Poé­sie

Le Devoir - - SOMMAIRE - Do­mi­nic Tardif

Com­ment le ter­ri­toire qué­bé­cois a-t-il bien pu se trans­for­mer en cette «suc­ces­sion pré­vi­sible de mo­ments pâles», se de­mande Ma­rie-Hé­lène Voyer dans Ex­po ha­bi­tat, un des livres de poèmes les plus jus­te­ment in­di­gnés de 2018. Quels ef­fets cet en­lai­dis­se­ment gé­né­ra­li­sé de l’abord des grandes villes au­ra-t-il sur la vie in­té­rieure de ceux qui doivent y ima­gi­ner leur quo­ti­dien? Quelle place pour la poé­sie sur le bou­le­vard Ha­mel de Qué­bec, entre les conces­sion­naires au­to­mo­biles et les bars de dan­seuses?

Ré­per­toire des lieux tra­ver­sés par l’au­teure, de la ferme fa­mi­liale de l’en­fance jus­qu’aux grandes ar­tères de la ca­pi­tale na­tio­nale, ce pre­mier re­cueil ne sombre pour­tant pas dans l’idéa­li­sa­tion aveugle de la cam­pagne, ici ber­ceau de tous les émer­veille­ments, mais aus­si de toutes les peurs et de l’en­nui qui étouffe. Nous ha­bi­tons au­tant le ter­ri­toire qu’il nous ha­bite, s’obs­tine à ré­pé­ter la poète, mal­gré les as­sauts ré­pé­tés de la mo­che­té. La beau­té naît dé­jà de ces mots que l’on choi­sit pour nom­mer ce qui nous en­toure — île aux Amours, baie du Ha! Ha!, anse à Mouille-Cul — se rap­pelle-t-elle, en­fouie dans les sou­ve­nirs du Bas-Saint-Laurent de sa jeu­nesse.

Alar­mée par ce que l’uni­for­mi­sa­tion ur­ba­nis­tique uni­for­mise dans l’es­prit de ses contem­po­rains, Ma­rie-Hé­lène Voyer al­terne entre in­quié­tude et caus­ti­ci­té lors­qu’elle offre au Centre Vi­déo­tron, «cette auge blanche et creuse, ce han­gar d’échos im­ma­cu­lé», le mi­roir dé­goû­té du re­jet, vi­gi­lance mi­ni­male afin de s’as­su­rer que la vio­lence de l’ar­chi­tec­ture ba­nale ne co­lo­nise pas aus­si son es­prit. De loin un des meilleurs poèmes ins­pi­rés par un aré­na in­utile de toute l’his­toire de la poé­sie.

«Nous ne sau­rons ja­mais dire j’ha­bite / mais nous rê­ve­rons en­core», an­nonce-t-elle en op­po­sant le si­lence et sa propre vul­né­ra­bi­li­té à ces es­paces de pré­vi­si­bi­li­té qui gagnent par­tout du ter­rain et qui cognent même à la porte de nos ima­gi­naires, en­claves de li­ber­té d’une sou­ve­rai­ne­té tou­jours fra­gile. Il vaut mieux se mon­trer humble face à un ter­ri­toire que l’on ne do­mine ja­mais.

Ex­po ha­bi­tat ★★★ 1/2 Ma­rie-Hé­lène Voyer, La Peu­plade, Chi­cou­ti­mi, 2018, 176 pages POÉ­SIE

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