Mu­sique

Comme en 2010-2011, l’Opéra de Mon­tréal ouvre sa sai­son avec le chef-d’oeuvre de Ver­di

Le Devoir - - Sommaire - CH­RIS­TOPHE HUSS LE DE­VOIR

L’Opéra de Mon­tréal a choi­si Ri­go­let­to de Ver­di pour ou­vrir sa 39e sai­son. L’idée a dé­jà ser­vi, mais elle est ex­cel­lente, car le chef-d’oeuvre est en­core plus grand qu’on l’ima­gine.

L’ana­lo­gie qui s’im­pose quand on as­siste à une re­pré­sen­ta­tion de Ri­go­let­to est celle d’un feu rou­lant, au­tant en ma­tière d’ac­tion que de mu­sique. Ver­di ne lâche ja­mais. Et par quels moyens? Quatre in­gré­dients pri­mor­diaux. Ri­go­let­to est un opéra de com­po­si­teur, de chef d’or­chestre, de met­teur en scène et de ba­ry­ton. Ce qui sonne au­jourd’hui comme une simple consta­ta­tion était à l’époque une vraie ré­vo­lu­tion.

Tout bou­le­ver­ser

On a tel­le­ment l’ha­bi­tude d’op­po­ser Ver­di à Wa­gner, les deux gé­nies de l’opéra au XIXe siècle, que cer­tains ont res­sen­ti le be­soin face à la té­tra­lo­gie wag­né­rienne de consti­tuer une tri­lo­gie ver­dienne du tour­nant des an­nées 1850 (Ri­go­let­to, Le Trou­vère, La Tra­via­ta) dont Ri­go­let­to (1851) se­rait le pre­mier maillon.

Ce­la ne tient pas vrai­ment, mais ren­ferme une idée in­té­res­sante: Ri­go­let­to comme opéra pi­vot, amor­çant un tour­nant vers quelque chose de neuf. Là, nous sommes dans le vif du su­jet. Com­po­si­teur, chef d’or­chestre, met­teur en scène et ba­ry­ton comme socles d’un opéra en 1851? On croit rê­ver! Car, en Ita­lie, dans la pre­mière moi­tié du XIXe siècle, le mi­lieu de l’opéra est do­mi­né par d’autres ca­té­go­ries de pro­ta­go­nistes: les im­pre­sa­rios, les so­pra­nos et les té­nors. Li­bret­tistes et sur­tout com­po­si­teurs, aux ordres des pre­miers, sont priés de mettre les chan­teurs en ve­dette, ces der­niers ne se pri­vant pas d’ar­ran­ger les par­ti­tions se­lon leur bon plai­sir.

Ver­di va ren­ver­ser ce pa­ra­digme, bru­ta­le­ment et gé­nia­le­ment. Son pre­mier geste est le choix du su­jet. Son opéra dé­rive d’une pièce puis­sante de Vic­tor Hu­go, Le roi s’amuse (1832), vi­li­pen­dée et ju­gée im­mo­rale parce qu’un roi de France — Fran­çois 1er — y est dé­peint comme li­bi­di­neux. Il est im­por­tant de rap­pe­ler que dans la pé­riode 1814-1848, la mo­nar­chie avait été res­tau­rée en France.

Pour faire ava­ler la pi­lule, Ver­di va ra­va­ler le rang no­bi­liaire à un ni­veau «ac­cep­table» par la cen­sure ita­lienne. La cour, ter­rain de chasse du li­bi­di­neux, se­ra donc celle d’un simple duc. Ver­di trans­pose l’ac­tion à la cour du duc de Man­toue, ins­pi­ré par le per­son­nage de Vincent 1er de Gon­zague, pro­tec­teur de Mon­te­ver­di, col­lec­tion­neur d’art et d’aven­tures. Le bouf­fon de la cour, Tri­bou­let chez Hu­go, est d’abord ita­lia­ni­sé en Tri­bo­let­to, avant de de­ve­nir Ri­go­let­to, pa­tro­nyme qui titre au fi­nal un opéra ini­tia­le­ment in­ti­tu­lé La ma­lé­dic­tion de Saint-Val­lier.

Plus que des ve­dettes, dans Ri­go­let­to les chan­teurs sont les ser­vi­teurs d’une his­toire met­tant en lu­mière la face la plus noire de l’hu­ma­ni­té (veu­le­rie, pré­da­tion, com­plots). De là l’im­por­tance du met­teur en scène, par exemple Da­vid McVi­car dans son spec­tacle my­thique de Covent Gar­den (l’opéra de Londres) en 1996 do­cu­men­té en DVD. McVi­car met­tait en exergue le cô­té mal­sain et cruel de cet opéra. En dé­pit des fastes ap­pa­rents, mais mi­no­rés, du pa­lais du­cal, lieu d’or­gies plus que de dî­ners mon­dains, ce met­teur en scène avait vu en Ri­go­let­to une oeuvre des bas-fonds, des mai­sons cou­pe­gorge, dé­pei­gnant une hu­ma­ni­té vile et sor­dide.

