L’as­so­cié ca­na­dien, par Mi­chel Da­vid

Le Devoir - - PERSPECTIVES - MI­CHEL DA­VID

Le pre­mier mi­nistre Le­gault a pro­fi­té du ju­ge­ment de la Cour su­prême sur le contrat de Chur­chill Falls pour pro­mou­voir son pro­jet de « Baie-James du XXIe siècle » en par­te­na­riat avec les ache­teurs po­ten­tiels d’élec­tri­ci­té, no­tam­ment l’On­ta­rio, dont il avait dé­jà es­quis­sé les grandes lignes à l’au­tomne 2016. Son en­thou­siasme avait été re­froi­di l’an der­nier quand la pre­mière mi­nistre on­ta­rienne, Kath­leen Wynne, avait nié tout in­té­rêt pour le pro­jet, contrai­re­ment à ce que le chef de la CAQ lui avait fait dire à l’is­sue de leur tête-à-tête, mais il en­tend re­prendre bien­tôt la dis­cus­sion avec son suc­ces­seur, Doug Ford.

Pour la pre­mière fois, M. Le­gault a éga­le­ment pro­po­sé de prendre Ot­ta­wa comme as­so­cié. « Je ne se­rais pas gê­né — et j’en ai dé­jà par­lé à Jus­tin Tru­deau — de de­man­der au gou­ver­ne­ment fé­dé­ral éven­tuel­le­ment une par­ti­ci­pa­tion », a-t-il dé­cla­ré mar­di. Contrai­re­ment à ce qu’il avait fait dans le cas de Mme Wynne, il ne nous a pas fait part de la ré­ac­tion de M. Tru­deau.

Jus­qu’à pré­sent, au­cun gou­ver­ne­ment qué­bé­cois, qu’il soit li­bé­ral ou pé­quiste, n’avait en­vi­sa­gé une par­ti­ci­pa­tion d’Ot­ta­wa ou de qui que soit d’autre au dé­ve­lop­pe­ment de ce joyau qu’est Hy­dro-Qué­bec, sym­bole par ex­cel­lence du sa­voir-faire qué­bé­cois et du « Maîtres chez nous ».

Hy­dro-Qué­bec s’est plu­tôt fait re­pro­cher son im­pé­ria­lisme. Terre-Neuve n’a ja­mais di­gé­ré son re­fus de re­né­go­cier le contrat de 1969, qui s’est trans­for­mé en vé­ri­table mar­ché de dupes. En 2010, la ten­ta­tive d’achat d’Éner­gie NB a sou­le­vé un tol­lé au Nou­veau-Bruns­wick et a contri­bué à la chute du pre­mier mi­nistre de l’époque, Shawn Gra­ham.

Que l’ini­tia­tive d’un nou­veau par­te­na­riat pancanadien vienne d’un gou­ver­ne­ment qui a fait de l’au­to­no­mie sa marque de com­merce est pour le moins pa­ra­doxal. Ce n’est peut-être pas un ha­sard si M. Le­gault avait dé­voi­lé son pro­jet de « Baie-James du XXIe siècle » lors du con­grès qui avait été mar­qué par sa pro­fes­sion de foi dans le Ca­na­da. L’in­té­gra­tion po­li­tique du Qué­bec à l’en­semble ca­na­dien trou­ve­rait là un pro­lon­ge­ment éco­no­mique dans un sec­teur où il a tou­jours pré­fé­ré faire ca­va­lier seul.

Certes, M. Le­gault a bien pré­ci­sé que les ins­tal­la­tions ac­tuelles d’Hy­dro-Qué­bec de­meu­re­raient sa pro­prié­té ex­clu­sive. Le par­te­na­riat, qui pour­rait prendre la forme d’une nou­velle so­cié­té d’État, ne concer­ne­rait que les nou­veaux équi­pe­ments : bar­rages, parcs d’éo­liennes, etc. Il n’en de­meure pas moins que d’autres États se­raient co­pro­prié­taires d’ac­tifs en sol qué­bé­cois.

