Les ac­teurs d’abord

Le ci­néaste Guy Édoin ex­plique les choix ar­rê­tés qu’exi­gea de lui un tour­nage aus­si court qu’in­tense

Le Devoir - - CULTURE / CINÉMA - FRAN­ÇOIS LÉ­VESQUE

On ne s’en dou­te­rait pas à le voir dé­bar­quer dans une fête, l’al­lure bra­vache, l’oeil gour­mand, mais il y a peu de temps, Ma­lek a at­ten­té à ses jours. Quoi­qu’en se­conde ana­lyse, les in­dices sont là. Ce sur­croît d’as­su­rance qu’af­fiche le jeune homme n’est-il pas que fa­çade? Et il y ace trouble qui brouille son re­gard lors­qu’une jeune femme aper­çue sur le plan­cher de danse, Shoh­reh, lui en rap­pelle une autre. Ma­lek l’ignore en­core, mais son des­tin et ce­lui de la belle in­con­nue se­ront bien­tôt liés par leurs pas­sés res­pec­tifs, lui au Li­ban, elle en Iran. Un pas­sé, en l’oc­cur­rence, que Ma­lek par­vien­dra à af­fron­ter avec l’aide de Ge­ne­viève, psy­chiatre d’une douce pug­na­ci­té.

Ma­lek, le film, consti­tue la pre­mière «com­mande» ci­né­ma­to­gra­phique qu’ait ac­cep­tée Guy Édoin. Le ci­néaste, pour mé­moire, est l’au­teur des fas­ci­nants Ma­ré­cages et Ville-Ma­rie, films qu’il a non seule­ment écrits ou co­écrits, mais qui ont d’of­fice éma­né de lui. À l’in­verse, Ma­lek est ba­sé sur un scé­na­rio de Claude La­londe ins­pi­ré, en re­tour, par un ro­man de Ra­wi Hage, Le ca­fard.

«C’est un dé­fi que je vou­lais re­le­ver: me frot­ter à un pro­jet que je n’ai pas éla­bo­ré, ex­plique le ci­néaste. Et en ma­tière de dé­fis, j’ai été ser­vi! On dis­po­sait de 23 jours de tour­nage seule­ment, dont six au Ma­roc.» On le pré­cise, une pro­duc­tion de cette na­ture com­man­de­rait nor­ma­le­ment une tren­taine de jours de tour­nage.

«Le bloc au Ma­roc im­pli­quait les mêmes im­pé­ra­tifs que ce­lui à Mon­tréal, c’est-à-dire pro­cé­der à la re­cherche de co­mé­diens et de lieux de tour­nage, construire des dé­cors; se dé­brouiller, à titre d’exemple, en ap­pre­nant un ven­dre­di que l’ac­trice choi­sie ne peut prendre l’avion, en trou­ver une autre au pied le­vé en sa­chant qu’on tourne le di­manche… Tra­vailler dans quatre langues: arabe ma­ro­cain, arabe li­ba­nais, fran­çais, an­glais… De la haute vol­tige. »

Re­tour à l’es­sen­tiel

De telle sorte qu’en amont, la pre­mière pré­oc­cu­pa­tion de Guy Édoin fut de s’en­tendre avec le di­rec­teur pho­to Mi­chel La Veaux (Le dé­man­tè­le­ment) sur un fonc­tion­ne­ment aus­si ef­fi­cient que pos­sible. Pour l’anec­dote, les deux hommes n’avaient ja­mais col­la­bo­ré au­pa­ra­vant, Serge Des­ro­siers ayant si­gné la pho­to des deux longs mé­trages pré­cé­dents d’Édoin.

«Ç’a été une ren­contre mar­quante avec Mi­chel. Il a tout de suite conve­nu avec moi que dans un contexte de pro­duc­tion aus­si court et in­tense, il fal­lait prio­ri­ser les ac­teurs, les mettre au centre de tout, sans se sou­cier de faire de l’es­broufe vi­suelle. Mi­chel a fait en sorte de pro­té­ger mon temps avec eux, avec les ac­teurs. Pour moi, ç’a été une école. Ça m’a ra­me­né à l’es­sen­tiel du ci­né­ma: le tra­vail avec les ac­teurs, com­ment faire fonc­tion­ner une scène… »

Une at­ti­tude qui épa­ta Tew­fik Jal­lab (Lo­la Pa­ter), l’ac­teur fran­çais qui in­carne Ma­lek. «En France, le chef opé­ra­teur [di­rec­teur pho­to au Qué­bec] est roi, ex­plique Tew­fik Jal­lab. S’il veut prendre cinq heures pour la mise en place de sa lu­mière, il les a, même si ça ne nous laisse que vingt mi­nutes pour faire la scène après. C’est comme ça. Alors de voir Mi­chel faire tout le contraire en par­ve­nant à for­ger une lu­mière su­perbe… J’ai été souf­flé. Je crai­gnais le pire en voyant le plan de tra­vail, au dé­part. Or, ç’a été mer­veilleux. D’au­tant qu’avec ma par­te­naire de jeu, Hi­ba Ha­bouk, on est amis proches de­puis dix ans. »

Un as­pect qui, ju­me­lé à l’éthique de tra­vail d’Ecoin et La Veaux, eut entre autres avan­tages de fa­ci­li­ter le tour­nage de deux scènes d’amour très in­tenses. «En ayant vu les films de Guy, je sa­vais qu’il avait un res­pect du corps. En­suite, Mi­chel com­po­sait ces ta­bleaux su­blimes qu’il nous in­vi­tait à ve­nir exa­mi­ner, au cadre, pour en­fin nous de­man­der si nous étions à l’aise d’al­ler y prendre place. Dans de telles cir­cons­tances, ça al­lait de soi», ré­sume Tew­fik Jal­lab.

