En thé­ra­pie bien mal­gré lui

L’ho­mo­sexua­li­té per­çue comme une ma­la­die à éra­di­quer, ré­vé­la­trice d’un aveu­gle­ment

Le Devoir - - CULTURE | CINÉMA - AN­DRÉ LA­VOIE COL­LA­BO­RA­TEUR LE DE­VOIR

Il se­rait ras­su­rant de croire que les thé­ra­pies de gué­ri­son de l’ho­mo­sexua­li­té ne sont qu’une autre aber­ra­tion de notre voi­sin du Sud, of­fertes dans plus de 30 États amé­ri­cains ; une en­quête ré­cente du Jour­nal de Mon­tréal ré­vèle que nous n’avons fran­che­ment rien à leur en­vier.

Pour ceux et celles qui se de­mandent à quoi elles res­semblent — et sur­tout quels dom­mages elles peuvent cau­ser —, il suf­fit d’abord de voir The Mi­se­du­ca­tion of Ca­me­ron Post, de De­si­ree Akha­van, et main­te­nant Boy Era­sed, de l’ac­teur et ci­néaste Joel Ed­ger­ton (The Gift). Ce­lui-ci, ins­pi­ré des mé­moires de Gar­red Con­ley, pro­pose une lec­ture sobre du phé­no­mène, mais avec une abon­dance de stars, d’ac­teurs ac­com­plis (dont l’ex­cel­lente Cher­ry Jones dans un cameo ré­su­mant à lui seul l’ab­sur­di­té de la si­tua­tion), cer­tains même du Qué­bec (Xa­vier Do­lan et Théo­dore Pel­le­rin font forte im­pres­sion dans des rôles mo­destes).

L’au­teur et jour­na­liste pos­sède la chance d’être in­car­né par Lu­cas Hedges, nom­mé ici Ja­red, lui dont la sen­si­bi­li­té fait par­tout mer­veille (de Man­ches­ter by the Sea à Mid90s), et plus en­core dans ce drame qui étale de mul­tiples ti­raille­ments. Ils os­cil­lent entre dé­sir de confor­mi­té et pul­sions sexuelles, amour pro­fond pour les pa­rents et aveu­gle­ment re­li­gieux hé­ri­té d’une église par­mi tant d’autres de l’Ar­kan­sas.

Cet ado­les­cent se­ra vite contraint de suivre une thé­ra­pie où tous les coups sont per­mis, au propre comme au fi­gu­ré, le gar­çon cô­toyant des gens de son âge tout aus­si aba­sour­dis de­vant les mé­thodes uti­li­sées, cha­cun dé­ve­lop­pant des stra­té­gies dif­fé­rentes pour sur­vivre. Cer­tains d’ailleurs n’y par vien­dront pas…

Dans un ré­cit à la struc­ture clas­sique, les re­tours en ar­rière sont soi­gneu­se­ment ca­li­brés pour com­prendre ce qui a me­né ce fils de pas­teur, et fier ven­deur de ba­gnoles, à se re­trou­ver dans ce centre aux al­lures de pri­son (si ce n’était les signes re­li­gieux un peu par­tout), sous les as­sauts d’un thé­ra­peute aux com­pé­tences dou­teuses (tâche dé­vo­lue à Joel Ed­ger­ton dans une per­for­mance san­guine dont il a le se­cret).

Entre les temps forts, et vio­lents, qui ont ja­lon­né la dé­cou­verte de son iden­ti­té et le dia­logue de sourds mar­quant sa re­la­tion avec ses pa­rents (Rus­sell Crowe et Ni­cole Kid­man en re­trait, mais cha­cun a droit à sa grande scène bou­le­ver­sante), cette plon­gée au coeur d’une vaste es­cro­que­rie ne manque ja­mais d’émo­tion, en­core moins de per­ti­nence.

Plu­sieurs per­son­nages in­carnent avec force ce conflit in­té­rieur entre la loi du dé­sir et l’ordre mo­ral, comme ce­lui de Kid­man dont les dé­mê­lés avec l’Église de scien­to­lo­gie ne sont sû­re­ment pas étran­gers à son en­vie de dé­fendre ce film. Car si ces pa­rents semblent por­tés par un amour sin­cère pour leur en­fant, ils n’en sont pas moins gui­dés par d’autres prin­cipes pas très louables. À leur grand étonnement et bien mal­gré eux, ils s’en­ga­ge­ront eux aus­si dans un pro­fond pro­ces­sus de re­mise en ques­tion.

Dans un écrin le plus sou­vent pu­dique, où les ar­ti­fices de la mise en scène s’avèrent mi­ni­ma­listes (la cruau­té y est ra­re­ment pur spec­tacle), Boy Era­sed dresse un trou­blant constat d’une so­cié­té étouf­fée par sa bi­go­te­rie. Et croire qu’elle ne res­semble pas à la nôtre consti­tue en soi une forme d’aveu­gle­ment vo­lon­taire.

Gar­çon ef­fa­cé (V.F. de Boy Era­sed) ★★★★ Drame bio­gra­phique de Joel Ed­ger­ton. Avec Lu­cas Hedges, Joel Ed­ger­ton, Ni­cole Kid­man, Rus­sell Crowe. États-Unis, 2018, 114 mi­nutes.

FO­CUS FILM

Le Qué­bé­cois Théo­dore Pel­le­rin et Lu­cas Hedges dans Boy Era­sed, qui montre une so­cié­té étouf­fée par sa bi­go­te­rie.

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