Odile Tremblay

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J’avais traî­né le re­cueil d’es­sais de Fran­çois Ri­card La lit­té­ra­ture mal­gré tout à To­ron­to, en li­sant un cha­pitre après trois films, deux en­tre­tiens, les textes à pondre et les va-et-vient entre ta­blette et or­di­na­teur, re­trou­vant ses pages dans l’avion du re­tour.

La fré­quen­ta­tion des oeuvres lit­té­raires est dé­cro­chée du r ythme de notre mil­lé­naire sous concen­tra­tion frag­men­tée, mais com­ment se dé­les­ter de ses pre­mières amours? Tou­jours, ma table de che­vet se­ra ta­pis­sée de livres, des clas­siques par­fois, aux ré­fé­rences en­tre­la­cées à mes propres sou­ve­nirs. Ain­si le titre du re­cueil de Ri­card a-t-il su m’al­lu­mer.

L’autre jour, dans les cor­ri­dors du TIFF, j’en­ten­dais un jour­na­liste dire que le film sur Co­lette ne se des­ti­nait qu’à un pu­blic en dé­clin, fa­mi­lier des oeuvres de la ro­man­cière fran­çaise de La va­ga­bonde. Ça me sem­blait faux. Après tout, les films peuvent don­ner en­vie de connaître l’au­teur dont les images re­montent le par­cours. Peu­têtre avais-je sur­tout peur d’en­ter­rer avec lui la lit­té­ra­ture, en tant qu’art ma­jeur ai­dant les in­di­vi­dus à pen­ser par eux-mêmes, après longue fré­quen­ta­tion d’au­teurs éclai­rés. Les rangs des lec­teurs pas­sion­nés se sont éclair­cis pour­tant. Ça se voit. Ça s’en­tend.

En pré­am­bule, Fran­çois Ri­card, qui réunit ici des ré­flexions pu­bliées au fil des ans sur un thème ou l’autre col­lé au monde des lettres, af­fir­mait s’adres­ser à un lec­teur idéal: «Homme ou femme, jeune ou vieux, pour qui les oeuvres lit­té­raires ne sont pas un su­jet d’étude mais un art de vivre, une ma­nière de pré­ser­ver et d’ap­pro­fon­dir en nous le pe­tit es­pace d’hu­ma­ni­té et de li­ber­té qui nous reste.»

S’en­ri­chir en so­li­taire

Vrai ! Dans le mael­ström contem­po­rain qui nous as­pire, le règne lit­té­raire a per­du sa pri­mau­té, et ne la re­trou­ve­ra pas de si­tôt. On se ré­jouit en se­cret de faire par­tie du cé­nacle qui la ché­rit en­core, tant elle en­ri­chit notre per­cep­tion du réel. L’acte de lire a tou­jours été so­li­taire, et s’y adonne qui veut bien. Quand même : les or­phe­lins du livre ne savent pas ce qu’ils manquent. On souffre pour eux et pour la suite du monde.

« Mais est-ce que je ne parle pas d’une chose de­ve­nue de plus en plus rare, de plus en plus im­pro­bable, dans les nou­velles condi­tions qui nous sont faites au­jourd’hui à ce que nous ap­pe­lions alors la lit­té­ra­ture?» de­mande Ri­card avec des ac­cents de nos­tal­gie. Il écrit ça dans son cha­pitre sur la re­vue Li­ber­té, phare des an­nées 1970, quand il y cô­toyait les grands écri­vains qué­bé­cois du temps.

Les textes de ce re­cueil nous convient entre autres du cô­té de Kaf­ka, de Ma­la­parte ou de Ga­brielle Roy (dont il fut le grand bio­graphe). J’ai dé­vo­ré les pas­sages où l’au­teur (éga­le­ment édi­teur chez Bo­réal) abor­dait les ma­nus­crits re­fu­sés d’as­pi­rants écri­vains, pas si dif­fé­rents des textes pu­bliés en somme. Aus­si, son évo­ca­tion d’une lit­té­ra­ture qué­bé­coise en di­lu­tion de spé­ci­fi­ci­té dans l’in­di­vi­dua­lisme et la perte des ré­fé­rences par­ta­gées. Et je re­tiens des phrases cla­quant comme une évi­dence, en une ère où le mé­diocre et le su­blime sont mis à ni­veau: «Seule la lec­ture des bons au­teurs peut, avec le temps, vous faire une “oreille” lit­té­raire, par ana­lo­gie avec ce qu’on ap­pelle l’oreille mu­si­cale […].»

J’ignore où mène la nos­tal­gie, mais elle étreint tôt ou tard ceux qui ont che­vau­ché deux uni­vers tem­po­rels et dé­plorent l’éten­due des pertes su­bies, même les es­prits sen­sibles (j’en suis) aux bien­faits de l’époque (le dé­clin des po­ten­tats tra­di­tion­nels). Sauf que la beau­té des mots, la plon­gée dans la psy­ché des grands écri­vains font par­tie des tré­sors de l’hu­ma­ni­té en dor­mance col­lec­tive. Même le ci­né­ma s’est trans­for­mé au contact de nou­velles tech­no­lo­gies, alors la fré­quen­ta­tion des livres… Reste que le sys­tème d’édu­ca­tion est éga­le­ment à cri­ti­quer pour ces failles béantes, comme ce dés­in­té­rêt po­li­tique pour les legs des maîtres et des an­ciens. Et qui les in­vite en cam­pagne élec­to­rale, ceux-là?

Re­lire les Grecs

Mer­cre­di soir, je suis al­lée voir à l’Es­pace Go la pièce Le reste vous le connais­sez par le ci­né­ma de Mar­tin Crimp, d’après Les Phé­ni­ciennes d’Eu­ri­pide, tra­duite en qué­bé­cois et mise en scène par Ch­ris­tian La­pointe. Ra­re­ment ai-je as­sis­té à un spec­tacle aus­si éche­ve­lé, ser vi sur hur­le­ments, cos­tumes hi­deux, ac­ces­soires gro­tesques et ni­veau de fran­çais qué­bé­cois de 5e se­con­daire. Mê­lés aux ja­cas­se­ries de notre époque, Jo­caste, OE­dipe, An­ti­gone, Créon, les Phé­ni­ciennes et autres hé­ros de tra­gé­die, cam­pés par de bons co­mé­diens pris dans cette sou­ri­cière, ne fai­saient que mettre en lu­mière le vide contem­po­rain am­biant, se­lon les voeux de l’au­teur, mais de la plus irritante fa­çon.

C’était si ra­té et ta­pa­geur qu’après la pièce, les spec­ta­teurs, en état de choc de­hors, for­maient de pe­tits groupes pour en dis­cu­ter. Une voix a dit: «Il faut re­lire les Grecs. » J’ai pen­sé aux pro­pos de Ri­card en ap­pe­lant au ren­fort la lit­té­ra­ture mal­gré tout.

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