La pas­sion faite femme(s)

Pas­cale Fer­land ra­mène Pau­line Ju­lien dans tout son en­ga­ge­ment et toute sa dé­chi­rante hu­ma­ni­té

Le Devoir - - Festival De Cinéma De Québec - FRAN­ÇOIS LÉ­VESQUE LE DE­VOIR

Le Fes­ti­val de ci­né­ma de la ville de Qué­bec pré­sente Pau­line Ju­lien… in­time et po­li­tique le 15 sep­tembre. La réa­li­sa­trice, Pas­cale Fer­land, a eu ac­cès aux ar­chives per­son­nelles de la dis­pa­rue pour conce­voir son do­cu­men­taire. En­tre­tien.

Dès les pre­mières mi­nutes du do­cu­men­taire Pau­line Ju­lien… in­time et po­li­tique, un ex­trait d’en­tre­vue da­tant des an­nées 1960 sai­sit de par sa pres­cience. En par­lant à un jour­na­liste de Ma­ri­lyn Mon­roe, qu’elle ad­mi­rait, Pau­line Ju­lien glisse: «Sa mort m’a ex­trê­me­ment tou­chée; je l’ai com­prise, dans un sens.» À son tour, il y a vingt ans de ce­la cette an­née, la chan­teuse at­teinte d’apha­sie dé­gé­né­ra­tive mit fin à ses jours. Peut-être l’iné­luc­ta­bi­li­té de cette is­sue en dis­sua­de­ra-telle de voir le do­cu­men­taire de Pas­cale Fer­land dé­voi­lé sa­me­di au Fes­ti­val de ci­né­ma de la ville de Qué­bec (FCVQ). Ce se­rait vrai­ment dom­mage, car c’est là une oeuvre pro­fon­dé­ment belle et émou­vante, utile aus­si, que pro­pose la ci­néaste.

De l’as­cen­sion ful­gu­rante au re­trait crève-coeur en pas­sant — d’où le titre — par l’en­ga­ge­ment po­li­tique, le film de Pas­cale Fer­land (L’im­mor­ta­li­té en fin de compte, Ada­gio pour un gars de bi­cycle) ra­mène Pau­line Ju­lien dans toute son in­té­gri­té émo­tion­nelle et pro­fes­sion­nelle. Tour­men­tée en pri­vé, in­can­des­cente sur scène, elle est là de nou­veau, vi­brante, vi­vante, 77 mi­nutes du­rant.

«L’idée du do­cu­men­taire re­monte à 1999, ré­vèle Pas­cale Fer­land. J’ai connu Pas­cale Ga­li­peau, la fille de Pau­line Ju­lien, à cette époque-là. Elle est spé­cia­liste de l’art brut et de l’art po­pu­laire au Qué­bec, et mes pre­miers films por­taient sur ces su­jets. Pau­line était dé­cé­dée peu de temps au­pa­ra­vant, mais évi­dem­ment, il s’agis­sait d’un évé­ne­ment trau­ma­tique et je trou­vais le mo­ment mal choi­si. Pas­cale avait en outre mis les ar­chives de sa mère sous scel­lés pour une pé­riode in­dé­ter­mi­née. »

La fa­cul­té d’ins­pi­rer

Puis, en 2011, Si­mon Beau­lieu pré­sen­ta Go­din, do­cu­men­taire sur le poète et homme po­li­tique Gé­rald Go­din, avec qui Pau­line Ju­lien par­ta­gea 32 ans de vie. «Pau­line était dans le film, un peu; juste as­sez pour me rap­pe­ler son am­pleur. »

Ras­su­rée quant au fait que son confrère n’en­ten­dait pas lui-même réa­li­ser un film sur Pau­line Ju­lien, Pas­cale Fer­land res­sus­ci­ta son pro­jet. Or, dé­si­reuse d’of­frir un film dis­tinct, elle prit en­core du temps, ré­flé­chis­sant aux ques­tions tant de fond que de forme.

« En 2014, je re­vi­si­tais mes notes… C’était un contexte so­cio­po­li­tique sombre: c’est ce qui m’a ra­me­née presque ir­ré­sis­ti­ble­ment vers Pau­line. J’avais be­soin d’être ins­pi­rée. J’avais le goût de plon­ger dans des ar­chives qui don­ne­raient un sens à ce que j’ob­ser­vais, à ce que je vi­vais. J’ai donc rap­pe­lé Pas­cale Ga­li­peau. »

Au­tour d’un ca­fé, les deux femmes ont vite conve­nu de la né­ces­si­té de lui consa­crer un do­cu­men­taire.

«Pas­cale m’a dit: “Je te donne carte blanche et je t’ouvre les ar­chives de ma mère, sans res­tric­tion.” Elle avait pu­blié La re­narde et le mal pei­gné en 2009, mais il ne s’agis­sait que d’une frac­tion de la cor­res­pon­dance entre Pau­line Ju­lien et Gé­rald Go­din: on parle d’en­vi­ron 500 lettres échan­gées sur trois dé­cen­nies. Tout ça ju­me­lé aux jour­naux de Pau­line…»

Les écrits de cette der­nière, qui se ra­conte elle-même en quelque sorte, consti­tuent la trame du film. Do­mi­nique Ques­nel et Marc Bé­land narrent ces pas­sages ti­rés de la­dite cor­res­pon­dance avec un brio tel qu’on les ou­blie: ha­bi­tées, leurs voix hors champ se sub­sti­tuent à celles du couple qu’on voit évo­luer à l’écran, entre autres grâce à des pas­sages re­mon­tés du court mé­trage Fa­bienne sans son Jules de Jacques God­bout.

