In­cur­sion dans les coulisses

Le cas clas­sique : co­pier des bouts de texte gla­nés sur le Web sans ci­ter ses sources

Le Devoir - - PERSPECTIVES - MAR­CO FOR­TIER

Par une jour­née d’au­tomne grise et plu­vieuse, dans une salle de cours de l’Uni­ver­si­té La­val, une ving­taine d’étu­diants as­sistent à un ate­lier sur le pla­giat. La for­ma­trice, une spé­cia­liste du droit d’au­teur, ex­pose aux étu­diants une sé­rie de cas vé­cus.

«Afin de vous ai­der, votre co­lo­ca­taire, qui connaît bien le su­jet sur le­quel vous tra­vaillez, ré­dige une par­tie de votre tra­vail. Ce­lui-ci n’a ja­mais été éva­lué dans un tra­vail sur le su­jet et vous avez son ac­cord. Êtes-vous cou­pable de pla­giat ? »

Si­lence dans la salle. Hé­si­ta­tions. On en­tend des oui. On en­tend des non.

Le ver­dict tombe: «Cou­pable! Ob­ten­tion d’une aide non au­to­ri­sée, se­lon l’ar­ticle 34 du rè­gle­ment dis­ci­pli­naire de l’uni­ver­si­té. Si vous avez de la dif­fi­cul­té à ré­di­ger un tra­vail, vous pou­vez ob­te­nir de l’aide au­près de votre pro­fes­seur, de l’as­sis­tant du pro­fes­seur ou du centre d’aide aux étu­diants (si­tua­tions de stress, an­xié­té de per­for­mance, perte de mo­ti­va­tion, pro­cras­ti­na­tion, etc.). »

Ce se­ra comme ça du­rant plus d’une heure. So­nya Mo­rales, ges­tion­naire au Bu­reau du droit d’au­teur de l’Uni­ver­si­té La­val, ex­pli­que­ra le b.a.-ba du pla­giat, les règles de la citation, les pièges à évi­ter et les consé­quences de la tri­che­rie — même in­vo­lon­taire. Car les tri­cheurs en paient le prix (du moins en théo­rie) : les sanc­tions vont de la simple ré­pri­mande à l’ex­pul­sion de l’uni­ver­si­té, en pas­sant par la note de zé­ro à un exa­men ou l’échec au cours.

« C’est to­lé­rance zé­ro pour le pla­giat à l’Uni­ver­si­té La­val », dit la spé­cia­liste aux étu­diants, qui sont ve­nus vo­lon­tai­re­ment pas­ser leur pause du mi­di dans ce lo­cal.

So­nya Mo­rales en­file ra­pi­de­ment les mises en garde : « Le pla­giat n’ar­rive pas qu’aux autres.» «Je ne sa­vais pas, ce n’est pas une ex­cuse. » « Le manque de temps, la pro­cras­ti­na­tion, c’est l’en­ne­mi nu­mé­ro un, at­ten­tion ! » « L’en­sei­gnant, ce qu’il veut lire, c’est votre pen­sée ori­gi­nale, pas le texte d’un au­teur connu qu’il connaît pro­ba­ble­ment par coeur ! »

Pla­giaires ama­teurs

En en­tre­vue, So­nya Mo­rales re­prend une for­mule qu’on en­tend par­tout lors­qu’il est ques­tion de pla­giat dans les uni­ver­si­tés : les étu­diants ignorent les règles du droit d’au­teur. Le cas clas­sique de pla­giat, se­lon elle : un étu­diant se rend compte, la veille de la re­mise d’un tra­vail de ses­sion, qu’il manque de temps pour y ar­ri­ver. En pa­nique, il co­pie des bouts de texte gla­nés sur le Web sans ci­ter ses sources. «Sou­vent, les étu­diants ne se don­ne­ront même pas la peine de chan­ger la po­lice du texte. C’est vrai­ment fa­cile de re­pé­rer le pla­giat », dit-elle.

