En­tre­vue

Il faut dé­mas­cu­li­ni­ser le monde de l’art, se­lon Laure Ad­ler

Le Devoir - - SOMMAIRE - DA­NIELLE LAURIN COL­LA­BO­RA­TRICE LE DE­VOIR

Il faut dé­mas­cu­li­ni­ser l’art, se­lon l’his­to­rienne fran­çaise Laure Ad­ler.

« Il y a une ab­sence de vi­si­bi­li­té des femmes ar­tistes au­jourd’hui», dé­plore l’his­to­rienne et phi­lo­sophe fran­çaise Laure Ad­ler. Pour cette fé­mi­niste aver­tie: «Même si c’est en train, à pe­tits pas, de com­men­cer à chan­ger, il reste en­core beau­coup à faire pour que les femmes ar­tistes soient re­con­nues au même titre que les hommes. »

Laure Ad­ler lan­çait ré­cem­ment un livre illus­tré co­si­gné par la doc­teure en his­toire de l’art et conser­va­trice Ca­mille Vié­ville, Les femmes ar­tistes sont dan­ge­reuses. L’ou­vrage, qui fait par­tie d’une col­lec­tion inau­gu­rée en 2006, rend hom­mage aux ar­tistes fé­mi­nines d’hier à au­jourd’hui.

Les femmes qui lisent sont dan­ge­reuses (Flam­ma­rion), c’était le pre­mier livre de la sé­rie. Laure Ad­ler a col­la­bo­ré à l’époque avec l’his­to­rien de l’art al­le­mand Ste­fan Boll­mann. L’idée d’as­so­cier «femmes qui lisent» et «dan­ger» pro­ve­nait de lui, pré­cise-t-elle. Idée qu’elle a tout de suite adop­tée.

Laure Ad­ler a beau­coup écrit sur l’his­toire du fé­mi­nisme au XIXe siècle. Elle a no­tam­ment tra­vaillé sur Flau­bert et Ma­dame Bo­va­ry. « J’ai vite com­pris qu’au XIXe siècle, la lec­ture était consi­dé­rée pour les femmes comme étant l’ac­ti­vi­té la plus ré­pré­hen­sible. Elle était con­dam­née par l’Église, par les ma­ris.

Elle per­met­tait aux femmes de rê­ver et d’ima­gi­ner des his­toires d’amour qu’elles ne vi­vaient pas dans la réa­li­té. On a même ac­cu­sé les femmes qui li­saient trop de se mas­tur­ber et on en a in­ter­né cer­taines dans les hô­pi­taux psy­chia­triques. »

Une place au soleil

Après Les femmes qui lisent sont dan­ge­reuses, cette bio­graphe de Mar­gue­rite Du­ras (Gal­li­mard, 1998) a pour­sui­vi l’aven­ture aux cô­tés de Ste­fan Boll­mann avec Les femmes qui écrivent vivent dan­ge­reu­se­ment (Flam­ma­rion, 2007).

Si les écri­vaines ont eu du mal, au cours des siècles, à se tailler une place au soleil, comme le dé­montre cet ou­vrage, les femmes ar­tistes ont connu et connaissent en­core des dif­fi­cul­tés bien pires, sou­ligne Laure Ad­ler.

«D’une part, il y a beau­coup moins de femmes ar­tistes que de femmes qui écrivent, aus­si bien dans l’his­toire que dans la réa­li­té d’au­jourd’hui. D’autre part, his­to­ri­que­ment, elles ont été en­core plus bar­rées que les femmes qui écrivent, en­core plus in­ter­dites. »

Elle-même a été confron­tée, lors de

ses re­cherches pour son nou­veau livre, à la ra­re­té de do­cu­ments sur le su­jet. L’his­toire de l’art, de­puis le dé­but, est es­sen­tiel­le­ment mas­cu­line, ré­sume-t-elle: trans­mise par des hommes à des­ti­na­tion d’un public ma­jo­ri­tai­re­ment mas­cu­lin.

S’il y a tou­jours eu des femmes ar­tistes, plu­sieurs sont res­tées ano­nymes, re­marque Laure Ad­ler. «Beau­coup ont exis­té dans leur temps, y com­pris au Moyen Âge et à la Re­nais­sance, mais elles ne sont pas par­ve­nues jus­qu’à nous.»

Filles de, femmes de

Par­mi la cin­quan­taine d’ar­tistes fé­mi­nines aux­quelles elle s’est in­té­res­sée fi­gure l’Ita­lienne Ar­te­mi­sia Gen­ti­les­chi (1593-vers 1652), qui com­mence à de­ve­nir connue en Eu­rope seule­ment de­puis quelques an­nées.

