Jen­ni­fer Al­leyn, la beau­té du geste

La ci­néaste met à nu sa dé­marche ar­tis­tique dans une oeuvre hy­bride aus­si sti­mu­lante qu’émou­vante

Le Devoir - - CULTURE / CINÉMA - FRAN­ÇOIS LÉ­VESQUE

Al­ler à la ren­contre d’un créa­teur dans son ate­lier pour une en­tre­vue n’est en rien in­ha­bi­tuel. Re­trou­ver Jen­ni­fer Al­leyn dans le sien re­vêt en re­vanche une di­men­sion par­ti­cu­lière, en ce­la que c’est en bonne par­tie en ces lieux, ma­quillés en stu­dio new-yor­kais pour l’oc­ca­sion, que fut tour­né Im­pe­tus, à l’af­fiche le 18 jan­vier. Or, dans le film, le­dit en­droit est éga­le­ment mon­tré pour ce qu’il est dans la vraie vie, c’es­tà-dire dé­pa­ré de ses élé­ments de dé­cor, puis­qu’il est ici ques­tion d’une oeuvre hy­bride où la fic­tion et le do­cu­men­taire se cô­toient puis fu­sionnent.

« Im­pe­tus » si­gni­fie force d’im­pul­sion, élan. Et c’est jus­te­ment en mal de ce­la que sont les per­son­nages, mais aus­si les per­sonnes, qui peuplent le film de Jen­ni­fer Al­leyn. «C’était en 2012. Je sor­tais d’une épreuve, d’une rup­ture amou­reuse vrai­ment dou­lou­reuse, confie-t-elle. Ce pro­jet, c’était pour m’obli­ger à re­prendre la ca­mé­ra. À juste… me re­mettre en mou­ve­ment.»

À cet égard, la ci­néaste dé­montre un lâ­cher-prise épa­tant puis­qu’elle en vint, à terme, à dé­voi­ler au­tant une dé­marche ar­tis­tique qu’une bles­sure in­time, la se­conde nour­ris­sant la pre­mière. «Au dé­part, je comp­tais tour­ner un film ra­pi­de­ment, de ma­nière très libre, lors d’un week-end à New York. Deux jours. J’avais cette idée d’un geste créa­teur. Pour me re­mettre en selle. Je me di­sais qu’il me fal­lait me re­prendre en main, re­dé­mar­rer. C’était une sorte de ga­geure.»

Un cer­veau créa­tif

À ce stade, Jen­ni­fer Al­leyn en­ten­dait faire vivre ces pé­ré­gri­na­tions newyor­kaises à un per­son­nage de jeune homme en peine d’amour. «Em­ma­nuel Sch­wartz, qui m’avait éblouie dans Lau­ren­tie, me pa­rais­sait le com­pa­gnon d’aven­ture idéal; sa puis­sance de co­mé­dien, son ac­cep­ta­tion de dé­voi­ler sa plus grande vul­né­ra­bi­li­té… Son in­tel­li­gence, sur­tout: on le voit pen­ser, ce qui était une ca­rac­té­ris­tique es­sen­tielle pour un rôle d’ob­ser­va­tion, de pré­sence.»

Pour une my­riade de rai­sons évo­quées dans le film, cette ver­sion-là ne fut ja­mais ache­vée. Non que ce­la stop­pât Jen­ni­fer Al­leyn dans son élan, d’ores et dé­jà re­cou­vré à son in­su. «Le film est de­ve­nu une fe­nêtre ou­verte sur mon cer­veau créa­tif. Tout à coup, j’ai eu très en­vie que l’im­pré­vi­si­bi­li­té et les écueils de la vie soient in­té­grés au film. Le triomphe d’une cer­taine spon­ta­néi­té, en quelque sorte.»

Cette ca­pa­ci­té de re­bon­dir hors du com­mun — et qui­conque ver­ra Im­pe­tus convien­dra qu’elle l’est —, Jen­ni­fer Al­leyn l’at­tri­bue à sa mère. «Elle ne ces­sait de me ré­pé­ter, en­fant: il y a dans toute mau­vaise chose nais­sance de bien pour qui sait la dis­til­ler. Ma mère avait une force de ré­si­lience ex­cep­tion­nelle. »

En ré­sul­ta le ré­cit au­then­tique de Jen­ni­fer Al­leyn, ci­néaste blo­quée qui en­tame la réa­li­sa­tion à l’ar­ra­ché d’un film avec l’ac­teur Em­ma­nuel Sch­wartz, mais qui se rend compte en cours de route que ce per­son­nage pas­sa­ble­ment au­to­bio­gra­phique de­vrait plu­tôt être fé­mi­nin. Son amie la co­mé­dienne Pas­cale Bus­sières l’in­car­ne­ra donc en se­conde par­tie, avec à l’image des dis­cus­sions entre les deux femmes quant au pro­ces­sus créa­tif dé­cons­truit sous les yeux du spec­ta­teur.

