Ana­to­mie des fausses nou­velles dans le cy­be­res­pace

Le Devoir - - IDÉES - An­toine Char Pro­fes­seur de jour­na­lisme à l’École des mé­dias de l’UQAM

C’est une vieille in­ter­ro­ga­tion épis­té­mo­lo­gique: qu’est-ce qu’un fait? La ques­tion est d’au­tant plus d’ac­tua­li­té que l’éco­sys­tème com­mu­ni­ca­tion­nel vit à l’heure de « faits al­ter­na­tifs », de « post-vé­ri­tés », bref, de « bons vieux men­songes ».

Di­rec­teur d’un la­bo­ra­toire qui ana­lyse la com­plexi­té des don­nées et des al­go­rithmes à l’Uni­ver­si­té Ca’Fos­ca­ri de Ve­nise, Wal­ter Quat­tro­cioc­chi étu­die la vi­ra­li­té de la « més­in­for­ma­tion » (il pré­fère ce mot à ce­lui de « fausse in­for­ma­tion ») dans le cy­be­res­pace. Pour lui, il n’y a ja­mais eu une « ère de la vé­ri­té ». « La dif­fu­sion de fausses in­for­ma­tions a tou­jours exis­té, mais à l’heure du nu­mé­rique, nous y fai­sons face tous les jours. »

« Au coeur du pro­blème de la més­in­for­ma­tion se trouve le biais de con­fir­ma­tion — nous avons ten­dance à pri­vi­lé­gier les in­for­ma­tions qui confirment notre vi­sion du monde et à igno­rer celles qui les contre­disent —, d’où la po­la­ri­sa­tion, écrit-il. Des études ré­centes en sciences so­ciales com­pu­ta­tion­nelles in­diquent que les in­ter­nautes ont ten­dance à sé­lec­tion­ner l’in­for­ma­tion par le biais de con­fir­ma­tion et se joignent aux chambres d’écho vir­tuelles, ce qui ren­force et po­la­rise leurs croyances. »

Le biais de con­fir­ma­tion, rap­pe­lonsle, est l’un des plus connus des sciences cog­ni­tives. C’est le Bri­tan­nique Pe­ter Ca­th­cart Wa­son (1924-2003) qui fut l’un des pre­miers à ex­plo­rer ce biais af­fec­tant nos croyances et nos opi­nions.

Les chambres d’écho

Quant aux «chambres d’écho», ce sont des am­pli­fi­ca­teurs, des « bulles de fil­trage » qui font qu’un in­di­vi­du n’est ex­po­sé qu’à cer­taines in­for­ma­tions aux­quelles il adhère a prio­ri. Ré­sul­tat : au­cun fait prou­vé ne peut plus faire bar­rage à une convic­tion nour­rie aux émo­tions et au res­sen­ti­ment. Se­lon Quat­tro­cioc­chi, qui a pu­blié une soixan­taine d’ar­ticles scien­ti­fiques en Ita­lie et à l’étran­ger, nous sommes en­trés dans une « ba­taille de chambres d’échos ». L’uti­li­sa­teur de Fa­ce­book, par exemple, est pri­son­nier d’un uni­vers en ré­so­nance avec ses propres opi­nions, avec des conte­nus « fil­trés » ren­for­çant ses cer­ti­tudes. Il est dans une cage in­tel­lec­tuelle.

En ayant re­cours à des mo­dèles com­pu­ta­tion­nels de plus en plus dif­fu­sés dans les sciences so­ciales, Quat­tro­cioc­chi en est ar­ri­vé à la conclu­sion que nous ne sommes pas aus­si ra­tion­nels que nous le croyons. Les as­so­cia­tions d’idées l’em­portent sou­vent sur les rai­son­ne­ments dé­duc­tifs.

On écoute ra­re­ment les points de vue contraires aux siens et on ar­gu­mente ra­re­ment sur l’unique socle des faits. Nous vi­vons dans des bulles cog­ni­tives, dans la cha­leur ras­su­rante de nos propres vé­ri­tés. Les fausses nou­velles font par­tie de notre réa­li­té, sur­tout quand la confron­ta­tion des idées se ré­sume sou­vent à ap­por­ter des ré­ponses simples à des ques­tions com­pli­quées, es­time-t-il.

Oui, mais ne peut-on pas faire bar­rage aux fausses nou­velles avec des in­for­ma­tions vé­ri­fiées, cré­dibles, pas­sées à la mou­li­nette du fact che­cking comme le font en­core de nom­breux mé­dias dits tra­di­tion­nels? Quat­tro­cioc­chi est sans ap­pel : four­nir l’in­for­ma­tion exacte aux per­sonnes ex­po­sées aux fakes peut em­pi­rer la si­tua­tion. En psy­cho­lo­gie so­ciale, on par­le­ra d’ef­fet boo­me­rang ou de back­fire ef­fect :

«Tout in­dique que ce­la n’ar­range pas les choses. Ceux qui, par exemple, s’in­té­ressent aux théo­ries du com­plot sont en­clins à s’im­pli­quer da­van­tage dans la conver­sa­tion quand ils sont ex­po­sés à un “dé­cryp­tage”. Pour ceux qui font fi des in­for­ma­tions dis­si­dentes, la vé­ri­fi­ca­tion des faits est alors to­ta­le­ment in­utile. »

Alors com­ment in­for­mer quand tout un cha­cun est de­ve­nu mé­dia ? Quand, dans les ré­seaux so­ciaux, les fausses nou­velles cô­toient les in­for­ma­tions fiables ? Quand ils confèrent « aux sans­pou­voir » le pou­voir de « men­tir ou de dé­li­rer » ?

