Théâtre

An­ge­la Kon­rad in­ter­roge notre rap­port sen­sible à la re­li­gion dans une pièce sul­fu­reuse de l’Ar­gen­tin Rodrigo García

Le Devoir - - Sommaire - EN­TRE­VUE MA­RIE LABRECQUE COL­LA­BO­RA­TRICE LE DE­VOIR

An­ge­la Kon­rad ne s’at­tend pas à des pro­tes­ta­tions de­vant l’Usine C. Mon­té pour la pre­mière fois au Qué­bec, ce Gol­go­tha Pic­nic qu’elle adapte traîne tou­te­fois un par­fum sul­fu­reux: la pièce de l’Ar­gen­tin Rodrigo García a pro­vo­qué des ma­ni­fes­ta­tions de chré­tiens tra­di­tio­na­listes lors de sa créa­tion, à Tou­louse, puis à Pa­ris, en 2011. Un scan­dale «ma­ni­pu­lé par l’ex­trême droite po­pu­liste in­té­griste ca­tho­lique», pré­cise-t-elle. «J’ai choi­si ce texte non pas pour pro­vo­quer, mais parce que je me sens au plus près d’une pa­role forte, in­con­tour­nable.»

Après Last Night I Dreamt That So­me­bo­dy Lo­ved Me et Les ro­bots fon­tils l’amour?, la créa­trice dit bou­cler ici un trip­tyque consa­cré à des textes non dra­ma­tiques, des dis­cours d’ordre phi­lo­so­phique po­sant «des dé­fis de mise en scène». Au dé­part, le pro­jet pro­vient sur­tout de son dé­sir de réunir Syl­vie Dra­peau, Do­mi­nique Ques­nel et Lise Roy, en fai­sant ap­pel aux par­ti­cu­la­ri­tés de ces ac­trices d’«éner­gies dif­fé­rentes».

Elle a donc taillé dans le bloc brut qu’était le texte de García pour y dis­tin­guer trois voix. Plus celle de Sa­muel Cô­té, le­quel in­carne un homme qui, après un ac­ci­dent, a une vi­sion où il «se prend pour le Ch­rist et vient s’échouer au­près de ces femmes re­pré­sen­tant des fi­gures de ta­bleau vi­vant, des anges, des in­fir­mières, des mères…»

Pour An­ge­la Kon­rad, l’oeuvre dé­ploie une «force de frappe ex­tra­or­di­naire. C’est un tra­vail sur la culture ju­déo-chré­tienne ». En fouillant, elle a réa­li­sé que le dra­ma­turge y a fait une ré­écri­ture de l’Ec­clé­siaste, un livre consti­tuant «une es­pèce d’étran­ge­té»

au sein de l’An­cien Tes­ta­ment: ce dis­cours di­rect, qui res­semble da­van­tage à un livre de sa­gesse païenne, est «tra­ver­sé par l’hé­do­nisme, la joie de vivre, mais peint en même temps une vi­sion com­plè­te­ment dés­illu­sion­née du monde». Une in­ter­ro­ga­tion sur com­ment conte­nir l’an­goisse de la mort, et jouir de la vie.

La prin­ci­pale ques­tion que pose García concerne la «grande dif­fi­cul­té de s’ai­mer soi-même, d’ai­mer les autres», ajoute-t-elle. «Il in­ter­roge son rap­port au monde à tra­vers un texte dans le­quel il met toute son édu­ca­tion ca­tho­lique.» Ces ré­fé­rences ne pou­vaient que par­ler à une ar­tiste qui li­sait les saintes Écri­tures à l’église, du­rant son en­fance en Rhé­na­nie-Pa­la­ti­nat. «Ma pre­mière scène de théâtre a été la messe. J’ai ob­ser­vé ça avec une fas­ci­na­tion ex­tra­or­di­naire, sur­tout les sym­boles.»

Kon­rad es­time que l’au­teur de Gol­go­tha Pic­nic met en lu­mière l’écart «énorme qui s’est opé­ré, de­puis 20 siècles, entre la pa­role de Jé­sus et les dogmes de l’Église. Et comme tou­jours, García fait la cri­tique de la so­cié­té néo­li­bé­rale. Du consu­mé­risme, de l’ar­gent, de la rai­son éco­no­mique comme re­li­gion [contem­po­raine] ».

L’ap­port de Haydn

In­car­na­tion «très in­time» par le dra­ma­turge d’un Ch­rist ex­trê­me­ment hu­main, concret, la pièce nous in­vite à nous ques­tion­ner sur «notre propre rap­port sen­sible à la re­li­gion, à la spi­ri­tua­li­té, à l’amour et à la mort», ré­sume la créa­trice.

