Arts vi­suels

Georges Di­di-Hu­ber­man montre la part de force ir­ré­duc­tible des sou­lè­ve­ments po­li­tiques

Le Devoir - - Sommaire - NI­CO­LAS MAVRIKAKIS COL­LA­BO­RA­TEUR LE DE­VOIR

Ce­la tour­ne­ra-t-il bien? On vou­drait le croire. Mais ce­la risque en fait de bien mal tour­ner. Les sou­lè­ve­ments ré­vo­lu­tion­naires — ain­si que le tour­billon so­cial et es­thé­tique qu’ils in­carnent — sont sou­vent fau­chés, in­ter­rom­pus dans leur élan. Même si la brèche ou­verte par ces mo­ments d’in­sur­rec­tion se re­ferme ra­pi­de­ment, ils ont néan­moins une puis­sance qua­si in­dé­fi­nis­sable et ô com­bien en­le­vante, ins­pi­rante, exal­tante… C’est de ce­la que parle l’ex­po­si­tion Sou­lè­ve­ments pré­sen­tée ces jours-ci à la Ga­le­rie de l’UQAM.

Ceux qui ont par­ti­ci­pé au prin­temps des car­rés rouges en 2012 ont en­tra­per­çu, à l’échelle de la so­cié­té qué­bé­coise plu­tôt pa­ci­fique et po­sée, de quoi il peut en re­tour­ner. Pour­tant, le pou­voir et bien des mé­dias ont ten­dance à construire une image ex­trê­me­ment né­ga­tive de ces mo­ments de sou­lè­ve­ment et de ras-le-bol, où ex­plose le sen­ti­ment jus­ti­fié d’in­jus­tice.

Ce n’est pas le cas du théo­ri­cien Georges Di­di-Hu­ber­man, com­mis­saire de cette ex­po. Après avoir tra­vaillé sur les re­pré­sen­ta­tions des la­men­ta­tions, sur l’image du peuple en larmes, concept qu’il a in­ter­ro­gé dans sa sé­rie de livres in­ti­tu­lée L’oeil de l’his­toire ain­si que dans une ex­po­si­tion, voi­ci qu’il a l’élan de ré­flé­chir aux sou­lè­ve­ments. Comme il l’ex­pli­quait lors du col­loque qui lui fut consa­cré le 7 sep­tembre à l’UQAM, nous vi­vons «de sombres temps», d’au­tant plus sombres que la gauche ne semble pas se re­mettre d’un abat­te­ment pro­fond. Les titres des livres de bien des pen­seurs et au­teurs sont de­puis long­temps dé­pres­sifs: Mé­lan­co­lie de la gauche d’En­zo Tra­ver­so, Dé­pos­ses­sion de Ju­dith But­ler et Athe­na Atha­na­siou, Confis­ca­tion de Ma­rie Jo­sé Mond­zain… Sans ou­blier le ro­man Sou­mis­sion de Houel­le­becq.

Émo­tions de­vant la constel­la­tion pré­caire des sou­lè­ve­ments

Di­di-Hu­ber­man montre, à l’op­po­sé, com­ment, dans le sou­lè­ve­ment, ré­sident une force et une in­tel­li­gence in­des­truc­tibles qui sur­vivent à son af­fais­se­ment. Une force qui — pour suivre la pen­sée de Freud — est le signe que le dé­sir est in­des­truc­tible. Di­di-Hu­ber­man se re­fuse d’ailleurs à dé­fi­nir ce concept de sou­lè­ve­ment ou à ré­duire les sou­lè­ve­ments à une ico­no­gra­phie par­ti­cu­lière. Il fait bien. Il trouve que la pen­sée doit fonc­tion­ner par constel­la­tion d’images. Cette

ex­po se dé­voile donc comme des éclats, des frag­ments de sou­lè­ve­ment à tra­vers les­quels le vi­si­teur de­vra se pro­me­ner afin de res­sen­tir une his­toire des op­pri­més qui n’est ab­so­lu­ment pas dé­fai­tiste.