Le tout est en­tre­cou­pé d’in­cur­sions chez un mu­si­cien phi­lo­sophe qui en ar­rache (John Reiss­ner) et chez une pia­niste qui ne se pro­duit plus de­puis la mort de son fils (Es­fir Dya­sh­kov). Ces pas­sages an­crés dans le réel, ti­rés d’exer­cices do­cu­men­taires an­té­rieurs, sont in­té­grés sans heurt ni ar­ti­fi­cia­li­té grâce à des jeux de cor­res­pon­dances vi­suelles et thé­ma­tiques fruits d’un pa­tient mon­tage de sept mois. Pro­po­si­tion alam­bi­quée ? Pas le moins du monde.

Im­pe­tus est com­plexe mais lim­pide, cé­ré­bral mais émou­vant, et qui plus est re­haus­sé par une es­thé­tique sti­mu­lante.

Un ins­tinct payant

Comme on l’ap­prend d’en­trée de jeu dans le film, plu­sieurs sé­quences ont été tour­nées aus­si loin qu’en 2012. Ain­si, lors d’une des scènes, entre le mo­ment où Em­ma­nuel Sch­wartz s’étend sur un lit puis s’en re­lève, deux an­nées se sont écou­lées. Ce que Jen­ni­fer Al­leyn com­mente en voix hors champ, alors que son film ne lui échappe pas tant qu’il s’anime d’une vie propre.

Si elle se bat un temps contre le phé­no­mène, et on as­siste à son ques­tion­ne­ment, la ci­néaste au­ra vite la sa­gesse de re­con­naître la ri­chesse des pos­sibles nar­ra­tifs qui s’ouvrent à elle.

«Je me suis mise à son­ger au ci­né­ma de John Cas­sa­vetes, qui tour­nait près de chez lui avec quelques proches co­mé­diens et qui mon­tait en­suite ses films dans son sous-sol, sans contrainte. Mon ins­tinct me pous­sait par là. »

C’est en­core gui­dée par son ins­tinct que, juste avant de quit­ter New York, Jen­ni­fer Al­leyn re­non­ça à la scène pré­vue au pro­fit d’une autre mon­trant Pas­cale Bus­sières, en per­son­nage, à bord d’un taxi: la dis­cus­sion avec le chauf­feur qui en ré­sul­ta compte par­mi ces ins­tants de ma­gie im­pos­sibles à pré­voir que tout ci­néaste rêve de cap­ter ne se­rait-ce qu’une fois dans sa car­rière.

Très émue en y re­pen­sant, Jen­ni­fer Al­leyn confie: «Pas­cale est tel­le­ment douée. Et son vi­sage… C’est un pay­sage sur le­quel on peut voir l’orage, puis l’éclair­cie. »

Rôle d’ob­ser va­tion, de pré­sence, bis.

Un se­cond souffle

Car au fond, et ce­la consti­tua le fil conduc­teur de toutes les per­mu­ta­tions du film, Jen­ni­fer Al­leyn scrute une émo­tion, un état. Ce qu’elle capte dans son en­tre­lacs de fic­tion et de do­cu­men­taire, c’est ce mo­ment de dor­mance qui se­ra im­man­qua­ble­ment sui­vi par un ré­veil.

«L’ac­tio­nest­mi­ni­male,oui.La forme et la struc­ture sont ce qui anime l’en­semble. C’est un voyage in­té­rieur dans le­quel j’es­saie de mon­trer l’ac­ti­vi­té in­soup­çon­née qui se dé­roule au coeur même de l’iner­tie. Faire ce film m’a fait com­prendre com­bien l’iner­tie est une étape de ja­chère es­sen­tielle qui pré­pare le pro­chain élan. Un tra­vail in­vi­sible se fait der­rière l’ap­pa­rente im­mo­bi­li­té. En 2012, je ne pen­sais pas ça du tout. J’en étais alors à me de­man­der si j’avais dé­fi­ni­ti­ve­ment per­du l’im­pe­tus .»

Son film prouve de fa­çon mer­veilleuse que non.

Im­pe­tus

prend l’af­fiche le 18 jan­vier.

VALÉRIAN MAZATAUD LE DE­VOIR

« Im­pe­tus » si­gni­fie force d’im­pul­sion, élan. Et c’est jus­te­ment en mal de ce­la que sont les per­son­nages, mais aus­si les per­sonnes, qui peuplent le film de Jen­ni­fer Al­leyn.

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