Et mal­gré le re­gard déses­pé­ré qui y est por­té sur le fonc­tion­ne­ment du monde, elle n’in­cite pas au pes­si­misme. «C’est un texte qui ap­pelle au re­cueille­ment, à la fin. Donc il contient sa part de spi­ri­tua­li­té.» D’où l’im­por­tance de la mu­sique. La pièce a été écrite pour in­cor­po­rer Les sept der­nières pa­roles du Ch­rist de Haydn, une oeuvre qui of­fri­rait aus­si une vi­sion hu­maine du Mes­sie. Le pia­niste de concert Da­vid Jal­bert en joue­ra l’intégrale au fil d’une re­pré­sen­ta­tion qui «re­lève du théâtre-concert».

An­ge­la Kon­rad y voit une in­vi­ta­tion à la su­bli­ma­tion. Elle re­trouve dans cet «opus com­plexe, qui in­cite à l’in­ter­dis­ci­pli­na­ri­té», une co­ha­bi­ta­tion du gro­tesque et du su­blime, de la vul­né­ra­bi­li­té hu­maine et de la bê­tise, d’un re­gard em­pli «du gros bon sens po­pu­laire» sur Jé­sus et de la haute culture pic­tu­rale…

Ico­no­claste, Rodrigo García y dé­monte les images de la peinture

La créa­trice dit bou­cler ici un trip­tyque consa­cré à des textes non dra­ma­tiques, des dis­cours d’ordre phi­lo­so­phique po­sant « des dé­fis de mise en scène »

S’at­ta­quer à la libre ex­pres­sion ar­tis­tique, c’est s’at­ta­quer aus­si à des fon­de­ments de la dé­mo­cra­tie. L’art change notre rap­port à la réa­li­té, c’est l’une de ses fonc­tions. Il doit aus­si per­mettre de sou­le­ver » des dé­bats contra­dic­toires. AN­GE­LA KON­RAD

re­li­gieuse de la Re­nais­sance, cette ico­no­gra­phie qui re­pose sur «la croix et la mort», écrit-il. Des images qu’il a in­car­nées à la créa­tion, que cet écri­vain de pla­teau avait di­ri­gée lui-même. Ci­vi­tas, une as­so­cia­tion «d’ex­trême droite, a alors fait ap­pel à ses croyants» pour ma­ni­fes­ter contre la pièce.

«La mise en scène avait des conte­nus per­for­ma­tifs que les in­té­gristes ju­geaient blas­phé­ma­toires: beau­coup de nu­di­té, du sang, des cru­ci­fixions… Mais tout ça s’était dé­jà fait en art. Ces images étaient aus­si une illus­tra­tion de l’écri­ture. Mais le grand dé­fi, c’est de se dé­ta­cher de ça. Moi, j’avais en­vie de faire en­tendre le texte dans toute sa puis­sance.»

Sa pro­po­si­tion scé­nique ne com­porte pas de tels élé­ments. «Je ne m’at­tends pas à des ré­ac­tions, parce que je ne vois pas en quoi ce pro­jet, ni du cô­té du texte ni de la mise en scène, se­rait blas­phé­ma­toire.» Et, consi­dé­rant l’his­toire de l’Église ca­tho­lique, Kon­rad se fait cin­glante. « Je ne pense pas avoir de le­çons de mo­rale à re­ce­voir d’une ins­tance qui s’est ren­due cou­pable de crimes contre l’hu­ma­ni­té, de gé­no­cides cultu­rels contre les Autochtones, d’agres­sions sexuelles sur des en­fants… »

La créa­trice es­time de plus qu’on ne de­vrait pas ju­ger une oeuvre qu’on n’a pas vue. Tout ça ne peut que nous ren­voyer aux contro­verses qui se­couent le théâtre qué­bé­cois de­puis l’été. Sans pré­tendre ré­su­mer sa po­si­tion sur ce dé­bat «très com­plexe», An­ge­la Kon­rad af­firme que «s’at­ta­quer à la libre ex­pres­sion ar­tis­tique, c’est s’at­ta­quer aus­si à des fon­de­ments de la dé­mo­cra­tie». «L’art change notre rap­port à la réa­li­té, c’est l’une de ses fonc­tions. Il doit aus­si per­mettre de sou­le­ver des dé­bats contra­dic­toires. »

Gol­go­tha Pic­nic

Texte de Rodrigo García, tra­duc­tion de Ch­ris­tilla Vas­se­rot, adap­ta­tion, mise en scène et scé­no­gra­phie d’An­ge­la Kon­rad, pro­duc­tion de La Fa­brik, pré­sen­tée du 18 au 29 sep­tembre à l’Usine C. Le 20 sep­tembre, à l’is­sue de la re­pré­sen­ta­tion, se tien­dra une ren­contre entre An­ge­la Kon­rad et Vé­ro­nique Cno­ckaert, di­rec­trice de Fi­gu­ra, Centre de re­cherche sur le texte et l’ima­gi­naire.

VALÉRIAN MAZATAUD LE DE­VOIR

L’équipe de Gol­go­tha Pic­nic cro­quée entre deux ré­pé­ti­tions : la met­teure en scène An­ge­la Kon­rad, le pia­niste Da­vid Jal­bert et les co­mé­diens Sa­muel Cô­té, Lise Roy, Syl­vie Dra­peau et Do­mi­nique Ques­nel.

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