On n’en est pas en­core là. Hy­dro-Qué­bec dis­po­se­ra en­core d’im­por­tants sur­plus pen­dant de nom­breuses an­nées, mais le jour vien­dra in­évi­ta­ble­ment où les com­bus­tibles fos­siles se­ront rem­pla­cés un peu par­tout par des sources d’éner­gie plus propres. Les coûts éle­vés de la re­mise à ni­veau des cen­trales nu­cléaires on­ta­riennes vont éga­le­ment ren­for­cer l’at­trait de l’hy­dro­élec­tri­ci­té qué­bé­coise. Des pre­mières études à l’en­trée en ex­ploi­ta­tion d’un bar­rage, il peut s’écou­ler une quin­zaine d’an­nées. S’il doit y avoir une autre Baie-James, il n’est pas trop tôt pour en je­ter les bases.

L’idée d’in­té­grer les dif­fé­rents ré­seaux d’élec­tri­ci­té au Ca­na­da n’est pas nou­velle. Le ré­seau de ré­flexion L’idée fé­dé­rale a pu­blié en 2012 une étude ef­fec­tuée par Pierre-Oli­vier Pi­neau, pro­fes­seur à HEC Mon­tréal, qui, tout en re­con­nais­sant la lo­gique éco­no­mique d’une telle in­té­gra­tion et ses bien­faits pour l’en­vi­ron­ne­ment, sou­li­gnait les risques po­li­tiques qu’elle com­por­tait.

« Pour les po­li­ti­ciens pro­vin­ciaux, chan­ger le sta­tu quo pour une ap­proche pan­ca­na­dienne [ou une col­la­bo­ra­tion in­ter­pro­vin­ciale] re­pré­sente un double risque : d’une part, les élec­teurs pour­raient mal per­ce­voir la “perte” de pou­voirs au pro­fit d’un autre gou­ver­ne­men ; d’autre part, un sen­ti­ment de me­nace sur un ser­vice es­sen­tiel pour­rait être res­sen­ti, à cause de pos­sibles chan­ge­ments de ta­rif ou de mode d’opé­ra­tion. Il est donc très dé­li­cat pour les po­li­ti­ciens de dé­ve­lop­per des pro­jets conjoints, parce qu’ils re­pré­sentent une sor­tie du sta­tu quo qui est sou­vent très mal per­çue par les élec­teurs. » Qui plus est, les gains ré­sul­tant de l’in­té­gra­tion ne se­raient réa­li­sés qu’à long terme, alors que les échéances élec­to­rales viennent beau­coup plus ra­pi­de­ment.

Le pro­fes­seur Pi­neau ex­pli­quait que les lois du mar­ché fe­raient en sorte que les consom­ma­teurs des pro­vinces pro­duc­trices d’hy­dro­élec­tri­ci­té ver­raient leur fac­ture aug­men­ter. « En ef­fet, des consom­ma­teurs prêts à payer plus cher [mais moins cher que pour leur pro­duc­tion ac­tuelle d’élec­tri­ci­té à par­tir de com­bus­tibles fos­siles ou re­nou­ve­lables non hy­drau­liques] au­raient ac­cès à cette hy­dro­élec­tri­ci­té et se­raient en concur­rence avec les consom­ma­teurs lo­caux. Les consom­ma­teurs ac­tuels d’hy­dro­élec­tri­ci­té sont donc lé­gi­ti­me­ment in­dis­po­sés à re­non­cer à cet ac­cès ex­clu­sif sous une ta­ri­fi­ca­tion fa­vo­rable. »

De­puis l’élec­tion du 1er oc­tobre, M. Le­gault semble dé­cou­vrir presque chaque jour que les choses sont plus com­pli­quées au gou­ver­ne­ment qu’elles ne le pa­rais­saient dans l’op­po­si­tion. Il était fa­cile de faire mi­roi­ter une « BaieJames du XXIe siècle ». Comme de pro­mettre de faire rendre gorge aux mé­de­cins spé­cia­listes. Il n’est pas au bout de ses sur­prises.

De­puis l’élec­tion du 1er oc­tobre, M. Le­gault semble dé­cou­vrir presque chaque jour que les choses sont plus com­pli­quées au gou­ver­ne­ment qu’elles ne le pa­rais­saient dans l’op­po­si­tion

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.