Il y au­ra tou­jours une frange de la so­cié­té convain­cue que les faits n’existent pas et qui ne veut sur­tout pas qu’ils existent. Ils contra­rient trop les cer­ti­tudes. Mieux vaut des fic­tions qui sé­cu­risent que des vé­ri­tés qui re­mettent en ques­tion et ébranlent. Un groupe d’ex­perts ca­na­diens réunis par le Fo­rum des po­li­tiques pu­bliques pu­bliait en jan­vier 2017 un rap­port de 114 pages (« Le mi­roir écla­té ») dans le­quel il rap­pe­lait que le jour­na­lisme doit main­te­nant concur­ren­cer un conte­nu qui l’imite, mais qui dis­si­mule la trom­pe­rie sous un voile de cré­di­bi­li­té, tan­dis que la so­cié­té doit s’adap­ter à un monde dans le­quel il est de plus en plus dif­fi­cile de dis­tin­guer le vrai du faux. Un mar­ché de l’in­for­ma­tion ain­si pol­lué me­nace la no­tion même de cré­di­bi­li­té.

Longue his­toire

Les ré­seaux so­ciaux sont ac­cu­sés de don­ner un large écho aux fausses nou­velles, mais, c’est bien connu, celles-ci ont une longue his­toire. Elles sont aus­si an­ciennes que le gou­ver­ne­ment des hommes. Les points de vue mar­gi­naux exis­taient avant In­ter­net, mais, rap­pelle Quat­tro­cioc­chi, avec ce mé­ta­mé­dia, l’émis­sion et la ré­cep­tion des conte­nus s’ef­fec­tuent es­sen­tiel­le­ment sans in­ter­mé­diaires :

« En fait, le pa­ra­digme de la pro­duc­tion de conte­nu est pas­sé d’un mo­dèle do­mi­né par la mé­dia­tion et le fil­trage à un autre où vir­tuel­le­ment cha­cun peut pro­duire du conte­nu. Les mé­dias so­ciaux et les mi­cro­blogues ont gran­de­ment chan­gé notre ma­nière d’ac­cé­der à l’in­for­ma­tion et de for­mer nos opi­nions. La com­mu­ni­ca­tion est de­ve­nue plus per­son­nelle, à la fois dans la confec­tion des mes­sages et dans leur par­tage dans les mé­dias so­ciaux. »

Cette « dés­in­ter­mé­dia­ti­sa­tion » per­met la com­mu­ni­ca­tion ho­ri­zon­tale d’au­jourd’hui en rom­pant avec l’asy­mé­trie émet­teur (jour­na­liste)/ré­cep­teur (au­dience). Nous vi­vons à l’ère des op­po­si­tions aux «ma­nu­fac­tures du con­sen­te­ment», comme le di­saient Noam Chom­sky et Ed­ward Her­man (1992), ain­si que Wal­ter Lipp­mann (2004). Un blo­gueur peut donc avoir plus d’im­pact vi­ral qu’un mé­dia « tra­di­tion­nel ». Et pour­quoi pas ? s’in­ter­roge le cher­cheur ita­lien.

C’est même plu­tôt sain pour la mé­dia­sphère. À condi­tion, bien sûr, de se po­ser une ques­tion tou­jours fon­da­men­tale : d’où vient cette in­for­ma­tion ? S’in­ter­ro­ger sur la source, se ques­tion­ner sur sa cré­di­bi­li­té, dé­cryp­ter une image ou une vi­déo sont des ques­tions qui se posent avec acui­té pour ceux nés avec les ou­tils nu­mé­riques.

Par le seul prisme tech­nique et al­go­rith­mique, Quat­tro­cioc­chi et son équipe ont « pla­cé en ob­ser­va­tion » des mil­lions de pages Fa­ce­book. Certes, leur mé­thode a des li­mites et ils en sont conscients. Mais les ré­sul­tats de leurs re­cherches mettent en évi­dence ce­ci : les fausses in­for­ma­tions ne dis­pa­raî­tront pas de si­tôt du pay­sage mé­dia­tique. Comme une hydre aux mille têtes, dont l’une re­pousse dès qu’elle a été cou­pée.

La ver­sion com­plète de ce texte est pa­rue dans la re­vue Com­mu­ni­ca­tion.

ANDRE PENNER AS­SO­CIA­TED PRESS

S’in­ter­ro­ger sur la source, se ques­tion­ner sur sa cré­di­bi­li­té, dé­cryp­ter une image ou une vi­déo sont des ques­tions qui se posent avec acui­té pour ceux nés avec les ou­tils nu­mé­riques.

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