Des chan­ge­ments en ma­ter­nelle ba­sés sur un mythe

Le Devoir - - IDÉES - Anne Gillain Mauf­fette Fon­da­trice du mou­ve­ment Agir pour préserver l’en­fance, conseillère pé­da­go­gique au­to­nome, char­gée de cours en édu­ca­tion pré­sco­laire à la re­traite

Alors qu’on parle de « ma­ter­nelle 4 ans », un dan­ger guette ces en­fants dont tout le monde veut pour­tant le bien : perdre leur en­fance.

En ef­fet, con­trai­re­ment à ce qui a été vé­hi­cu­lé abon­dam­ment, l’en­sei­gne­ment pré­coce sys­té­ma­tique for­mel de la lec­ture n’est pas une ga­ran­tie d’un plus grand suc­cès ul­té­rieur. Il s’agit d’un mythe mal­heu­reu­se­ment re­layé à tra­vers de nom­breux mé­dias.

L’ar­ri­mage ac­tuel­le­ment en cours des pro­grammes pré­sco­laires exis­tants ne de­vrait pas ser­vir d’ex­cuse pour les trans­for­mer en un pro­gramme plus aca­dé­mique. Pro­fi­ter de cette tran­si­tion pour axer le conte­nu prin­ci­pa­le­ment sur l’en­sei­gne­ment en grand groupe de la lec­ture ré­dui­rait plu­tôt les chances de fa­vo­ri­ser la réus­site per­son­nelle et sco­laire fu­ture des en­fants.

Cette forme di­dac­tique d’en­sei­gne­ment peut nuire aux jeunes en­fants, en par­ti­cu­lier à ceux is­sus des mi­lieux éco­no­mi­que­ment faibles et plus par­ti­cu­liè­re­ment aux gar­çons. Elle peut di­mi­nuer leur mo­ti­va­tion et leur goût de l’école et créer chez cer­tains un stress qui peut même in­hi­ber la construc­tion de leur cer­veau. Les pro­grammes d’édu­ca­tion pré­sco­laire de type aca­dé­mique ou ceux où do­minent les ac­ti­vi­tés di­ri­gées par les adultes ne donnent pas de meilleurs lec­teurs ou ré­sul­tats sco­laires. Les pro­grammes les plus ef­fi­caces pour pro­mou­voir le suc­cès des jeunes en­fants sont ceux qui leur offrent des choix, qui leur per­mettent d’être ac­tifs et qui en­cou­ragent toutes les formes d’ex­pres­sion. Ceux-ci leur per­mettent de dé­ve­lop­per toutes les at­ti­tudes, ha­bi­le­tés, com­pé­tences et connais­sances consti­tuant la ma­tu­ri­té sco­laire. On se fait mal­heu­reu­se­ment une fausse idée de ce qui « pré­pare » le mieux les en­fants pour l’école, ré­dui­sant le dé­ve­lop­pe­ment cog­ni­tif à la connais­sance des lettres et des chiffres. En fait, plus les mi­lieux d’édu­ca­tion pré­sco­laire res­semblent au pri­maire, moins ils fa­vo­risent la réus­site édu­ca­tive et plus ils créent au fi­nal des iné­ga­li­tés.

Nous re­gret­tons le fait que des per­sonnes bien in­ten­tion­nées mais sans for­ma­tion spé­ci­fique en dé­ve­lop­pe­ment de la pe­tite en­fance cherchent de­puis quelques an­nées à in­fluen­cer le conte­nu des pro­grammes ou à im­po­ser des mé­thodes à adop­ter en édu­ca­tion pré­sco­laire. Celles-ci ont ten­dance à trans­po­ser des stra­té­gies qui conviennent peut-être aux plus vieux mais qui sont in­adap­tées pour cet âge.

Les en­fants de 4-5 ans sont bio­lo­gi­que­ment dif­fé­rents de ceux du pri­maire et ont des be­soins et des ma­nières d’ap­prendre spé­ci­fiques. Il faut se rap­pe­ler que leur cer­veau est im­ma­ture et qu’on ne doit pas brû­ler des étapes et avoir des at­tentes ir­réa­listes qui ne tiennent pas compte de leur chro­no­lo­gie de dé­ve­lop­pe­ment et com­pro­met­traient leur ave­nir. Ils ont tous un be­soin vi­tal de bou­ger, de par­ler, d’être en­ten­dus en confiance, de jouer, de ma­ni­puler. Bri­mer tout ce­la se­rait les faire souf­frir et fa­vo­ri­ser le dé­cro­chage pré­coce.

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