Fic­tion

La dic­ta­ture comme mi­roir gros­sis­sant d’une com­plexe re­la­tion père-fils

Le Devoir - - Sommaire - DO­MI­NIC TAR­DIF COL­LA­BO­RA­TEUR LE DE­VOIR

Est-il plus dif­fi­cile de main­te­nir un peuple en­tier dans la ser­vi­li­té ou de main­te­nir de bons rap­ports avec son fils? Mus­ta­fa Bleed pei­ne­rait sans doute à ré­pondre à cette ques­tion. L’an­cien pré­sident a tout of­fert à son in­grat de gar­çon, même la tête du pays. Et com­ment le re­mer­cie-t-il? En no­çant par­tout sur la pla­nète et en ne nour­ris­sant qu’un in­té­rêt très su­per­fi­ciel pour les tâches lui in­com­bant (entre autres: évi­ter d’être dé­gom­mé).

Après Niko (La Peu­plade, 2016), le Mont­réa­lais Di­mi­tri Nas­ral­lah se me­sure dans ce se­cond livre tra­duit en fran­çais par l’écri­vain Da­niel Gre­nier à l’ar­chi­tec­ture am­bi­tieuse d’une sa­tire po­li­tique se dé­rou­lant au coeur d’un pays inventé, le Mah­bad, mais pas si inventé que ça.

Avec sa guerre ci­vile entre eth­nies en­ne­mies et son gou­ver­ne­ment fan­toche à la botte de mi­nières pré­le­vant l’uranium, l’his­toire fic­tive de cette «pro­vince re­cu­lée de l’Em­pire ot­to­man, qui s’est trans­for­mée en obs­cure co­lo­nie bri­tan­nique et qui l’est res­tée jus­qu’en 1961», en­cap­sule celle de la dé­co­lo­ni­sa­tion au Moyen-Orient ou en Afrique. Nas­ral­lah évoque lui-même en en­tre­vue son Li­ban na­tal ain­si que le Zim­babwe comme sources d’ins­pi­ra­tion.

Mal­gré la jus­tesse de ses constats sur les do­mi­na­tions co­lo­nia­listes que re­joue le ca­pi­ta­lisme mon­dia­li­sé, Les Bleed brille moins par son dis­cours (pré­vi­sible) sur l’ar­rière-bou­tique d’un ré­gime violent que parce qu’il em­ploie la pas­sa­tion d’un pou­voir dic­ta­to­rial comme mi­roir gros­sis­sant du com­plexe pro­ces­sus de trans­mis­sion entre un père et un fils.

Nar­ré en al­ter­nance par cha­cun d’eux et en­tre­cou­pé d’ar­ticles de jour­naux ou de blogue ré­di­gés par la ré­sis­tance dans les jours sui­vant une élec­tion me­na­çant la main­mise de la fa­mille sur le pays, ce thril­ler plus psy­cho­lo­gique que po­li­tique parle donc de pou­voir — du dé­sir ou de l’apa­thie qu’il peut sus­ci­ter — pour mieux dis­sé­quer les ten­sions ac­ca­blant une fa­mille.

«Lais­sez-moi vous ré­vé­ler un se­cret. Je peux es­sayer de me dé­faire tant que je veux de l’em­prise pa­ter­nelle, mais ce n’est pas une élec­tion qui va chan­ger les choses», constate en toute lu­ci­di­té l’hé­ri­tier, Va­dim, une ob­ser­va­tion qui, à quelques nuances près, pour­rait s’ap­pli­quer à plu­sieurs re­la­tions père-fils.

En nous in­vi­tant dans la tête de ses prin­ci­paux per­son­nages, l’un plu­tôt at­ten­dris­sant dans sa droi­ture, l’autre dans son in­sou­ciance, Di­mi­tri Nas­ral­lah em­ploie un sub­ter­fuge aus­si ef­fi­cace que pé­rilleux et par­vient as­tu­cieu­se­ment à dé­gui­ser le diable en bon yabe. Avec leurs re­marques hi­la­rantes («Puis-je me per­mettre d’of­frir un conseil aux pères par­mi vous ? N’ache­tez ja­mais à votre ado­les­cent un jet pri­vé avec les membres de l’équi­page pour son an­ni­ver­saire»), leurs mo­ments d’in­tros­pec­tion et leurs an­goisses très com­munes, Mus­ta­fa et Va­dim Bleed en­sor­cellent comme seul le mal sait en­sor­ce­ler. Aver­tis­se­ment: le lec­teur pour­rait être dé­goû­té de lui-même et de sa sym­pa­thie pour ces hommes aux mains dé­gou­li­nantes de sang au mo­ment d’émer­ger de ce sor­ti­lège.

MA­RIE-FRANCE COALLIER LE DE­VOIR

Di­mi­tri Nas­ral­lah se me­sure ici à l’ar­chi­tec­ture d’une sa­tire po­li­tique.

Les Bleed★★★ 1/2 Di­mi­tri Nas­ral­lah, tra­duit de l’an­glais par Da­niel Gre­nier, La Peu­plade, Chi­cou­ti­mi, 2018, 272 pages

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