Es­ca­pade

La van­life, ou prendre la clé des champs sur quatre roues

Le Devoir - - Sommaire - MAXIME BI­LO­DEAU COL­LA­BO­RA­TEUR LE DE­VOIR

Vivre dans la pro­mis­cui­té, Claude Tru­delle et Cen­drine Ché­nel connaissent ça ; le couple to­ta­lise plus de 28 ans de vie com­mune. Bien­tôt, les deux ré­si­dents de Qué­bec haus­se­ront d’un cran leur ni­veau d’in­ti­mi­té. En jan­vier pro­chain, ils en­tre­pren­dront une aven­ture au­tour du monde à bord d’un Sprin­ter tout-ter­rain de Mer­cedes-Benz, une four­gon­nette de classe B à des an­nées-lu­mière d’une rou­lotte, d’un fif­thw­heel ou d’un classe A en ma­tière de luxe. Et d’es­pace.

Au vo­lant de ce mo­to­ri­sé mi­ni­ma­liste, les «deux Qué­bé­cois au­tour du monde» (c’est le titre de leur pro­jet) vi­si­te­ront les Amé­riques avant de tra­ver­ser l’océan vers le Vieux Conti­nent. Là-bas, ils met­tront ul­ti­me­ment le cap vers les steppes de la Mon­go­lie. Leur date de re­tour? In­con­nue. «Nous al­lons vivre en no­mades et al­ler là où nos en­vies nous guident», ex­plique Cen­drine, 47 ans. «Ça va nous for­cer à nous sor­tir de notre zone de confort», avoue can­di­de­ment Claude, 57 ans, an­cien haut fonc­tion­naire de l’Ad­mi­nis­tra­tion pu­blique qué­bé­coise.

Les com­plices ve­naient de prendre pos­ses­sion de leur Sprin­ter 4x4 amé­na­gé sur me­sure quand Le De­voir les a con­tac­tés. Ils ont choi­si ce vé­hi­cule ca­pable de s’aven­tu­rer hors des sen­tiers bat­tus — et d’y de­meu­rer des jours du­rant. Le but, après tout, est de «tri­per» en plein air, non pas d’ali­gner les cir­cuits tou­ris­tiques. «Nous avons deux pan­neaux so­laires et un ré­ser­voir de 70 litres d’eau po­table qui nous as­surent une se­maine d’au­to­no­mie. L’ha­bi­tacle est iso­lé, notre mo­teur fonc­tionne au die­sel, un car­bu­rant plus com­mun en de­hors de l’Amé­rique du Nord…», pré­cisent-ils avec fier­té.

L’his­toire d’un mot-clic

Claude et Cen­drine ne sont pas les seuls à op­ter pour la vie de ca­ra­va­niers. Sur Ins­ta­gram, plus de 3,7 mil­lions de pu­bli­ca­tions af­fichent la dé­sor­mais cé­lèbre men­tion #van­life. Créé en 2011 par Fos­ter Hun­ting­ton, ce mot-clic a d’abord illus­tré le quo­ti­dien bo­hème de ce New-Yor­kais qui, à la mi-ving­taine, a pla­qué son bou­lot chez Ralph Lau­ren afin de vivre à temps plein dans son Volks­wa­gen Syn­cro 1987. Les pho­tos de sa four­gon­nette sta­tion­née ici et là sur la côte de la Ca­li­for­nie ont fait école ; au Qué­bec, on re­trouve au­jourd’hui maints pro­jets plus ou moins ins­pi­rés du mou­ve­ment van life, dont 1 Fa­mille 1000 Aven­tures, Prêts pour la route et Dé­tour lo­cal.

Les van­li­fers sont ty­pi­que­ment — mais pas ex­clu­si­ve­ment — de jeunes pro­fes­sion­nels dans la ving­taine ou la tren­taine qui veulent joindre l’utile

Po­pu­laire chez les jeunes no­mades nu­mé­riques, la van life at­tire aus­si les 50 ans et plus

(avoir un chez-soi) à l’agréable (la li­ber­té), ex­plique Maïthé Levasseur, di­rec­trice ad­jointe du Ré­seau de veille en tou­risme à la Chaire de tou­risme Tran­sat – ESG UQAM.

«On parle de mil­lé­na­riaux dont le bou­lot per­met de tra­vailler sur la route, loin du mé­tro-bou­lot-do­do. On les qua­li­fie par­fois de no­mades nu­mé­riques», sou­ligne l’ex­perte. Sans être in­dis­pen­sable, la pro­mo­tion de ce mode de vie par l’en­tre­mise des mé­dias so­ciaux semble être une com­po­sante cen­trale de cette ten­dance. Quelques van­li­fers ar­rivent même à ti­rer un pro­fit de leur au­dience.