La prise de conscience

En 2014, je re­vi­si­tais mes notes… C’était un contexte so­cio­po­li­tique sombre : c’est ce qui m’a ra­me­née presque ir­ré­sis­ti­ble­ment vers Pau­line. J’avais be­soin d’être ins­pi­rée. J’avais le goût de plon­ger dans des ar­chives qui don­ne­raient » un sens à ce que j’ob­ser­vais, à ce que je vi­vais. PAS­CALE FER­LAND

Si elle met en exergue l’amour du couple uni dans son en­ga­ge­ment vis­cé­ral pour la cause de l’in­dé­pen­dance, Pas­cale Fer­land n’en pri­vi­lé­gie pas moins la seule pers­pec­tive de Pau­line Ju­lien. C’est à son point de vue in­time — d’où le titre, bis — que l’on s’at­tache.

«C’était mon angle d’ap­proche: son re­gard, ses mots, sa pa­role.» On re­vient ain­si sur un par­cours in­croyable: «Dans les an­nées 1960-1970, c’était une mé­gas­tar. »

À cet égard, un autre ex­trait d’en­tre­vue per­met de com­prendre le che­mi­ne­ment de Pau­line Ju­lien. Au jour­na­liste, elle évoque sa re­la­tive in­dif­fé­rence vis-à-vis des re­ven­di­ca­tions sou­ve­rai­nistes à l’époque où elle vi­vait sur­tout en France, ce­la en contraste avec sa prise de conscience iden­ti­taire une fois ré­ins­tal­lée au Qué­bec, avec l’en­jeu de la sau­ve­garde de la langue fran­çaise en toile de fond.

Pas­cale Fer­land confie en l’oc­cur­rence qu’elle par­tage le rêve in­dé­pen­dan­tiste de Pau­line Ju­lien. Tou­te­fois, elle pré­cise que son film se veut d’abord une in­vi­ta­tion à re­prendre, si­non ce­lui de la sou­ve­rai­ne­té, l’un des nom­breux autres flam­beaux en mal d’être bran­dis à pré­sent.

«Le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique s’ac­cé­lère, on vit la sixième ex­tinc­tion mas­sive des es­pèces… La po­li­tique est si peu ins­pi­rante. Un per­son­nage comme Trump trône à la Mai­son­Blanche… Ici, on penche à droite et les ini­qui­tés so­ciales me déses­pèrent et m’en­ragent. Se rap­pe­ler Pau­line Ju­lien, au­jourd’hui, ça m’ap­pa­raît per­ti­nent.»

Un beau mo­dèle

En ef­fet, dans le do­cu­men­taire, on constate com­bien Pau­line Ju­lien était sin­cère, consé­quente, que ses convic­tions dé­cla­rées ne re­le­vaient pas de la pos­ture.

«Elle était ce qu’elle di­sait et ce qu’elle fai­sait, ré­sume Pas­cale Fer­land. Même après que l’apha­sie l’eut contrainte à re­non­cer à chan­ter, elle est al­lée tra­vailler pour des ONG, no­tam­ment en Afrique. Ceux qui l’ont connue sa­vaient, autre exemple ré­vé­la­teur, qu’elle ne sor­tait ja­mais de chez elle sans une grosse poi­gnée de mon­naie qu’elle dis­tri­buait en che­min aux sans-abri qu’elle croi­sait. C’est tout ça, la per­sonne en­tière, que j’ai vou­lu ra­me­ner à l’avant-scène.»

Et ce­la, en re­pla­çant la vie de Pau­line Ju­lien dans son contexte so­cio­po­li­tique, tou­jours, et à des­sein.

«Je ne m’adresse pas tant aux gens de sa gé­né­ra­tion, qui eux se sou­viennent, qu’aux plus jeunes, afin qu’ils la dé­couvrent. C’est tel­le­ment un beau mo­dèle fé­mi­nin fort. S’il y a un seul ou une seule jeune, dans une salle, qui est trans­por­té et ins­pi­ré par elle, je se­rai com­blée. »

Après son pas­sage au FCVQ, Pau­line Ju­lien… in­time et po­li­tique fe­ra l’ob­jet d’une soi­rée ta­pis rouge au théâtre Ou­tre­mont de Mon­tréal avant de prendre l’af­fiche le 21 sep­tembre.

VALÉRIAN MAZATAUD LE DE­VOIR

Pas­cale Fer­land confie qu’elle par­tage le rêve in­dé­pen­dan­tiste de Pau­line Ju­lien. Tou­te­fois, elle pré­cise que son film se veut d’abord une in­vi­ta­tion à re­prendre, si­non ce­lui de la sou­ve­rai­ne­té, l’un des nom­breux autres flam­beaux en mal d’être bran­dis à pré­sent.

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