Res­pi­rer au­tre­ment avec Mi­chel X Cô­té, de re­tour avec L’été de la ca­ro­tide.

Le poète rap­porte de ses pro­me­nades ma­ti­nales L’été de la ca­ro­tide, son hui­tième livre

Le Devoir - - SOMMAIRE - DO­MI­NIC TARDIF COL­LA­BO­RA­TEUR LE DE­VOIR

Mes livres sont tou­jours ac­cueillis par du si­lence. Des chars de si­lence», ob­serve Mi­chel X Cô­té, et ce n’est pas tout à fait clair s’il y a là, pour lui, ma­tière à bou­gon­ner ou à se ré­jouir. Pu­blier ses poèmes ? Ce n’était pas son idée. Le X de son nom té­moigne d’abord, après tout, d’un dé­sir de se fondre dans l’ano­ny­mat. L’in­do­cile Abi­ti­bien n’a ja­mais en­vi­sa­gé la créa­tion comme la pre­mière étape d’une tran­sac­tion pou­vant le conduire jus­qu’à la lu­mière de la re­con­nais­sance.

«Quand Ri­chard [Des­jar­dins] a com­men­cé à chan­ter mes textes à telle place et telle place, il fal­lait qu’il les dé­clare», ra­conte ce­lui à qui l’on doit, entre autres, les pa­roles de Signe dis­tinc­tif et de l’im­mor­telle Le coeur est un oi­seau.

«Pour re­ce­voir les droits de ces dé­cla­ra­tions, j’avais be­soin d’un autre nom que Mi­chel Cô­té, mais je ne m’oc­cu­pais pas de ça. Ça ne m’in­té­res­sait pas, je ne pen­sais pas à l’ar­gent. Un jour, je me suis fâ­ché et j’ai dit: “Qu’ils mettent un X et on n’en par­le­ra plus!” Je vou­lais dire: qu’il mette un X à la place de mon nom.» Ré­sul­tat de ce mal­en­ten­du: il y au­ra un X, pour tou­jours, juste après son pré­nom.

Sau­vage, Mi­chel X Cô­té? Doux sau­vage, oui. C’est en tout cas grâce à — ou à cause de, di­rait-il sans doute — l’in­sis­tance d’une blonde de son ami chan­teur et à l’ul­ti­ma­tum d’un mal­ap­pris, qui lui lan­ça un jour que l’on ne peut se dire poète sans un livre avec son nom des­sus pour le prou­ver, qu’il fai­sait pa­raître en 2000 Tout l’air alen­tour bat (Dis­tri­bu­tion pro­logue). Pre­mier re­cueil sur le tard: il amor­çait alors la cin­quan­taine. Il écri­vait pour­tant presque tous les jours de­puis la ving­taine. «C’est as­sez im­por­tant d’en avoir un, un cô­té sau­vage, tu trouves pas? Ça nous donne une dis­tance avec le monde et, en même temps, ça nous tient proches du monde», ex­plique ce­lui qui ha­bite une ca­bane à Ka­ne­sa­take avec la femme qu’il a ren­con­trée il y a une qua­ran­taine d’an­nées «dans un sac à dos», pen­dant un voyage à Van­cou­ver.

«Peu im­porte ce qu’on es­saie d’en­fon­cer des­sus, le monde est tou­jours plus fort que toutes nos en­tre­prises hu­maines. Je m’iden­ti­fie beau­coup à ce cô­té-là, in­tou­ché, in­domp­té, de la vie, même si je suis un pe­tit gar­çon très tran­quille, très sage. Il n’y a rien qui me fait plus bâiller qu’un re­belle en coat de cuir. »

Plus de sang au cer­veau

Qu’a fait Mi­chel X Cô­té au cours des 50 an­nées pré­cé­dant son en­trée en poé­sie? «Rien.» La ré­ponse res­semble à une bou­tade, mais elle té­moigne sur­tout d’une sorte de ser­ment an­cien, pro­non­cé entre l’homme et son re­flet dans le mi­roir.

«C’était im­por­tant que je ne fasse rien qui vienne me dé­ran­ger. Je pense que la poé­sie exige son propre es­pace, et c’est peut-être ce qui a mo­ti­vé mes choix: créer un es­pace pro­pice à cette in­fi­nie ex­plo­ra­tion du monde qu’est la poé­sie. »

Après avoir ga­gné sa croûte grâce à des tra­vaux d’en­tre­pôt ou de concier­ge­rie, il rompt néan­moins sa pro­messe et tra­vaille pen­dant 12 ans pour l’or­ga­nisme de dif­fu­sion de la culture au­toch­tone Terres en vues.

