Voyage

La mé­tro­pole in­dienne est une ville de tous les ex­trêmes

Le Devoir - - SOMMAIRE - AN­TOINE CHAR À MUM­BAI COL­LA­BO­RA­TEUR LE DE­VOIR

À Mum­bai, dans le chaos en­sor­ce­lant d’une ville de tous les ex­trêmes.

Pi­geons, cor­beaux et chauves-sou­ris au-des­sus de vos têtes, trot­toirs dé­fon­cés à vos pieds et nids-de-poule dans les rues bon­dées de vé­hi­cules aux klaxons stri­dents, dont cer­tains res­semblent à ceux des oua­oua­rons: s’il existe un chaos en­sor­ce­lant, il se trouve à Mum­bai. Les vaches ont prio­ri­té sur les voi­tures (et ces der­nières sur les pié­tons). Après tout, elles sont sa­crées. Mais elles sont peu nom­breuses dans la mé­tro­pole éco­no­mique in­dienne, sillon­née jour et nuit par plus de 60 000 taxis jaune et noir.

Près de la moi­tié de ses 20 mil­lions d’ha­bi­tants sur­vit dans des bi­don­villes, sou­vent à quelques jets de pierre de quar­tiers cos­sus où vit la plus grande concen­tra­tion de mil­liar­daires de l’Inde, un pays où 3000 en­fants meurent en­core tous les jours de mal­nu­tri­tion. Pour­quoi pas­ser quinze jours dans la ville de tous les ex­trêmes, connue avant 1995 sous le nom de Bom­bay? Pour sor­tir des sen­tiers bat­tus tou­ris­tiques. Pour une aven­ture cultu­relle. Sur­vo­ler une Inde ka­léi­do­sco­pique. Se frot­ter à sa mi­sère, cher­cher à com­prendre sa ri­chesse spi­ri­tuelle. Pour…

Mar­cher tous les jours dans les rues de Mum­bai et en­tendre son tintamarre, sen­tir ses odeurs pas tou­jours épi­cées, res­pi­rer de l’en­cens brû­lant pour éloi­gner les mouches d’étals rem­plis de mets de toutes sortes, tels que le bhel pu­ri (col­la­tion crous­tillante au riz souf­flé et lé­gumes avec une sauce au ta­ma­rin aci­du­lé), le pav bha­ji (un cur­ry de lé­gumes) ou en­core des mor­ceaux de viande gré­sillant sur des grils.

La cui­sine de rue est reine, mais il faut avoir l’es­to­mac so­lide pour l’ap­pré­cier. Et, comme par ha­sard, entre les mon­tagnes de vic­tuailles, il y au­ra tou­jours quel­qu’un avec une pe­tite ba­lance pour vous pe­ser. « Fif­teen rou­pies [30 cents], sir!»

Mar­cher dans Mum­bai, re­bap­ti­sée en ré­fé­rence à la déesse hin­doue Mum­ba­de­vi, c’est zig­za­guer entre la vie et la mort au mi­lieu de rick­shaws pé­ta­ra­dants, de bus à bout de souffle, de mo­tos et de bi­cy­clettes al­lant dans toutes les di­rec­tions. Par­mi les deux roues, les dab­ba­wal­lahs. Ils livrent tous les mi­dis, même en pleine mous­son, au moins 200 000 re­pas faits mai­son aux Mum­bai­kars coin­cés dans leurs bu­reaux.

Mum­bai res­semble un peu à Shi­va. Comme le dieu le plus ado­ré de l’hin­douisme, la ville est des­truc­trice pour ceux qui vivent avec moins de deux dol­lars par jour, bien­fai­sante pour la classe moyenne et les nou­veaux ma­ha­ra­jas de la fi­nance.

La­veurs d’oreilles

Si les men­diants ne sont pas très pré­sents en de­hors des lieux tou­ris­tiques, les cor­beaux et les chiens er­rants sont nom­breux à se dis­pu­ter les pou­belles dans les rues où les mar­chands de pa­co­tilles et de quatre-sai­sons cô­toient ci­reurs et khan saf­ter­mi wal­lahs (la­veurs d’oreilles). Ces der­niers font un net­toyage bien conduit à l’aide d’huile de co­co pour 20 rou­pies (40 cents).

Pour vous, ce se­ra cinq fois plus. Après tout, vous êtes riche. D’ailleurs, tout est beau­coup plus cher pour un étran­ger. Les mu­sées, par exemple. Les prix d’en­trée sont dix, par­fois vingt fois moins éle­vés pour un In­dien. Ce­la ne de­vrait pas vous em­pê­cher de vi­si­ter le Ma­ni Bha­van, dans Ma­la­bar Hill, quar­tier cos­su qui do­mine Mum­bai. Tout pe­tit, le mu­sée est consa­cré au père de l’in­dé­pen­dance: ma­hat­ma Gand­hi. De 1917 à 1934, à cha­cune de ses vi­sites, il vi­vait dans cette mai­son de trois étages. Vous re­trou­ve­rez sa chambre, sa bi­blio­thèque avec au moins 50 000livres et jour­naux, son bu­reau où l’apôtre de la non-vio­lence écri­vit une lettre à Hit­ler, le 23 juillet 1939, le priant de tout faire pour évi­ter «le dé­clen­che­ment d’une guerre pou­vant ré­duire l’hu­ma­ni­té à l’état sau­vage ».

Le 1er sep­tembre, la Se­conde Guerre mon­diale écla­tait.

