Doyens de notre lit­té­ra­ture

L’au­teur de Jos Car­bone compte par­mi les re­mar­quables ou­bliés de la lit­té­ra­ture qué­bé­coise

Le Devoir - - SOMMAIRE - DO­MI­NIC TARDIF COL­LA­BO­RA­TEUR LE DE­VOIR

Ils ont tout vu, tout vé­cu et beau­coup écrit.

Le De­voir part pour une der­nière fois à la ren­contre des doyens de notre lit­té­ra­ture — des écri­vains de 75 ans et plus —, le temps d’une conver­sa­tion au su­jet de leur oeuvre, du temps qui passe et d’un monde qu’ils ont vu se trans­for­mer.

Pou­ch­kine, ça vous dit quelque chose?» Dans son ap­par­te­ment du Mile-End, Jacques Be­noit em­ploie sou­vent la for­mule — ça vous dit quelque chose? — afin de son­der la culture de son in­ter­lo­cu­teur. Mais pour l’heure, son in­vi­té doit bien ad­mettre, hon­teu­se­ment, qu’il ne connaît pas vrai­ment l’oeuvre de l’écri­vain russe en ques­tion. « Le plus grand ro­man que je connais, c’est un ro­man de Pou­ch­kine: La fille du ca­pi­taine. C’est un tout pe­tit ro­man, mais les Russes disent qu’il y a plus dans La fille du ca­pi­taine que dans Guerre et paix !»

Une re­marque sem­blable pour­rait avan­ta­geu­se­ment dé­crire Jos Car­bone, bref pre­mier ro­man de Jacques Be­noit, qui contient da­van­tage que bien des ro­mans plus cos­tauds et plus cé­lé­brés. Fable sexuelle et glauque en­tre­mê­lant ani­ma­li­té et dé­sir de pos­ses­sion, le clas­sique mé­con­nu pa­ru en 1967 aux Édi­tions du Jour ra­conte dans une langue touf­fue la vie au coeur d’une fo­rêt grouillante de me­naces de Jos et de sa blonde, Myr­tie, qui de­vront dé­fendre leur ter­ri­toire contre un in­trus.

Sa mo­rale? Très dif­fi­cile d’en dé­ga­ger une, tant cet uni­vers cou­sin d’une cer­taine pri­mi­ti­vi­té re­pousse tout dé­cryp­tage uni­voque.

«C’est la dé­cou­verte d’un grand écri­vain», an­non­çait à l’époque Gas­ton Mi­ron dans le ma­ga­zine Ma­clean’s, alors que Jacques Fer­ron n’y voyait rien de moins qu’un «conte, par­fai­te­ment bien tour­né, mieux peut-être qu’Alice au pays des mer­veilles ».

«Ce pe­tit conte tient de la per­fec­tion. […] C’est le lan­gage pur des élé­ments et des pul­sions, hors du temps, mais quand même an­cré dans une sorte de Qué­bec my­thi­fié», écri­vait pour sa part le ro­man­cier Pa­trick Ni­col en juin der­nier dans notre dos­sier «Dix oeuvres du pa­tri­moine lit­té­raire à sor­tir de l’ou­bli ».

Pour­quoi alors lit-on si peu Jacques Be­noit? «Au fond, ça ne m’étonne pas tel­le­ment », ré­pond le prin­ci­pal in­té­res­sé, 77 ans, au­teur d’une pe­tite oeuvre, tou­jours étrange et in­clas­sable, de sept ro­mans. «Pour dire les choses sans fausse mo­des­tie, Jos Car­bone, c’est pro­fon­dé­ment ori­gi­nal. On a tou­jours dit d’ailleurs que j’étais un

ro­man­cier pas comme les autres, que je fai­sais quelque chose de com­plè­te­ment dif­fé­rent.»

Sym­bole par­mi d’autres d’une lit­té­ra­ture qué­bé­coise aux prises avec de graves pro­blèmes d’amné­sie, Jacques Be­noit se garde pour­tant de s’abreu­ver au ruis­seau em­poi­son­né de l’amer­tume.

