La le­çon d’hu­ma­ni­té de Ran­dy Wes­ton

Sa vie du­rant, il se se­ra ap­pli­qué à in­jec­ter dans le corps du jazz les ré­so­nances afri­caines

Le Devoir - - Culture - SERGE TRUFFAUT COL­LA­BO­RA­TEUR LE DE­VOIR

Le 1er sep­tembre der­nier, Ran­dy Wes­ton s’est mé­ta­mor­pho­sé en Ba­ron Sa­me­di. Si ce jour-là, à son do­mi­cile de Brook­lyn, il est pas­sé de vie à tré­pas ici bas, c’est pour mieux ha­biller le cos­tume de ce noble qui, de là-haut, veille sur l’es­prit des morts chaque sa­me­di, se­lon les en­sei­gne­ments de la my­tho­lo­gie haï­tienne adop­tée de l’Afrique.

L’Afrique, la mère de l’hu­ma­ni­té, l’ac­cou­cheuse des ori­gines, les nôtres, au­ra été la grande af­faire de Wes­ton. Sa grande pas­sion. Lors­qu’il est mort, alors qu’il avait 92 ans, il en au­ra été l’ar­chéo­logue et l’eth­no­logue, l’his­to­rien de ses em­pires comme le so­cio­logue de sa co­lo­ni­sa­tion.

Des Do­gons, des Gna­wa et autres peuples, il était à la fois si proche et si en­clin à dé­cli­ner leurs grandes heures, qu’il les a trans­for­més en ar­ti­sans in­con­tour­nables de l’his­toire du jazz. De son dé­ve­lop­pe­ment. Il faut sa­voir qu’avant d’être pia­niste et com­po­si­teur, il dis­pen­sa dans son New York na­tal des sé­mi­naires sur les ci­vi­li­sa­tions du plus vieux des conti­nents.

À l’ori­gine de cet amour de l’Afrique, il y a un trau­ma­tisme. Ce­lui qui dé­cou­la du ra­cisme ins­ti­tu­tion­na­li­sé au sein de l’ar­mée amé­ri­caine alors qu’il com­bat­tait les Ja­po­nais du­rant la Deuxième Guerre mon­diale, no­tam­ment à Oki­na­wa. Il fai­sait par­tie d’un ré­gi­ment ras­sem­blant uni­que­ment des Noirs à qui on fai­sait faire ce que cha­cun des amis lec­teurs de­vine : le sale bou­lot.

Ce trau­ma­tisme au­ra une consé­quence mar­quée sur son art: col­ler au plus près aux ori­gines de cette mu­sique qu’on nomme jazz, mot que lui, comme Miles Da­vis, Duke El­ling­ton, Ar­chie Shepp et Charles Min­gus, n’ai­mait guère. Mais en­core? «Que vous par­liez de jazz ou de blues ou de bos­sa-no­va ou de sam­ba, de sal­sa, vous par­lez en fait des contri­bu­tions afri­caines à la culture oc­ci­den­tale. Si vous en­le­vez les élé­ments afri­cains de notre mu­sique, vous n’avez rien. » Rien !

D’abord com­po­si­teur

Dès le dé­but des an­nées 1950, Wes­ton va s’ap­pli­quer avec mé­ti­cu­lo­si­té et constance à in­jec­ter dans le corps du jazz les ré­so­nances afri­caines. Sa com­po­si­tion Hi-Fly, qui de­puis est de­ve­nue un stan­dard, est em­blé­ma­tique de cette époque. Avant Max Roach et Art Bla­key, il a co­lo­ré le jazz des rythmes de l’Ouest afri­cain avec ceux du Maroc.

Tout au long de sa vie, il n’a ja­mais cher­ché à être un vir­tuose du pia­no, un Don Pul­len ou un Tom­my Fla­na­gan. Son «truc» a tou­jours été de faire du pia­no un ins­tru­ment au ser­vice de ses com­po­si­tions et de ses ar­ran­ge­ments. En fait, pour ce qui est de son jeu, sa ma­nière de jouer, il fait par­tie d’une tra­di­tion qui com­mence avec Jel­ly Roll Mor­ton, se pour­suit avec Duke El­ling­ton et sur­tout son ami et men­tor Monk. Dé­no­mi­na­teur com­mun de ces mes­sieurs? Ils sont com­po­si­teurs avant d’être pia­nistes.

Dans les an­nées 1980 et 1990, grâce à un pro­duc­teur fran­çais, JeanP­hi­lippe Al­lard, il va pou­voir lais­ser libre cours à tous ses pen­chants afri­cains qui se­ront pu­bliés sur Verve. Il va ali­gner de grandes et belles oeuvres. Lit­té­ra­le­ment! Avec sa for­ma­tion bap­ti­sée Afri­can Rythms, qui com­pre­nait no­tam­ment les saxo­pho­nistes Billy Har­per et Ta­lib Kibwe, le trom­bo­niste ex­tra­or­di­naire Ben­ny Po­well, le contre­bas­siste Alex Blake, le bat­teur Idris Mu­ham­mad et trois ou quatre per­cus­sion­nistes, Ran­dy Wes­ton va nous ser­vir une le­çon mu­si­cale d’une pro­fonde hu­ma­ni­té. Loin, très loin des froi­deurs blanches des mu­siques dites im­pro­vi­sées ou contem­po­raines ou dé­co­ra­tives.

Au mi­lieu de cet en­semble de pro­duc­tions, Wes­ton si­gne­ra un chefd’oeuvre en com­pa­gnie de Diz­zy Gilles­pie et de Pha­roah San­ders: The Spi­rits of Our An­ces­tors, pa­ru, lui, sur An­tilles. C’est bien simple: ce double al­bum est à ins­crire sur la fa­meuse liste des 20 disques à em­por­ter sur l’île dé­serte. Car avec lui, au moins une chose est cer­taine: il ré­duit les ré­cri­mi­na­tions du Ca­pi­taine Achab à trois fois rien. En d’autres termes, cet al­bum est à l’image de l’homme Ran­dolph Ed­ward Wes­ton, né le 6 avril 1926 : é-n-o-r-m-e !

Tout au long de sa vie, il n’a ja­mais cher­ché à être un vir­tuose du pia­no. Son « truc » a tou­jours été de faire du pia­no un ins­tru­ment au ser­vice de ses com­po­si­tions et de ses ar­ran­ge­ments.

GEORGES GOBET AGENCE FRANCE-PRESSE

Ran­dy Wes­ton à Saint-Louis, au Sé­né­gal, en 2007

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