Par contre, il n’est pas tou­jours aus­si simple de res­pec­ter l’art de la citation. Un étu­diant ne peut re­prendre les grandes lignes d’un tra­vail qu’il a dé­jà re­mis dans un autre cours. L’au­to­pla­giat est in­ter­dit. S’il em­prunte une par­tie d’un de ses an­ciens textes, il doit se ci­ter entre guille­mets.

Il est aus­si complexe de dé­tec­ter — et de sanc­tion­ner — le pla­giat dans les tra­vaux d’équipe. S’il est dé­mon­tré qu’un seul membre de l’équipe a pla­gié à l’in­su des autres, il se­ra gé­né­ra­le­ment le seul pu­ni. Mais tous les membres ont le de­voir de s’as­su­rer que per­sonne ne triche dans l’équipe…

Choc des cultures

Autre écueil dans l’ap­pli­ca­tion des règles dis­ci­pli­naires : dans plu­sieurs cultures étran­gères, le pla­giat n’existe pas, sou­vent parce que le droit d’au­teur est peu re­con­nu ou va­lo­ri­sé. En Asie, les étu­diants ap­prennent à ré­pé­ter mot à mot les en­sei­gne­ments de leurs maîtres, sans né­ces­sai­re­ment les ci­ter. C’est une tra­di­tion. «On a énor­mé­ment d’étu­diants étran­gers aux 2e et 3e cycles pour qui le pla­giat est une faute, oui, mais qui n’est pas sanc­tion­né de la même fa­çon, dit So­nya Mo­rales. J’ai en­sei­gné en Haï­ti, où on me di­sait : “C’est un hon­neur de re­prendre vos mots.” J’ai dit : “Ça se­rait un hon­neur si vous me ci­tiez.” »

La no­tion de droit d’au­teur est même consi­dé­rée dans cer­tains mi­lieux comme un concept bour­geois is­su du ca­pi­ta­lisme, ex­plique Sé­bas­tien Bé­land, pro­fes­seur à l’Uni­ver­si­té de Mon­tréal. La pro­prié­té in­tel­lec­tuelle — et l’in­ter­dic­tion de s’ap­pro­prier les idées de ceux qui les « pos­sèdent » — est née au XIXe siècle. Pas éton­nant que des so­cié­tés aient des in­ter­pré­ta­tions contra­dic­toires du droit d’au­teur.

Comme les étu­diants étran­gers re­pré­sentent une pro­por­tion im­por­tante des ef­fec­tifs uni­ver­si­taires au Qué­bec — jus­qu’à 28 % des étu­diants de l’Uni­ver­si­té McGill —, les co­mi­tés de discipline hé­sitent à sanc­tion­ner les fau­tifs is­sus de l’ex­té­rieur du Ca­na­da par sou­ci d’équi­té, rap­pelle Sé­bas­tien Bé­land.

Cette gra­da­tion des sanc­tions est une bonne chose, es­time Ca­the­rine As­se­lin, vice-pré­si­dente aux droits étu­diants de l’As­so­cia­tion des étu­diantes et des étu­diants de l’Uni­ver­si­té La­val ins­crits aux études su­pé­rieures (AELIES). « Il faut te­nir compte des cir­cons­tances at­té­nuantes, ce n’est ja­mais noir ou blanc en ma­tière de pla­giat », dit-elle.

Les consé­quences d’une faute éthique sont beau­coup plus graves aux cycles su­pé­rieurs qu’au bac­ca­lau­réat, note Mme As­se­lin. Il est d’au­tant plus im­por­tant d’évi­ter de condam­ner un étu­diant qui est de bonne foi. « Si tu coules ton cours, sou­vent tu es ren­voyé du pro­gramme. Ça peut en­traî­ner un stress, une an­xié­té de per­for­mance. Tu dois aus­si ré­di­ger vite et gar­der une bonne moyenne. Et il y a beau­coup de pa­rents étu­diants aux cycles su­pé­rieurs, qui vivent un stress sup­plé­men­taire », dit Ca­the­rine As­se­lin.

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