Bas les masques

Por­trait de vi­sages ra­va­gés comme pour mieux ré­vé­ler leurs failles, et leurs charmes

Le Devoir - - CULTURE | CINÉMA - AN­DRÉ LA­VOIE COL­LA­BO­RA­TEUR LE DE­VOIR

On ima­gine fa­ci­le­ment la tête de Da­vid Cro­nen­berg de­vant un film comme Hap­py Face. La ty­ran­nie de la beau­té: loin de dé­tour­ner le re­gard, ce ci­néaste, qui de­puis long­temps fait l’éloge de la chair meur­trie, conta­mi­née, ra­va­gée, y ver­rait, fas­ci­né, un pro­lon­ge­ment de sa propre dé­marche, de Ra­bid à eXis­tenZ.

Alexandre Fran­chi (The Wild Hunt) ne se ré­clame pas du maître ca­na­dien de l’hor­reur, mais il aborde avec la même hon­nê­te­té désar­mante un su­jet qui heurte notre vi­sion la­mi­née de la beau­té cor­po­relle. De­vant nous, et sou­vent très près de la ca­mé­ra, des per­son­nages dont la souf­france mo­rale s’ac­com­pagne de pro­fondes meur­tris­sures, par­ti­cu­liè­re­ment au vi­sage. Ce sont elles qui font d’eux des pa­rias, des in­dé­si­rables, re­clus entre les quatre murs de leur mai­son ou mar­chant la tête basse pour évi­ter l’op­probre.

Avec une bien­veillance un peu boys­cout, Va­nes­sa (Deb­bie Lynch-White, un pre­mier rôle en an­glais et tou­jours le même goût du risque) veut chan­ger ce­la. Ani­ma­trice d’un groupe de thé­ra­pie pour per­sonnes dé­fi­gu­rées, elle n’hé­site pas à se don­ner en exemple, évo­quant sa cor­pu­lence pour mon­trer qu’elle com­prend leurs peurs et leurs doutes — une stra­té­gie qui fonc­tionne à moi­tié. Par­mi eux, un jeune homme dont les ban­dages cachent sans doute des bles­sures hi­deuses, mais Stan (Ro­bin L’Hou­meau, une fougue pas tou­jours bien ca­li­brée) cherche plu­tôt à re­joindre ce groupe pour com­prendre sa mère, ra­va­gée par le can­cer, elle dont l’élé­gance et le charme sont en­core ap­pa­rents, mais pour com­bien de temps?

Vite dé­mas­qué, au propre comme au fi­gu­ré, Stan, ré­vol­té et im­puis­sant de­vant un être cher qui se dé­charne à vue d’oeil, re­met en ques­tion les mé­thodes de Va­nes­sa et bous­cule les par­ti­ci­pants en les for­çant à af­fron­ter leurs peurs. Cette at­ti­tude ar­ro­gante, nour­rie par ses propres an­goisses, pro­voque un élec­tro­choc sa­lu­taire pour ces mar­gi­naux qui jusque-là ac­cep­taient comme une fa­ta­li­té d’être mis à l’écart. De bra­vades en coups d’éclat, ce groupe si par­ti­cu­lier, par­fois so­li­daire, par­fois dés­uni, avance dans la ville, sem­blant par­tir à sa conquête, mais c’est d’abord à la conquête d’eux-mêmes qu’ils s’en­gagent. Et qui leur fait si peur.

Ou­bliez les ef­fets vi­suels et autres pro­thèses. Ces écor­chés vifs s’offrent à Alexandre Fran­chi dans toute leur vul­né­ra­bi­li­té, pour la plu­part des ac­teurs non pro­fes­sion­nels, très vul­né­rables sous un éclai­rage qui n’épargne au­cun dé­tail: ceux d’une ma­la­die de peau aux mille pro­tu­bé­rances, d’un can­cer qui sec­tionne le nez ou dé­forme le vi­sage, au­tant de ca­la­mi­tés pour des gens qui n’ont plus rien à perdre. Ils se ver­ront d’ailleurs for­cés de ré­vé­ler les vé­ri­tables maux qui les rongent, as­pect fort ha­bile du scé­na­rio per­met­tant de les abor­der au-de­là de leurs sin­gu­la­ri­tés phy­siques. Car leurs dé­mons sont aus­si in­té­rieurs, ca­pables de ja­lou­sie, de mes­qui­ne­ries, et d’autres tra­hi­sons qui ne les ré­duisent ja­mais à des bêtes de foire.

Autre as­tuce amu­sante de la part d’un ci­néaste qui a mis ici beau­coup de ses propres tour­ments, c’est l’an­crage du ré­cit à un temps in­dé­fi­ni, entre le pré­sent et un pas­sé ré­cent, sym­bo­li­sé entre autres par des ré­pon­deurs té­lé­pho­niques d’un autre âge. La der­nière image, à la fois sobre et d’une grande iro­nie sur le plan tech­no­lo­gique, nous an­nonce que notre époque n’en a vrai­ment pas fi­ni avec cette dic­ta­ture de la per­fec­tion cor­po­relle.

Hap­py Face La ty­ran­nie de la beau­té ★★★ 1/2 Co­mé­die dra­ma­tique d’Alexandre Fran­chi. Avec Deb­bie Lynch-White, Ro­bin L’Hou­meau, Noé­mie Ko­cher, Da­vid Roche. Ca­na­da, 2018, 100 mi­nutes.

ALEXANDRE FRAN­CHI

Alexandre Fran­chi aborde son su­jet avec une hon­nê­te­té désar­mante.

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