Des sec­tions per­mettent au vi­si­teur de bâ­tir des pistes de lec­ture: I. Par élé­ments (dé­chaî­nés); II. Par gestes (in­tenses); III. Par mots (ex­cla­més); IV. Par conflits (em­bra­sés); V. Par dé­si­rs (in­des­truc­tibles). Le vi­si­teur pour­ra y voir com­ment ces mo­ments de ré­vo­lu­tion se jouent au­tour de mo­tifs, d’ac­tions. Il y ver­ra aus­si bien des femmes cou­ra­geuses, ef­fec­tuant entre autres des marches contes­ta­taires — pen­sons à ces images mon­trant les «Mères de la place de Mai» dé­fi­lant à Bue­nos Aires chaque se­maine entre 1977 et 2006 afin de sa­voir ce qu’il en était de leurs en­fants, tués par la dic­ta­ture mi­li­taire.

On y voit aus­si com­ment dans ces sou­lè­ve­ments pro­li­fèrent des do­cu­ments — af­fiches, tracts, des­sins, gra­vures — qui dé­fient le pou­voir qui veut faire taire le peuple et sou­haite ef­fa­cer les traces de ces ré­voltes… Et com­ment les sou­lè­ve­ments puisent dans la mé­moire à tra­vers des images ou des re­pré­sen­ta­tions an­ciennes. C’est entre autres le cas avec l’adap­ta­tion d’An­ti­gone par Brecht.

Ce n’est donc pas une ex­po di­dac­tique ou doc­tri­naire. Ce n’est pas non plus un pe­tit guide pra­tique pour ré­vo­lu­tion­naires. C’est une ex­po em­bal­lante, in­tel­li­gente pour qui vou­dra s’y plon­ger et croire en l’hu­ma­ni­té. Une ex­po qui de­mande de faire des liens entre les images et les époques, entre des contextes so­cio­po­li­tiques très dif­fé­rents, entre des évé­ne­ments ma­jeurs et mi­neurs, sans pour au­tant pré­tendre à une uni­ver­sa­li­té théo­rique.

Cette ex­po est une cé­lé­bra­tion de la ré­volte dans son ca­rac­tère in­dé­fi­nis­sable, mais aus­si une cé­lé­bra­tion de l’art, de la créa­tion qui dé­fie l’ou­bli par la pro­duc­tion d’images. Une ex­po qui sou­ligne aus­si le tra­vail du cher­cheur. On y sai­si­ra bien com­ment les do­cu­ments his­to­riques per­mettent de dé­fier ce si­lence dont nous par­lions, ce si­lence que les puis­sants im­posent aux pe­tites voix de ce monde. Il faut aus­si et sur­tout voir cette ex­po­si­tion tout sim­ple­ment parce qu’on y trouve des oeuvres bou­le­ver­santes.

C’est le cas de cette vi­déo in­ti­tu­lée Ido­me­ni, 14 mars 2016 de Ma­ria Kour­kou­ta, qui dé­voile la marche des mi­grants à la fron­tière gré­co­ma­cé­do­nienne, ou de ces quatre pho­tos prises par des pri­son­niers dans le camp de Bir­ke­nau… L’image a bien mau­vaise presse de nos jours. On lui confère tous les dé­fauts. Cet évé­ne­ment lui ré­at­tri­bue une mis­sion plus noble, qu’elle n’a en fait ja­mais per­due.

Il a été re­pro­ché à cette ex­po­si­tion d’es­thé­ti­ser la ré­volte. Ce n’est pas la pre­mière fois que l’on sou­haite condam­ner Di­di-Hu­ber­man. Son tra­vail pri­vi­lé­gie­rait l’image par rap­port au réel. Par exemple, le ci­néaste Claude Lanz­mann lui re­pro­cha son livre Image mal­gré tout (2003), qui ap­puie­rait une vi­sion ré­duc­trice de la Shoah à tra­vers ses images. C’est bien mal le com­prendre. Di­di-Hu­ber­man place l’image au coeur de la pen­sée.

SUZY LAKE

Suzy Lake, Pre-Re­so­lu­tion : Using the Or­di­nances at Hand #11, 1983. Col­lec­tion Sha­ni­ta Ka­chan et Ge­rald Sheff. Sou­lè­ve­ments À la Ga­le­rie de l’UQAM jus­qu’au 24 no­vembre et à la Ci­né­ma­thèque qué­bé­coise jus­qu’au 4 no­vembre

MA­RIE-FRANCE COALLIER LE DE­VOIR

Un vi­si­teur de l’ex­po Sou­lè­ve­ments re­garde un ex­trait du film La nuit de la poé­sie 27 mars 1970 (1971) de Jean-Claude Labrecque et Jean-Pierre Masse. On peut y voir et y en­tendre Mi­chèle Lalonde y dé­cla­mant son cé­lèbre et glo­rieux poème Speak White (1968).

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