Sa prin­ci­pale oc­cu­pa­tion, au­jourd’hui, à 70 ans: mar­cher, deux fois 40 mi­nutes par jour, en com­pa­gnie de ses «chiens éper­dus d’amour», qui ap­pa­raissent d’ailleurs dans L’été de la ca­ro­tide, son hui­tième titre.

C’est de sa pro­me­nade du ma­tin que Mi­chel X Cô­té rap­porte cer­tains des vers qu’il pu­blie avec une rare as­si­dui­té sur Twit­ter. De res­plen­dis­santes traces d’une vie in­té­rieure nour­rie par la flâ­ne­rie et le pa­no­ra­ma, qu’il re­prise et ra­boute des mois plus tard, au mo­ment d’as­sem­bler un re­cueil. Au­tre­ment dit: «le sur­gis­se­ment du poème / de l’étin­celle à l’in­cen­die / le rend pa­reil à de la lu­mière qui res­pire ».

« Je trouve tou­jours ça ex­tra­or­di­naire que des mots, quand j’en aligne trois ou quatre qui fittent, créent une sorte de mu­sique, d’es­pace men­tal qui per­met un ins­tant de res­pi­rer au­tre­ment», confie-t-il en agrip­pant notre exem­plaire de son livre, avant de se rendre di­rec­te­ment à sa der­nière page: «de la fo­rêt à la ri­vière / l’aube ac­cueille mes dé­rives // j’ap­prends à vivre / sans vou­loir plus / le ciel res­pire entre mes os ».

Ap­prendre à vivre sans vou­loir plus. Mi­chel X Cô­té a été opé­ré à l’été 2015 afin qu’on lui dé­bloque une ca­ro­tide. Il est ren­tré de l’hô­pi­tal avec quelques bouts de texte, mais pas for­cé­ment avec la sa­gesse nou­velle qui des­cend par­fois sur ceux qui tu­toient le pire.

«J’ai très peur du mot “sa­gesse” parce que c’est un gouffre. Il y a un

Sa poé­sie a tou­jours été ha­bi­tée par la vas­ti­tude des ter­ri­toires de son coeur, ceux d’Oka et ceux qui bordent Rouyn-No­ran­da, «ca­pi­tale bo­réale de la poé­sie»

dan­ger que je me mette à me croire. Moi, je sais que j’ai chan­gé, mais je ne suis pas en­core prêt à le dire, parce que je ne sais pas de quelle fa­çon. On est des ma­chines or­ga­niques, on est juste du vi­vant, han? Dans mon cer­veau, de­puis l’opé­ra­tion, il y a plus de sang, alors peut-être que je suis juste mieux ir­ri­gué.» Grand sou­rire.

«[J]e longe la ri­vière / je rem­place les belles de­meures / par des blocs er­ra­tiques», écrit Mi­chel X Cô­té dans L’été de la ca­ro­tide, en évo­quant ces mor­ceaux de roche qu’aban­donnent der­rière eux les gla­ciers lors­qu’ils se re­tirent, et qu’il sub­sti­tue dans son es­prit aux pa­laces de nou­veaux riches qui obs­truent sa vue. Il n’est pas un gars de bois, in­siste-t-il, mais sa poé­sie a tou­jours été ha­bi­tée par la vas­ti­tude des ter­ri­toires de son coeur, ceux d’Oka, mais aus­si ceux qui bordent Rouyn-No­ran­da, « ca­pi­tale bo­réale de la poé­sie », sa ville na­tale.

«Je suis très sen­sible à la dis­pa­ri­tion des pay­sages. Je ne veux pas les voir, ces ca­banes-là, parce qu’elles nient le pay­sage. Dès qu’ils ont l’oc­ca­sion d’en bâ­tir une, ils la mettent là, comme ça, et tu ne vois plus ce qui est der­rière. Tu ne sais plus s’il y a une col­line, un étang. C’est par­tout, à la gran­deur du Qué­bec. Bien­tôt, on ne se ver­ra plus .»

Ce qui se­rait une tra­gé­die aux yeux de ce­lui qui croit que «ce sont les fo­rêts / qui font pous­ser les poèmes».

VALÉRIAN MAZATAUD LE DE­VOIR

C’est de sa pro­me­nade du ma­tin que Mi

chel X Cô­té ra­mène cer­tains des vers qu’il pu­blie avec as­si­dui­té sur Twit­ter.

L’été de la ca­ro­tide Mi­chel X Cô­té, Écrits des Forges, Trois-Ri­vières, 2018, 98 pages

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