«D’une fa­çon, ça me vexe un peu qu’on dise que j’ai été ou­blié, oui. Je vous donne l’exemple ul­time: en 2007, on a pu­blié une grosse his­toire de la lit­té­ra­ture qué­bé­coise chez Bo­réal, écrite par trois au­teurs [His­toire de la lit­té­ra­ture qué­bé­coise, par Éli­sa­beth Nar­dout-La­farge, Mi­chel Bi­ron et Fran­çois Du­mont], et je ne suis pas là. Je n’existe pas. Mais d’une autre fa­çon, ça ne m’étonne pas, parce que si vous vou­lez dire quelque chose d’in­tel­ligent sur Jos Car­bone, il faut que vous tra­vailliez beau­coup. Alors, la meilleure fa­çon de ne pas tra­vailler, c’est d’évi­ter le su­jet, de faire comme si ça n’exis­tait pas. »

Les contraintes d’une lit­té­ra­ture ra­con­tée au cé­gep par la lor­gnette d’un cer­tain nombre de grands cou­rants jouent sans doute aus­si en dé­fa­veur de la pos­té­ri­té du ro­man, ré­édi­té en poche chez Bo­réal en 2013. «Un des prin­ci­paux pro­blèmes de la lit­té­ra­ture qué­bé­coise, me semble-t-il, est la fa­çon dont on l’en­seigne, se­lon une mé­thode prêt-à-pen­ser, fai­sant qu’on ou­blie tout ce qui n’entre pas dans un cer­tain nombre de moules, ce qui est le contraire de l’in­tel­li­gence!»

Chro­ni­queur vin pen­dant plus de trente-trois ans à La Presse. Re­por­ter aux pages éco­no­miques du même quo­ti­dien. Scé­na­riste de La mau­dite ga­lette et cos­cé­na­riste de Ré­jeanne Pa­do­va­ni, de De­nys Ar­cand. La re­con­nais­sance de Jacques Be­noit au­ra peut-être aus­si souf­fert de ce qui res­semble à de l’épar­pille­ment, bien que le jour­na­liste à la re­traite n’eût pu me­ner sa vie au­tre­ment qu’en pas­se­mu­railles, as­sure-t-il. Ques­tion de tem­pé­ra­ment et de cu­rio­si­té. Il ne connais­sait rien au vin en 1982, au mo­ment de lan­cer sa chro­nique, et pour­rait au­jourd’hui de­vi­ser pen­dant des heures au su­jet de son amour pour les bour­gognes.

Un monde très conven­tion­nel

«Quand vous tra­vaillez aux pages éco­no­miques d’un jour­nal comme La Presse, vous êtes dans un monde très conven­tion­nel, vous par­lez à des ban­quiers, à des hommes d’af­faires, vous êtes straight, et moi, j’étais très conforme à cette image-là », se rap­pelle ce­lui qui si­gnait l’an der­nier Le vin… est une drogue. Mé­moires d’un dé­gus­ta­teur pas­sion­né (Édi­tions La Presse), ré­cit in­time té­moi­gnant en fi­li­grane du che­min for­mi­dable par­cou­ru par les Qué­bé­cois sur la route de la bonne bou­teille.

« J’ai des col­lègues qui avaient lu Gi­sèle et le ser­pent [1981], qui est un ro­man ca­po­té, et ils n’en re­ve­naient pas que je sois à la fois ca­pable de por­ter une cra­vate et d’avoir écrit ça. Mais la lit­té­ra­ture, c’est une éva­sion, et c’est très sa­lubre que ça puisse per­mettre de re­cueillir les pul­sions de l’in­cons­cient, que je n’ai ja­mais tel­le­ment ten­té de dé­cor­ti­quer, d’ailleurs.»

Sa fille aî­née, Eli­sa­beth Be­noit, pu­blie­ra en mars un pre­mier ro­man chez P.O.L, Su­zanne Tra­vol­ta, que le père a bien hâte de lire, même s’il pré­fère de plus en plus, avec l’âge, re­tour­ner aux livres qui l’ont dé­jà ému. «C’est comme pour le vin, on re­vient sou­vent à ceux qu’on connaît bien et qu’on aime, parce qu’on est as­su­ré de ne pas être dé­çu, et au contraire d’être com­blé. J’ai re­lu beau­coup de livres par­mi ceux que j’ai ai­més plus jeune et ils m’ont presque tous pro­cu­ré au­tant de bon­heur. L’homme est un être d’ha­bi­tude, et re­lire, c’est comme re­trou­ver son fau­teuil pré­fé­ré. »

Pour dire les choses sans fausse mo­des­tie, Jos Car­bone, c’est pro­fon­dé­ment ori­gi­nal. On a tou­jours dit d’ailleurs que j’étais un ro­man­cier pas comme les autres, que je fai­sais quelque chose de com­plè­te­ment dif­fé­rent.

JACQUES BE­NOIT

VALÉRIAN MAZATAUD LE DE­VOIR

Sym­bole par­mi d’autres d’une lit­té­ra­ture qué­bé­coise aux prises avec de graves pro­blèmes d’amné­sie, Jacques Be­noit se garde pour­tant de s’abreu­ver au ruis­seau em­poi­son­né de l’amer­tume.

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