Et puisque vous êtes dans Ma­la­bar Hill, pro­me­nez-vous dans ses jar­dins dits sus­pen­dus (Han­ging Gar­dens), qui offrent une vue panoramique de Mum­bai, avec sa cen­taine d’im­meubles Art dé­co aux tons pas­tel (non, vous n’êtes pas à Mia­mi!), sa baie bor­dée de Ma­rine Drive, un bou­le­vard de quatre ki­lo­mètres cein­tu­rant Chow­pat­ty Beach où, pen­dant 11 jours en sep­tembre, des mil­liers de sta­tues bio­dé­gra­dables de Ga­nesh, le dieu à la tête d’élé­phant, sont im­mer­gées dans la mer d’Ara­bie.

Par­mi les mil­lions de di­vi­ni­tés de l’hin­douisme, Ga­nesh, fils de Shi­va est, avec son corps d’en­fant et son gros ventre, le «chou­chou» des Mum­bai­kars. Il est en tout cas consi­dé­ré comme un porte-bon­heur dans une ville qui fait rê­ver toute l’Inde avec ses stu­dios de Bol­ly­wood.

Vous pou­vez y pas­ser quelques heures si vous ai­mez les vi­sites gui­dées, si­non… Al­lez tout sim­ple­ment au ci­né­ma voir un mé­lo­drame dan­sant en hin­di… sans sous-titres.

Choi­sis­sez alors le Re­gal, une salle cen­te­naire, en plein Co­la­ba, le quar­tier his­to­rique où les An­glais ont lais­sé des mer­veilles ar­chi­tec­tu­rales telle la gare Ch­ha­tra­pa­ti Shi­va­ji (an­cien­ne­ment Vic­to­ria), sans doute l’une des plus belles au monde.

Exemple même d’ar­chi­tec­ture néo­go­thique, clas­sée au pa­tri­moine de l’UNES­CO, elle ac­cueille cinq mil­lions de voya­geurs tous les jours, dont une di­zaine meurt quo­ti­dien­ne­ment en tom­bant de trains, tou­jours bon­dés, ou en tra­ver­sant les voies fer­rées.

« La vie doit conti­nuer ! »

Tou­jours dans Co­la­ba se trouve le mo­nu­ment em­blé­ma­tique de la ville: The Gate of In­dia. Arc de triomphe de 26 mètres de haut où trônent des mil­liers de pi­geons, cor­beaux et vo­la­tiles de toutes sortes, la Porte de l’Inde, construite au dé­but du XXe siècle pour com­mé­mo­rer la vi­site du roi George V, fait face au Taj Ma­jal, le ma­jes­tueux hô­tel, où ont sé­jour­né Jus­tin Tru­deau, son épouse, So­phie, et leurs trois en­fants, en fé­vrier der­nier.

Ou­vert en 1903, l’un des plus beaux hô­tels de la pla­nète — il y a tous les après-mi­di des vi­sites gui­dées gra­tuites — a été la cible des at­taques ter­ro­ristes de no­vembre 2008 avec le ca­fé Leo­pold tout près. Les im­pacts lais­sés par les ra­fales de ka­lach­ni­kov font dé­sor­mais par­tie du dé­cor du res­tau­rant où af­fluent les tou­ristes. Son pro­prié­taire, Far­zad Je­ha­ni, aime leur rap­pe­ler ce­ci, dix ans après les at­ten­tats qui, en trois jours, ont fait près de 200 morts un peu par­tout dans la ville: «La vie doit conti­nuer!»

Elle conti­nue pour les mil­lions de Mum­bai­kars vi­vant dans les bi­don­villes, comme ce­lui de Dha­ra­vi, l’un des plus grands d’Asie. Vous pour­rez vi­si­ter ce vé­ri­table égout à ciel ou­vert et prendre des pho­tos sans au­cune crainte. On vous re­gar­de­ra avec cu­rio­si­té, mais sans hos­ti­li­té. Comme d’ailleurs dans Dho­bi Ghat, la plus grande la­ve­rie à ciel ou­vert du monde où plus de 4000 blan­chis­seurs, pieds nus dans des eaux grises, net­toient et re­passent avec des fers ré­chauf­fés au char­bon le linge d’hô­tels, d’hô­pi­taux, de pri­sons et de Mon­sieur et Ma­dame Tout-le-Monde.

La­veurs de père en fils, ils étendent les vê­te­ments par cou­leurs, les sèchent au vent et ar­rivent tou­jours par mi­racle à re­trou­ver à qui ils ap­par­tiennent. Les Mum­bai­kars ne s’étonnent pas de voir les tou­ristes se bous­cu­ler pour voir les dho­bis, les blan­chis­seurs: le spec­tacle est haut en cou­leur et, pour mieux l’ap­pré­cier, re­gar­dez-le de­puis le pont rou­tier de la gare de Ma­ha­lax­mi.

En­fin, loin de la fu­rie des klaxons et du to­hu-bo­hu de la foule, ar­rê­tez­vous à Ban­gan­ga Tank, un grand bas­sin da­tant du XIIe siècle, en­tou­ré d’une di­zaine de pe­tits temples hin­dous. Son eau, plu­tôt noi­râtre, a des ver­tus, dit-on, mé­di­ci­nales et pu­ri­fi­ca­trices. Un pe­tit Gange en plein coeur de Mum­bai et de sa ca­co­pho­nie…

Autre lieu de paix et de si­lence: la cen­taine de grottes boud­dhistes de Kan­he­ri, en­cer­clées de fo­rêts luxu­riantes du parc San­jay Gand­hi. Ici, les ma­caques sont rois, non loin de la mi­sère et de la luxure d’une ville qui, fi­na­le­ment, ne se ra­conte pas, mais se vit.

PHO­TOS VIC­TOR CHAR

Page de gauche : une scène de la ville de Mum­bai. Ci-des­sus : un plat de cui­sine de rue. Ci-contre : un doux mo­ment en fa­mille.

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