Ma­gni­tude 8

Le Devoir - - MONDE - ÉLI­SA­BETH VAL­LET

Les élec­tions du 6 no­vembre ont pro­vo­qué un séisme, cau­sant des dé­gâts ma­jeurs à l’épi­centre. La « ca­ra­vane » a dis­pa­ru et le pro­cu­reur gé­né­ral Ses­sions aus­si. L’État de droit chan­celle alors que la Mai­sonB­lanche fonde le ban­nis­se­ment d’un jour­na­liste de CNN sur une vi­déo tra­fi­quée et que les se­conds dé­pouille­ments sou­lignent l’am­pleur des ir­ré­gu­la­ri­tés dans les vo­ta­tions.

Or le chef d’État dé­verse des ba­rils d’acide dans cha­cune des fis­sures de la so­cié­té amé­ri­caine pour les trans­for­mer en failles abys­sales où l’âme du pays se perd. Il uti­lise les mé­ca­nismes dé­mo­cra­tiques pour in­suf­fler des ha­bi­tudes au­to­ri­taires. Dans ce contexte, mi­no­rer le poids des mots et des gestes qui les ac­com­pagnent ne fait qu’ac­cé­lé­rer la course vers le vide. Car les mots d’au­to­ri­té portent. Ils érigent des ins­ti­tu­tions dé­mo­cra­tiques en en­ne­mis du peuple, des op­po­sants en ad­ver­saires à abattre, ils nor­ma­lisent l’in­con­ce­vable, érigent les théo­ries conspi­ra­tion­nistes en réa­li­té. Ils se mé­ta­mor­phosent par­fois en armes, qu’il s’agisse d’une AR15 ou d’une ma­chette. Il n’est donc pas ano­din que le per­son­nel du New York Times ait choi­si de suivre une for­ma­tion en pre­miers soins, re­dou­tant les ef­fets du cli­mat ac­tuel. Il n’est pas in­si­gni­fiant que de­puis la tue­rie dans une sy­na­gogue à Pitts­burgh, plu­sieurs mos­quées peinent à em­bau­cher des gardes de sé­cu­ri­té parce qu’ils craignent pour leur vie, tan­dis que les actes hai­neux (an­ti­sé­mites, an­ti-gai, an­ti-la­ti­no, an­ti-noir) ont aug­men­té sub­stan­tiel­le­ment de­puis 2017.

Par­ti­cu­liè­re­ment si­gni­fi­ca­tif dans ce contexte est le rem­pla­ce­ment du pro­cu­reur gé­né­ral par une fi­gure par­ti­sane, Mat­thew Whi­ta­ker, qui a dé­jà conclu à l’ina­ni­té de l’en­quête Muel­ler : en tant que su­pé­rieur du pro­cu­reur spé­cial, il pour­ra prendre connais­sance de l’avan­ce­ment du rap­port d’en­quête et en in­for­mer le pré­sident. Il est l’ul­time pare-feu du gou­ver­ne­ment face à une Chambre qui a bas­cu­lé dans l’op­po­si­tion. Car les com­mis­sions par­le­men­taires peuvent re­mettre des as­si­gna­tions à com­pa­raître, des man­dats d’ame­ner, im­po­ser la trans­mis­sion de do­cu­ments… au nombre des­quels le rap­port (une fois ter­mi­né) de Ro­bert Muel­ler. Ain­si, l’en­trée en fonc­tion du nou­veau Con­grès, le 3 jan­vier, de­vrait voir la mise en place gra­duelle d’en­quêtes sur les pra­tiques du gou­ver­ne­ment, l’uti­li­sa­tion de fonds pu­blics à des fins per­son­nelles, la vio­la­tion de la clause sur les émo­lu­ments, le de­gré de col­lu­sion avec la Rus­sie en 2016, l’uti­li­sa­tion par des membres du gou­ver­ne­ment de leur cour­riel per­son­nel à des fins pro­fes­sion­nelles, l’aban­don de Por­to Ri­co à la fu­rie de l’ou­ra­gan Ma­ria…

