Cri­tiques

Avec tout son art et tout son hu­mour, An­drea Ca­mil­le­ri se penche sur un su­jet ta­bou

Le Devoir - - Sommaire - MI­CHEL BÉ­LAIR COL­LA­BO­RA­TEUR LE DE­VOIR

Il y a des su­jets que même les vieux rou­tiers comme An­drea Ca­mil­le­ri abordent du bout des lèvres. Cette his­toire, le vieux maître a com­men­cé à y tra­vailler en 2008 et l’on sent, dans son écri­ture soi­gnée et dans les apar­tés qu’il se per­met pour faire res­pi­rer le ré­cit, tout le doig­té qu’il in­ves­tit — tout comme son ad­mi­rable tra­duc­teur Serge Qua­drup­pa­ni, ro­man­cier lui-même — en abor­dant ce su­jet ta­bou dont on ne pren­dra conscience qu’à la toute fin.

Tout s’amorce avec une sorte de pre­mière pour le com­mis­saire Mon­tal­ba­no: le ca­davre que l’on vient de dé­cou­vrir dans une vil­la près de la mer a été tué… deux fois. L’au­top­sie ré­vèle en ef­fet que l’homme a d’abord été em­poi­son­né par un dé­ri­vé du cu­rare puis que, à peine une heure plus tard, on lui a ti­ré une balle dans la nuque.

Mon­tal­ba­no et son équipe dé­couvrent aus­si très vite que la vic­time est une or­dure et que la liste des sus­pects pos­sibles est sans fin: au moins la moi­tié de la ville de Vigà­ta sou­hai­tait la mort de Co­si­mo Bar­let­ta. Ce comp­table sans scru­pules pre­nait plai­sir à hu­mi­lier les gens: usu­rier, maître chan­teur, per­vers et cou­reur de ju­pons, il était una­ni­me­ment dé­tes­té. Mais que deux per­sonnes dif­fé­rentes, le même jour, passent aux actes…

On dé­couvre bien­tôt toute une sé­rie de pho­tos com­pro­met­tantes — sur les­quelles se jette bien sûr la hié­rar­chie ! — en fouillant la mai­son de Bar­let­ta, mais le com­mis­saire s’in­té­resse, lui, aux deux en­fants de la vic­time, qu’il soup­çonne d’avoir fait dis­pa­raître le tes­ta­ment. En po­sant des ques­tions aux pauvres filles pié­gées par les ca­mé­ras ins­tal­lées dans la chambre du maître chan­teur, Mon­tal­ba­no sai­sit que Bar­let­ta s’ap­prê­tait à lé­guer sa for­tune à une jeune fille dont il était tom­bé éper­du­ment amou­reux. Et c’est ti­rant dou­ce­ment sur ce fil qu’il dé­cou­vri­ra le pot aux roses.

En­core une fois, Ca­mil­le­ri réus­sit à dé­peindre ad­mi­ra­ble­ment, une pe­tite touche après l’autre, une tra­gé­die aux di­men­sions in­tem­po­relles et qua­si my­thiques. Son écri­ture fine, sa connais­sance pro­fonde de ses per­son­nages, son hu­mour et sa grande hu­ma­ni­té sans com­pro­mis font de ce ré­cit une sorte de fresque s’ins­pi­rant des plus grandes tra­gé­dies grecques. Le fait que tout ce­la soit écrit dans une langue unique os­cil­lant entre le pa­tois, le dia­lecte et l’ita­lien de base — ren­du en­core une fois re­mar­qua­ble­ment par la tra­duc­tion-adap­ta­tion de Qua­drup­pa­ni — rend la chose en­core plus in­té­res­sante.

Si vous ne connais­sez pas en­core l’oeuvre d’An­drea Ca­mil­le­ri, en voi­ci une porte d’en­trée royale, tout en fi­nesse. Ré­jouis­sons-nous sur­tout du fait qu’à 93 ans l’in­cre­vable Ca­mil­le­ri ait en­core l’éner­gie de nous faire ré­flé­chir sur les ti­raille­ments et les mo­ti­va­tions pro­fondes qui agitent notre monde.

AGF LEEMAGE ÉDI­TIONS METALLIÉ

Ca­mil­le­ri réus­sit à dé­peindre ad­mi­ra­ble­ment, une pe­tite touche après l’autre, une tra­gé­die aux di­men­sions in­tem­po­relles et qua­si my­thiques.

Nid de vi­pères ★★★★ An­drea Ca­mil­le­ri, tra­duit de l’ita­lien par Serge Qua­drup­pa­ni, Fleuve Noir, Pa­ris, 2018, 238 pages

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