu­mey ré­vèle qu’il y a la dé­cou­verte d’une pho­to de sa mère vê­tue d’une courte robe blanche et ar­bo­rant fiè­re­ment un afro à la Maya An­ge­lou, et celle d’un ap­pa­reil pho­to je­table ayant ap­par­te­nu à son père, dé­cé­dé il y a une quin­zaine d’an­nées. Outre la sen­sua­li­té de sa mère et l’es­prit re­belle de son père, le ro­man­cier a aus­si vou­lu cé­lé­brer l’Afrique de sa jeu­nesse.

« J’ai quit­té l’Afrique il y a vingt ans, mais l’Afrique ne m’a ja­mais quit­té. C’est un livre que je vou­lais écrire pour re­ve­nir à ces pho­tos de l’in­sou­ciance parce qu’il y a bien des cli­chés sur la vio­lence et sur la mi­sère qui sont vé­hi­cu­lés sur l’Afrique. J’ai été très heu­reux en Afrique, avec le peu que nous avions. Au temps où il y avait moins de sectes, c’était fête le di­manche. En­core au­jourd’hui, c’est l’Afrique de la cé­lé­bra­tion do­mi­ni­cale. Je vou­lais cé­lé­brer à tra­vers l’oeil de ce pho­to­graphe cette Afrique qui fes­toie. »

Edem Awu­mey se dé­fend bien d’avoir eu la pré­ten­tion d’écrire un livre sur l’Afrique contem­po­raine, mais plu­tôt sur une Afrique en pleine mé­ta­mor­phose où il sa­lue le cou­rage des femmes.

«Je suis de ceux qui pensent que l’his­toire au­rait pu évi­ter bien des mal­heurs si on avait été gou­ver­né par plus de femmes. Il y a chez elles un cou­rage, une pa­tience, un rap­port moins bru­tal aux choses, quelque chose de l’ordre de la construc­tion pa­tiente. Là-bas d’où je viens, les hommes sont par­tis et ce sont les femmes qui luttent dans un quo­ti­dien qui n’est pas fa­cile. »

La culpa­bi­li­té de l’exi­lé

Si l’Afrique change, il y a des choses qui ne changent pas, comme cet es­prit de ré­bel­lion qui ani­mait dé­jà les jeunes To­go­lais dans les an­nées 1990 et que le ro­man­cier évoque dans Mi­na par­mi les ombres.

«Dans la plu­part des an­ciennes co­lo­nies fran­çaises, il y a eu des sou­lè­ve­ments à cette époque. Avec mon co­pain dra­ma­turge Ro­bert Si­li­vi, qui nous a quit­tés l’an der­nier, on était tout le temps dans la rue. Je crois que pour chan­ger les choses, il faut être dans la rue. En ce mo­ment, au To­go, il y a des ma­ni­fes­ta­tions de jeunes qui veulent que le sys­tème en place change. Les jeunes rêvent de li­ber­té, ils veulent bos­ser. Des fois, je me dis que j’au­rais pu leur ap­por­ter quelque chose si j’étais res­té. »

Ayant quit­té le To­go pour dé­cou­vrir le monde et non pour fuir la si­tua­tion po­li­tique, Edem Awu­mey ne cache pas qu’il se sent par­fois cou­pable d’avoir lais­sé ce pays où le taux de chô­mage éle­vé et la pau­vre­té per­mettent à «des bons­hommes qui s’im­pro­visent pas­teurs et à des imams qui ar­rivent d’on ne sait où» d’im­po­ser la re­li­gion comme échap­pa­toire.

«Je pense que c’est très com­pli­qué de quit­ter son pays, sa fa­mille; il faut avoir du cou­rage pour vivre cette so­li­tude, ce si­lence tous les jours. Je n’avais pas en­core fon­dé de fa­mille quand j’ai quit­té l’Afrique, le choix au­rait été plus com­pli­qué au­tre­ment. Les si­tua­tions sont sû­re­ment dif­fé­rentes d’un pays à l’autre, mais je suis qua­si­ment d’ac­cord avec Boua­lem San­sal quand il dit qu’il y a de la lâ­che­té dans l’exil. Ce­la re­joint une part de ques­tion­ne­ment qui est pour moi per­ma­nent: qu’au­rais-je pu ap­por­ter au pays si j’étais res­té ? »

J’ai quit­té l’Afrique il y a 20 ans, mais l’Afrique ne m’a ja­mais quit­té. C’est un livre que je vou­lais écrire pour re­ve­nir à ces pho­tos de l’in­sou­ciance parce qu’il y a bien des cli­chés sur la vio­lence et sur la mi­sère qui sont vé­hi­cu­lés sur l’Afrique. J’ai été très » heu­reux en Afrique, avec le peu que nous avions. EDEM AWU­MEY

Si l’Afrique change, il y a des choses qui ne changent pas, comme cet es­prit de ré­bel­lion qui ani­mait dé­jà les jeunes To­go­lais dans les an­nées 1990 et que le ro­man­cier évoque dans Mi­na par­mi les ombres

VALÉRIAN MAZATAUD LE DE­VOIR

Edem Awu­mey se dé­fend bien d’avoir eu la pré­ten­tion d’écrire un livre sur l’Afrique contem­po­raine, mais plu­tôt sur une Afrique en pleine mé­ta­mor­phose où il sa­lue le cou­rage des femmes.

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