Pour au­tant, elles se heur­te­ront au fu­tur conseiller ju­ri­dique de la Mai­son-Blanche, Pat Ci­pol­lone, qui a an­non­cé ses cou­leurs : chaque as­si­gna­tion se­ra por­tée de­vant les tri­bu­naux… jus­qu’en Cour su­prême, s’il le faut. D’où l’im­por­tance de l’in­dé­pen­dance et de l’équi­libre po­li­tique de cet aréo­page.

Dans le même temps, les femmes et les mi­no­ri­tés n’ont ja­mais été aus­si nom­breuses à tous les pa­liers de la po­li­tique amé­ri­caine et, con­for­mé­ment aux re­cherches mon­trant l’im­pact d’une meilleure re­pré­sen­ta­ti­vi­té dans la pro­duc­tion de normes, elles au­ront la ca­pa­ci­té, à terme, de re­dé­fi­nir la pra­tique de la po­li­tique.

L’al­ter­nance aux ni­veaux fé­dé­rés au­ra aus­si une in­ci­dence sur les lé­gis­la­tions lo­cales pour contrer les ef­fets des (dé) ré­gle­men­ta­tions fé­dé­rales (de la réa­li­té du chan­ge­ment cli­ma­tique au sa­laire mi­ni­mum, de la jus­tice pé­nale au contrôle des armes à feu). Le chan­ge­ment de la teinte po­li­tique des lé­gis­la­tures et des gou­ver­neurs au­ra un ef­fet sur le tra­cé des cir­cons­crip­tions élec­to­rales dans la fou­lée du re­cen­se­ment de 2020. L’al­ter­nance aux postes de juges, de pro­cu­reurs de dis­trict et de pro­cu­reurs gé­né­raux au­ra un im­pact sur le droit. Un rôle cru­cial, comme en at­teste la dé­ci­sion de la Cour fé­dé­rale d’ap­pel du 9e res­sort, il y a deux jours, de main­te­nir la sus­pen­sion d’in­va­li­da­tion du pro­gramme DA­CA, dont le juge Kim Ward­law a af­fir­mé qu’elle était ar­bi­traire. Ou celle, hier, de la Cour fé­dé­rale de dis­trict au Mon­ta­na sus­pen­dant la construc­tion du pi­pe­line Keys­tone XL, au mo­tif que le gou­ver­ne­ment avait igno­ré des in­for­ma­tions cru­ciales sur le chan­ge­ment cli­ma­tique. À plus long terme, cette évo­lu­tion au ni­veau lo­cal au­ra un ef­fet au ni­veau fé­dé­ral. Car les fonc­tions lo­cales sont des pé­pi­nières qui per­mettent de per­co­ler vers le haut et d’in­ves­tir Wa­shing­ton : le pay­sage po­li­tique pour­rait chan­ger en 2020.

Mais pour que la dé­mo­cra­tie se ré­gé­nère, il lui faut du temps. C’est ce dont elle manque le plus au­jourd’hui. En ef­fet, les pri­maires du pro­chain cycle élec­to­ral com­mencent dans moins de qua­torze mois. Ceux qui ima­ginent que le cli­mat ac­tuel a at­teint son pa­roxysme se leurrent : la ma­gni­tude des séismes à ve­nir pour­rait ne pas être me­su­rable sur les échelles ac­tuelles.

Les femmes et les mi­no­ri­tés n’ont ja­mais été aus­si nom­breuses à tous les pa­liers de la po­li­tique amé­ri­caine et, con­for­mé­ment aux re­cherches mon­trant l’im­pact d’une meilleure re­pré­sen­ta­ti­vi­té dans la pro­duc­tion de normes, elles au­ront la ca­pa­ci­té, à terme, de re­dé­fi­nir la pra­tique de la po­li­tique

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.