Plein air

Le pou­voir de la marche est illi­mi­té. Faut-il ré­ap­prendre à la pra­ti­quer ?

Le Devoir - - SOMMAIRE - NA­THA­LIE SCH­NEI­DER COL­LA­BO­RA­TRICE LE DE­VOIR

Ils sont nom­breux, les écri­vains et les pen­seurs, à s’être pen­chés lon­gue­ment sur l’éton­nant pou­voir de la marche: spor­tif, contem­pla­tif, voire mé­di­ta­tif. Pra­ti­quée en pleine conscience, la marche est bien sou­vent ins­pi­ra­trice et ju­bi­la­toire. Pour Jean-Jacques Rous­seau et ses Rê­ve­ries du pro­me­neur so­li­taire, JeanCh­ris­tophe Ru­fin et son Im­mor­telle ran­don­née (sur le che­min de Com­pos­telle en 2013) ou l’his­to­rien An­toine de Baecque et son His­toire de la marche (2016), le plus simple des exer­cices mo­teurs est aus­si l’un des plus si­gni­fi­ca­tifs d’un point de vue cultu­rel, in­tel­lec­tuel et men­tal. «On se glisse dans un in­ter­stice et on marche; on re­vient à cette li­ber­té de dé­tails en pre­nant la fuite», écrit Syl­vain Tes­son, l’écri­vain voya­geur fran­çais, au­teur d’une ving­taine d’al­bums pho­tos et d’es­sais, dont le ré­cent Sur les che­mins noirs (Gal­li­mard, 2016), sa tra­ver­sée de la France à pied loin des axes ci­vi­li­sés.

Le jour­nal Le Monde en a fait l’un des thèmes de son Fes­ti­val an­nuel (Le Monde Fes­ti­val) l’an der­nier, avec des in­ter­ven­tions d’au­teurs au­tour de la force spi­ri­tuelle ou thé­ra­peu­tique de la marche : Éloge de la marche: six écri­vains ra­content ce qui les fait avan­cer. Preuve que, dans un monde qui va tou­jours plus vite, le rythme des pas a en­core une place, mieux un rôle: re­ve­nir dans un rap­port d’hu­mi­li­té, presque sa­cré, avec l’es­pace qui nous en­toure. La na­tion at­ti­ka­mek a fait des «Pre­miers pas» une vé­ri­table cé­ré­mo­nie pour sou­li­gner la toute pre­mière ac­tion si­gni­fi­ca­tive de notre contact avec la terre. À l’âge d’un an, les en­fants font leurs pre­miers pas hors du tipi en mar­chant vers l’est, au so­leil le­vant. C’est ce mo­ment pré­cis qui donne à l’en­fant en marche sa place dans l’uni­vers.

Pè­le­rins de l’ère mo­derne

Reste que, dans notre quo­ti­dien d’Oc­ci­den­taux, tout nous in­vite à la sé­den­ta­ri­té et à l’as­sis­tance mo­to­ri­sée. Mar­cher sur de longues dis­tances et long­temps de­vient un acte po­li­tique tant il sort du cadre de nos ha­bi­tudes. Voyez Stan­ley Vol­lant et sa marche de 6000km en­ta­mée en 2010 à tra­vers les com­mu­nau­tés au­toch­tones du Qué­bec (In­nu Me­sh­ke­nu) du­rant la­quelle il pro­page un mes­sage d’es­poir au­près des jeunes Au­toch­tones. Dans les com­mu­nau­tés, on le suit, l’ac­com­pa­gnant par­fois jus­qu’au pro­chain vil­lage, été comme hi­ver. C’est par la marche col­lec­tive que se fait le ré­veil iden­ti­taire. L’In­nu Me­sh­ke­nu a d’ailleurs ins­pi­ré un Che­min des mille rêves (Pua­mun Me­sh­ke­nu) que les membres des Pre­mières Na­tions sont in­vi­tés à em­prun­ter pour at­teindre un mieux-être phy­sique, spi­ri­tuel et émo­tion­nel. Tou­jours ce che­mi­ne­ment mé­ta­pho­rique.

Au Qué­bec, on ne compte plus les cir­cuits de pè­le­ri­nage (ni leurs adeptes) tant ils sont de­ve­nus la voie royale de l’in­tros­pec­tion. Et du re­tour à l’es­sen­tiel. Mar­cher jour après jour in­vite à une forme de sim­pli­ci­té vo­lon­taire, de dé­nue­ment même. Mais ce pè­le­ri­nage-là est de­ve­nu plus spi­ri­tuel que re­li­gieux : « Le re­jet de la re­li­gion dans les an­nées 1960 a lais­sé un grand vide spi­ri­tuel, mais nos ques­tion­ne­ments nous rat­trapent, ex­plique Mi­chel O’Neill, grand mar­cheur et au­teur d’Entre Saint­Jacques-de-Com­pos­telle et Sain­teAnne-de-Beau­pré, la marche pè­le­rine qué­bé­coise de­puis les an­nées 1990 (PUL, 2017).