Mal­gré la po­pu­la­ri­té du mot-clic #van­life, l’idée de vivre sur la route avec pour seul toit une four­gon­nette de­meure somme toute as­sez mar­gi­nale. En 2017, il s’est ven­du cinq fois moins de ca­mion­nettes de classe B quede«mai­sons­rou­lantes»de classe A aux États-Unis, se­lon des chiffres de RV In­dus­try As­so­cia­tion. «Il s’achète en­core plus de vé­hi­cules ré­créa­tifs que de four­gon­nettes mi­ni­ma­listes. Ce sont deux men­ta­li­tés com­plè­te­ment dis­tinctes, l’une cen­trée sur le voyage oc­ca­sion­nel, l’autre sur le dé­pla­ce­ment per­pé­tuel», ana­lyse Maïthé Levasseur.

Dé­mo­cra­ti­sa­tion

Pas be­soin, ce­pen­dant, de tout lais­ser der­rière soi pour goû­ter à la vie dans les quelques mètres car­rés d’une four­gon­nette. Au Qué­bec comme ailleurs, on as­siste à une vé­ri­table dé­mo­cra­ti­sa­tion de la van life. Dans la mé­tro­pole, la jeune en­tre­prise Van­Life Mtl pro­pose de­puis le prin­temps la lo­ca­tion de four­gon­nettes amé­na­gées dans un es­prit mi­ni­ma­liste. «Louez l’aven­ture», peu­ton d’ailleurs lire sur les vé­hi­cules de la jeune com­pa­gnie, des Dodge Pro­mas­ters pen­sés pour al­ler jouer de­hors — ils sont en me­sure de trans­por­ter des vé­los ou des planches à pa­gaie, par exemple.

À l’autre bout de l’au­to­route 20, à Qué­bec, Jean-Noël Cham­pagne loue un Sprin­ter 4x4 de­puis juin der­nier

Il s’achète en­core plus de vé­hi­cules ré­créa­tifs que de four­gon­nettes mi­ni­ma­listes. Ce sont deux men­ta­li­tés com­plè­te­ment dis­tinctes, l’une cen­trée sur le voyage oc­ca­sion­nel, l’autre sur le dé­pla­ce­ment per­pé­tuel.

MAÏTHÉ LEVASSEUR

sur la pla­te­forme RVe­zy. La clien­tèle, spor­tive, est au ren­dez-vous: son vé­hi­cule d’une ca­pa­ci­té maxi­male de quatre ou cinq per­sonnes a go­bé pas moins de 17 000 ki­lo­mètres en trois mois ! « J’ai réus­si à me blo­quer quatre jours cet au­tomne. Si­non, il n’y a pas de dis­po­ni­bi­li­tés», sou­ligne-t-il, vi­si­ble­ment sur­pris. Même son de cloche chez Rikiki Campers, à Ri­mous­ki, dans l’est du Qué­bec. «Notre Rikiki Van, un Nis­san NV 200, a été sur la route pen­dant tout l’été. Le tour de la pé­nin­sule de la Gas­pé­sie a été de loin notre des­ti­na­tion la plus po­pu­laire», af­firme Na­dia Ross, pro­prié­taire de l’en­tre­prise de lo­ca­tion de mi­ni­cam­peurs.

Cu­rieu­se­ment, la clien­tèle de ces jeunes com­pa­gnies est com­po­sée en bonne par­tie d’aven­tu­riers de plus de 50 ans. Un re­lent de rêves hip­pies in­as­sou­vis des an­nées 1970, peu­têtre? À moins que ce ne soit qu’une simple ques­tion de moyens. Après tout, le coût de la lo­ca­tion, la­quelle est ré­ser­vée aux conduc­teurs de 21 ans et plus, peut fa­ci­le­ment dé­pas­ser 200$ par jour, et ce, pour des du­rées mi­ni­males de trois à sept jours se­lon les pé­riodes de l’an­née. Faites le cal­cul : sou­dai­ne­ment, la van life perd quelque peu de son ver­nis bo­hème…

Créé en 2011 par Fos­ter Hun­ting­ton, le mot-clic #van­life a d’abord illus­tré le quo­ti­dien bo­hème de ce New-Yor­kais qui, à la mi-ving­taine, a pla­qué son bou­lot chez Ralph Lau­ren pour vivre à temps plein dans son Volks­wa­gen Syn­cro 1987

PHO­TOS RIKIKI CAMPERS

Les van­li­fers sont ty­pi­que­ment — mais pas ex­clu­si­ve­ment — de jeunes pro­fes­sion­nels dans la ving­taine ou la tren­taine qui veulent joindre l’utile (avoir un chez-soi) à l’agréable (la li­ber­té).

AN­TOINE PROULX

Sur la route de Ka­mou­ras­ka

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