L’agneau sa­cri­fi­ciel

À la cour du duc de Man­toue, la fête est per­ma­nente. Le bouf­fon bos­su Ri­go­let­to dis­trait le duc, un pré­da­teur sexuel. Un comte, Mon­te­rone (Saint-Val­lier chez Hu­go), dont la fille a été «ho­no­rée» — et, donc, désho­no­rée — par le duc, est mo­qué par Ri­go­let­to. En re­tour, Mon­te­rone mau­dit Ri­go­let­to.

L’agneau sa­cri­fié sur l’au­tel de la ma­lé­dic­tion s’ap­pel­le­ra Gil­da. Elle est la fille de Ri­go­let­to et ce der­nier la cache en ville pour lui épar­gner la dé­bauche de la vie à la cour. Gil­da, point de conver­gence de l’in­trigue, est le «se­cret» de Ri­go­let­to et la flamme ca­chée du duc qui, pour la sé­duire, se dé­guise en étu­diant. Les en­ne­mis de Ri­go­let­to, qui ne sont pas au cou­rant de sa pa­ter­ni­té, sont per­sua­dés que cette Gil­da est sa maî­tresse. Ils en­lèvent Gil­da.

Au pa­lais, le duc re­trouve sa joie de vivre quand ses cour­ti­sans viennent lui li­vrer la sup­po­sée maî­tresse de Ri­go­let­to: Gil­da. Quand Ri­go­let­to en­tend sa fille dire qu’elle est amou­reuse du duc, il en­gage un tueur à gages nom­mé Spa­ra­fu­cile, dont la soeur Mad­da­le­na re­çoit le duc nui­tam­ment dans son au­berge, lieu par­fait

pour un crime. Pour épar­gner un si for­mi­dable amant, Mad­da­le­na pro­pose à Spa­ra­fu­cile de tuer plu­tôt le pre­mier ve­nu. Ce «pre­mier ve­nu», ce se­ra Gil­da. Au mo­ment où Ri­go­let­to re­çoit sa li­vrai­son de ca­davre dans un gros sac de jute, il en­tend le duc chan­ter au loin. Ou­vrant le sac, il dé­couvre sa fille mou­rante. La ma­lé­dic­tion est ac­com­plie.

Autre in­no­va­tion de Ver­di, ce ca­ne­vas ser­ré est tis­sé non par une suite d’airs, mais re­pose lar­ge­ment sur des duos et des en­sembles. Mais, là aus­si, ce ne sont pas des duos mu­si­ca­le­ment co­di­fiés, hé­ri­tés de Ros­si­ni : ils sont taillés mu­si­ca­le­ment au ser­vice du drame. D’une nou­velle ma­nière, les pro­ta­go­nistes se parlent en chan­tant. Il suf­fit pour s’en rendre compte de jau­ger la pre­mière ren­contre entre Gil­da et son père («Fi­glia », « Mio Padre »), là aus­si feu rou­lant où les phrases passent d’un pro­ta­go­niste à l’autre. En­suite in­ter­vient le duc, en­core un duo avec Gil­da.

Que nous dit ce quart d’heure au coeur du 1er acte ? Que Ver­di a in­tro­duit la so­pra­no, hé­roïne de son opéra, mais sans lui don­ner d’air («Ca­ro nome» vient après la ren­contre avec le duc). Gil­da est avant tout d’em­blée dé­fi­nie non comme «chan­teuse», mais comme un jouet su­bor­don­né à la vo­lon­té op­po­sée de deux hommes dont la confron­ta­tion va lui être fa­tale. Ce­la n’a l’air de rien, mais c’est une ré­vo­lu­tion. Vi­va Ver­di! D’où l’im­por­tance ca­pi­tale du chef d’or­chestre, qui doit «pro­pul­ser» cette ac­tion per­ma­nente. Car­lo Mon­ta­na­ro tâ­che­ra de réus­sir là où ses pré­dé­ces­seurs (Da­niel Lip­ton en 2003 et Ty­rone Pa­ter­son en 2010) ont échoué.

Cette sixième pré­sen­ta­tion de Ri­go­let­to à l’Opéra Mon­tréal af­fiche la jeune so­pra­no qué­bé­coise My­riam Le­blanc en Gil­da et James West­man en Ri­go­let­to, face au té­nor ko­so­var Rame La­haj (duc de Man­toue), 3e Prix d’Ope­ra­lia 2016. La scé­no­gra­phie de Ro­bert Dahl­strom pour l’Opéra de Seat­tle rem­place celle de l’Ope­ra de San Die­go mon­trée en 2010. La mise en scène se­ra as­su­rée par Mi­chael Ca­va­nagh.

Ri­go­let­to

Opéra de Giu­seppe Ver­di (1851) sur un li­vret de Fran­ces­co Ma­ria Piave. Choeur de l’Opéra de Mon­tréal, Or­chestre Mé­tro­po­li­tain, Car­lo Mon­ta­na­ro. Pro­duc­tion : Seat­tle Ope­ra Sce­nic Stu­dios. Scé­no­gra­phie: Ro­bert Dahl­strom. Mise en scène de Mi­chael Ca­va­nagh. Salle Wil­frid-Pelletier de la Place des Arts les 15, 18, 20 et 22 sep­tembre à 19 h 30.

PHO­TOS YVES RE­NAUD

Re­né Bar­be­ra in­carne le duc, tan­dis que My­riam Le­blanc prête ses traits et sa voix à Gil­da. James West­man dans la peau de Ri­go­let­to.

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