Pas éton­nant que les ba­by-boo­mers re­pré­sentent la ma­jo­ri­té des pè­le­rins, sur­tout chez les femmes. Car cette gé­né­ra­tion a main­te­nu des ha­bi­tudes hé­ri­tées du ca­tho­li­cisme.» Même ob­ser­va­tion en Eu­rope, où l’em­blé­ma­tique che­min de Com­pos­telle est pas­sé, en une tren­taine d’an­nées, de 500 à 300 000 adeptes chaque an­née. Dé­sor­mais, toutes sortes de mo­ti­va­tions s’y dé­clinent, mais c’est en­core la marche qui de­meure l’ins­tru­ment de l’in­tros­pec­tion pour tant de per­sonnes en quête de ré­ponses.

Cette quête de ré­ponse s’ob­serve aus­si dans le do­maine du tra­vail. On a vu ap­pa­raître de­puis peu le coa­ching pro­fes­sion­nel par la marche, un ac­com­pa­gne­ment in­ter­ac­tif qui consiste à en­ca­drer les chefs d’en­tre­prise dans leurs dé­ci­sions d’af­faires. «Cette tech­nique per­met d’uti­li­ser la na­ture — dif­fi­cul­tés, obs­tacles, pa­no­ra­mas, croi­sée des sen­tiers — comme une pro­jec­tion des étapes qui ja­lonnent le par­cours pro­fes­sion­nel : dé­fis, mo­ments de grâce, choix », ex­plique Ch­ris­tophe Hoff­stet­ter, coach pro­fes­sion­nel et fon­da­teur de D’un pas dé­ci­dez, une en­tre­prise spé­cia­li­sée dans ce que le Fran­çais ap­pelle le bu­si­ness coa­ching. Il semble que la pro­gres­sion dy­na­mique en­traîne, par le fait même, une forme de pro­gres­sion men­tale concluante.

10 000 pas, l’un après l’autre

«Vos fesses ne sont pas des cous­sins», clame le phy­sio­thé­ra­peute De­nis For­tier dans son ré­cent ou­vrage Lève-toi et marche (Tré­car­ré, 2018), le re­mède mi­racle existe et il est gra­tuit. Cette bou­tade co­lo­rée est à l’image du livre : un soup­çon d’im­per­ti­nence sou­te­nue par un fon­de­ment scien­ti­fique ri­gou­reux. Le trio le plus nui­sible à notre san­té? La chaise, l’écran et l’au­to­mo­bile, se­lon De­nis For­tier. Des en­ne­mis ju­rés, même si on pra­tique des ac­ti­vi­tés phy­siques par ailleurs. Au­tant dire que nous sommes un pa­quet à vivre dan­ge­reu­se­ment — sans le sa­voir. «La po­si­tion as­sise pro­lon­gée ac­croît votre risque de ma­la­dies car­dio­vas­cu­laires jus­qu’à 147% et di­mi­nue vos chances d’y sur­vivre», écrit De­nis For­tier. Constat alar­mant.

Mais la so­lu­tion ac­ces­sible à (presque) tous : la marche, cet exer­cice mi­ni­ma­liste qui consiste à se dé­pla­cer de la fa­çon la plus na­tu­relle qui soit. «Il y a 20 ou 30 ans, on man­quait d’in­for­ma­tion scien­ti­fique sur l’ef­fet de la marche sur la san­té, dit le phy­sio­thé­ra­peute. Au­jourd’hui, on sait que mar­cher ré­gu­liè­re­ment, de ma­nière sou­te­nue ou même à faible in­ten­si­té, sti­mule la cir­cu­la­tion san­guine au­tant au ni­veau des muscles qu’au ni­veau du cer­veau.» Et ce­la a une in­ci­dence consi­dé­rable sur la pré­ven­tion de troubles graves de la san­té.

Dix mille pas par jour, c’est ce que re­com­mande l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale de la san­té (OMS) pour main­te­nir une bonne forme phy­sique. Et pas né­ces­saire de grim­per l’Eve­rest quo­ti­dien­ne­ment pour y par­ve­nir! Mar­cher, c’est aus­si faire son épi­ce­rie à pied, prendre l’es­ca­lier au lieu de l’as­cen­seur, re­non­cer à la voi­ture pour chaque dé­pla­ce­ment. «Nous nous sommes ar­rê­tés de mar­cher il y a 20 ans, ajoute De­nis For­tier. Dé­sor­mais, nous fai­sons col­lec­ti­ve­ment abs­trac­tion de notre corps. » La plu­part d’entre nous sont bien loin, en ef­fet, d’ali­gner le pas 10 000 fois par jour et peu de choses, dans la vie quo­ti­dienne, nous in­citent à le faire. «Quand on achète un condo avec un sta­tion­ne­ment éloi­gné, le prix di­mi­nue!» lance De­nis For­tier. Une preuve évi­dente que l’ac­ti­vi­té phy­sique n’est pas va­lo­ri­sée dans la vie de tous les jours. À nous donc de faire au­tre­ment… et de re­trou­ver le plai­sir de mar­cher.

MAR­CO BOR­TO­REL­LO AGENCE FRAN­CEP­RESSE

Au Qué­bec, on ne compte plus les cir­cuits de pè­le­ri­nage tant ils sont de­ve­nus la voie royale de l’in­tros­pec­tion. Et du re­tour à l’es­sen­tiel. Mar­cher jour après jour in­vite à une forme de sim­pli­ci­té vo­lon­taire, de dé­nue­ment même.

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