Un juste équi­libre

La dy­na­mique de pla­teau ne fut pas la seule sur­prise pour la­quelle Tew­fik Jal­lab fut quitte. En ef­fet, l’ac­teur comp­tait ini­tia­le­ment mo­de­ler son jeu sur le per­son­nage du ro­man, un jeune homme an­ti­pa­thique han­té par son double et qui est ob­sé­dé par les co­que­relles, d’où le titre Le ca­fard. D’ailleurs, le film de­vait d’abord s’in­ti­tu­ler Mr. Roach, ou Mon­sieur Ca­fard.

Mais voi­là, cer­tains par­tis pris fonc­tionnent sur la page, mais pas né­ces­sai­re­ment à l’écran.

«Le bou­quin à la base est très sombre: à la fin, Ma­lek se trans­forme lui-même en ca­fard, re­marque Tew­fik Jal­lab. Et bien sûr j’étais at­ta­ché au cô­té très dark du per­son­nage. Sa di­men­sion fon­ciè­re­ment an­ti­pa­thique me plai­sait, mais pour un pre­mier rôle, c’est vrai que ce pou­vait être pro­blé­ma­tique, et on a dû trou­ver un juste équi­libre. Avec beau­coup d’in­tel­li­gence, Guy m’a ame­né à com­prendre que les gens au­raient be­soin d’ai­mer ce per­son­nage. »

Ce­la, sans sa­cri­fier une part in­hé­rente de noir­ceur.

«Tout en pré­ser­vant sa na­ture tour­men­tée, il était né­ces­saire d’at­té­nuer cer­taines ca­rac­té­ris­tiques de Ma­lek, opine le ci­néaste. Dans le film, on doit se sen­tir concer­né par ce qui lui ar­rive, et donc s’at­ta­cher à lui, au moins en par­tie. Au­tre­ment, on risque le dé­cro­chage. »

Belle trou­vaille

Tew­fik Jal­lab l’évo­quait, le ro­man re­court à l’in­secte épo­nyme lors d’en­vo­lées hal­lu­ci­na­toires re­le­vant du sur­réa­lisme. De pour­suivre Guy Édoin: «C’est un autre chan­ge­ment que j’ai ap­por­té, avec Claude [La­londe]. Dans le ro­man, Ma­lek al­lait jus­qu’à s’ima­gi­ner un al­ter ego co­que­relle. Mais moi, en ar­ri­vant dans le pro­jet, consi­dé­rant le peu de temps dis­po­nible et le bud­get im­par­ti, je ne le “voyais” tout sim­ple­ment pas. »

Pour rem­pla­cer ce confi­dent can­cre­lat du pro­ta­go­niste, ci­néaste et scé­na­riste trou­vèrent une so­lu­tion de re­change des plus in­gé­nieuses. Ain­si, dans le film, Ma­lek est vi­si­té chez lui par une ver­sion fan­tas­mée de sa psy­chiatre, l’oc­ca­sion pour Ka­rine Va­nasse d’un double rôle tout de sub­tiles va­ria­tions: au bu­reau et chez Ma­lek, ou plu­tôt dans la tête de ce der­nier.

«Elle a peu de texte, mais ce qu’elle ar­rive à faire pas­ser dans son re­gard… J’ai eu en face de moi une im­mense ac­trice», es­time Tew­fik Jal­lab. Pa­ra­doxe heu­reux: trai­tés avec ce sur­croît de réa­lisme, les élé­ments d’in­quié­tante étran­ge­té du ré­cit n’en dé­sta­bi­lisent que da­van­tage.

À cet égard, si l’on dé­cèle sans peine la griffe du ci­néaste dans ces mo­ments-là, Ma­lek se glisse plus na­tu­rel­le­ment dans sa fil­mo­gra­phie qu’on pour­rait le croire a prio­ri.

«Il y a plein de thèmes qui se re­trouvent dans ce film-ci qui im­prègnent mon ci­né­ma, mon uni­vers, et ça, de­puis mes courts mé­trages. La sexua­li­té trouble, no­tam­ment… Une ma­nière d’abor­der le lan­gage ci­né­ma­to­gra­phique sur­tout… Fi­na­le­ment, ma patte est là, de A à Z. »

MA­RIE-FRANCE COAL­LIER LE DE­VOIR

L’ac­teur fran­çais Tew­fik Jal­lab et le ci­néaste Guy Édoin

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