« Son père tra­vaillait pour Ca­ra­vage. Pe­tite, elle était tou­jours en train de traî­ner dans l’ate­lier pa­ter­nel. Quand elle a com­men­cé à prendre des pin­ceaux et à uti­li­ser la cou­leur, son père l’a lais­sée faire et il lui a en­sei­gné ses se­crets. »

De la fin du Moyen Âge jus­qu’au XIXe siècle, une grande par­tie des femmes ar­tistes étaient des filles de peintres, ou alors, des femmes de peintres, constate l’his­to­rienne. «Elles n’avaient pas le droit de ren­trer dans un ate­lier, pas le droit de s’ins­crire dans des études, pas le droit de prendre des pin­ceaux, pas le droit de com­po­ser de la pein­ture. Donc, elles l’ont fait dans la marge, soit par leur père, soit par leur amant ou ma­ri. »

Ce n’est qu’à par­tir de la fin du XIXe siècle que les écoles d’art ont com­men­cé à s’ou­vrir aux filles. Leurs pro­blèmes n’étaient pas ré­so­lus pour au­tant. Elles de­vaient quand même ba­tailler pour se faire re­con­naître. Et ce n’est pas fi­ni: en­core au­jourd’hui, les hommes sont for­te­ment ma­jo­ri­taires dans la re­pré­sen­ta­ti­vi­té de leurs oeuvres, in­siste Laure Ad­ler.

« On a au­jourd’hui d’im­menses femmes ar­tistes, mais elles ont beau­coup de mal à se faire re­con­naître. En plus, mal­gré la no­to­rié­té de cer­taines dans le monde, une femme ar­tiste au­ra une cote dix fois, vingt fois, cent fois moindre que celle d’un homme, parce que c’est une femme. Sans comp­ter qu’il y a une sous-re­pré­sen­ta­ti­vi­té des femmes ar­tistes dans les musées du monde en­tier. »

Par­mi les sur­prises qui l’ont fait sour­ciller lors de ses tra­vaux de re­cherche: «J’ai dé­cou­vert que Louise Bour­geois (1911-2010), confir­mée comme une grande ar­tiste dans le monde en­tier et dont chaque oeuvre, même toute pe­tite, coûte des mil­lions de dol­lars, n’a été re­con­nue que dans les trente der­nières an­nées de sa vie. Elle a pas­sé presque toute sa vie à es­sayer de sub­sis­ter. »

Laure Ad­ler évoque aus­si le cas de plu­sieurs femmes ar­tistes dont l’oeuvre a été occultée par celle de l’amant ou du ma­ri: entre autres, Do­ra Maar (1907-1997) par rap­port à Pi­cas­so, Do­ro­thea Tan­ning (1910-2012) par rap­port à Max Ernst. Et, plus près de nous, celle qu’on as­so­cie né­ces­sai­re­ment à John Len­non, Yo­ko Ono (née en 1933).

«Je connais bien son tra­vail de­puis long­temps, et j’y suis très sen­sible. Pen­dant une dé­cen­nie, on a pen­sé qu’elle était un peu fo­folle et on ne la voyait que comme la femme de… Mais en fait, elle a un uni­vers très concep­tuel, qui est très proche de ce­lui de John Cage. Je pense per­son­nel­le­ment que Yo­ko Ono est une im­mense ar­tiste, hy­per­con­cep­tuelle.»

En plus de re­ven­di­quer une plus grande re­con­nais­sance des pro­duc­tions de femmes ar­tistes, Laure Ad­ler ré­clame la neu­tra­li­té à leur en­droit. Il faut ces­ser, plaide-t-elle, de les re­gar­der, de les ana­ly­ser par le biais de leur ap­par­te­nance à la fé­mi­ni­té, ces­ser de les ré­duire à leur as­si­gna­tion sexuelle.

À quand l’ap­par­te­nance pleine et en­tière des oeuvres si­gnées par des femmes au monde ar­tis­tique? Les femmes ar­tistes sont dan­ge­reuses, pour Laure Ad­ler, c’est «l’his­toire d’un com­bat qui est loin d’être ter­mi­né ».

JF PA­GA GRAS­SET

Laure Ad­ler a beau­coup écrit sur l’his­toire du fé­mi­nisme au XIXe siècle. Elle a no­tam­ment tra­vaillé sur Flau­bert et Ma­dame Bo­va­ry.

Les femmes ar­tistes sont dan­ge­reuses Laure Ad­ler et Ca­mille Vié­ville, Flam­ma­rion, Pa­ris, 2018, 160 pages

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